Enquête sur la notion d’européanité

L’européanité : une notion culturelle ?

Origines du recours à des critères culturels

Sur le wiktionnaire, lorsque l’on consulte la rubrique « européanité », on constate que celle-ci comporte deux définitions. La première définition s’énonce ainsi: « sentiment d’appartenance à une entité culturelle européenne ». La seconde prend cette forme : « Appartenance à une Europe politique ».

L’ordre de ces définitions n’est pas sans rappeler la théorie plébiscitaire de la nation formulée par Ernest Renan :

« L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. »

(Extrait de la conférence d’Ernest Renan prononcée en 1882 et intitulée « Qu’est-ce qu’une nation ? »)

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Ernest Renan

En effet, dans la perspective de Renan, l’on interpréterait l’ordre de ces définitions comme un ordre logique : le sentiment d’appartenance à une entité culturelle aurait un pouvoir normatif et justifierait l’appartenance à une entité politique. L’on pourrait en tirer une ligne juridique : qui aura ledit sentiment d’appartenance culturelle appartiendra à ladite entité politique et, de façon converse, qui ne l’aura pas n’y appartiendra pas.

Le sentiment d’appartenance culturelle

Mais poser une telle norme soulève au moins autant de problèmes que cela n’en résout. Brat en sait quelque chose, qui se définit comme une revue culturelle. Dans quelles conditions peut-on dire que quelqu’un a un sentiment d’appartenance culturelle ? Peut-on définir « sentiment d’appartenance culturelle » sans avoir défini « appartenance culturelle » ? Puis-je avoir un sentiment d’appartenance culturelle vis-à-vis d’un entité dont je ne connais pas du tout la culture ? Ne faut-il, pour avoir un sentiment d’appartenance culturelle à X, que je me fasse une idée, fût-elle fausse, de la culture de X ? Par exemple, dans La Promesse de l’aube, le jeune Romain Gary rêve à la France et se sent français d’après l’idée que sa mère lui a transmise de la France. On peut décrire sa situation dans les termes susdits, c’est-à-dire en parlant d’un sentiment d’appartenance culturelle. Ce sentiment peut être trompeur, mais il importe de bien comprendre comment il peut l’être. Soit, alors, l’énoncé suivant :

« Avant d’accompagner son oncle à Rome, Joachim du Bellay éprouve un sentiment d’appartenance culturelle à Rome »

Parvenu à Rome, le jeune poète connaît une désillusion. Il serait fondé à dire que son sentiment d’appartenance culturelle était trompeur. Mais que faudra-t-il entendre par là ? Non pas qu’il n’avait pas de sentiment d’appartenance culturelle, mais plutôt qu’il avait mal compris ce qu’était la vie romaine. À travers cet exemple, bien sûr, nous n’avons aucune prétention interprétative à l’égard des Regrets ; il s’agit plutôt de mettre en lumière ce que l’on peut entendre par « se tromper sur son sentiment d’appartenance culturelle » et la façon dont fonctionne le concept de sentiment d’appartenance culturelle. L’on ne peut avoir ce type de sentiment qu’en ayant une certaine idée d’une culture, de la culture de X.

C’est pourquoi ce que nous appellerons, par commodité, la théorie renanienne de l’européanité(1), fait surgir une sérieuse difficulté : celle de circonscrire la culture. En effet, comme saint Augustin du temps, l’on dirait volontiers de la culture que quand on ne nous demande pas ce qu’elle est, nous le savons, mais que quand on nous le demande, nous ne le savons plus.

Mais laissons un temps ce problème de côté et faisons un détour terminologique pour comprendre comment l’on peut être amené à se poser un tel problème, le problème des critères culturels de l’européanité.

(1) : Par analogie avec a théorie renanienne de la nation, car, bien sûr, Renan ne se préoccupe pas du tout d’européanité. Nous entendons par théorie renanienne de l’européanité la théorie selon laquelle l’appartenance à une entité politique européenne a en droit sa racine dans un sentiment d’appartenance culturelle à l’Europe.

Combien d’européanités ?

L’équivocité du mot « européen »

Substantif abstrait, l’européanité est un terme que l’on paraît en droit d’appliquer à ce qui est européen. Mais en disant cela, l’on n’a pas encore fait avancer la résolution du problème, car se pose alors la question épineuse de savoir ce qui est européen. Répondre, alors, que c’est ce qui possède l’européanité, ce serait commettre un cercle.

On nomme ordinairement « Europe » la portion d’espace géographique située, grossièrement, entre la côte Atlantique et les monts de l’Oural. À première vue, les critères de distinction entre ce qui est et ce qui n’est pas européen pourraient donc être des critères géographiques : est européen ce qui se trouve entre ces limites et seulement cela. Ainsi par exemple comptons-nous comme des massifs montagneux européens les Pyrénées, les Pennines et les Sudètes au motif qu’ils sont situés dans ces limites géographiques. Mais il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir que cette définition strictement géographique de l’européanité n’est pas satisfaisante. Lorsque nous parlons d’une espèce animale européenne, ce n’est déjà plus en ce sens que s’entend l’adjectif européanité. Par exemple, dans le film Sacré Graal des Monty Python, le roi Arthur débat avec une sentinelle de la capacité d’une hirondelle d’Europe à porter une noix de coco. Cette discussion peut-être instructive, non que nous ayons le dessein de vider l’érudite querelle, mais parce qu’en l’occurrence, l’adjectif « européen » s’entend en un sens différent de celui qu’il revêt lorsqu’on l’applique à des massifs montagneux. En effet, son sens, ici, est taxinomique et non plus géographique : l’oiseau migrateur n’est pas européen en tant qu’il se trouve dans les limites géographiques du continent européen. Apparaît donc ici une certaine équivocité de la notion d’européanité.

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Affiche du film Holy Grail, des Monthy Python

Adjectifs et substantif

Mais nous tomberions facilement d’accord sur l’idée que c’est encore en un autre sens que nous parlerions de l’européanité d’individus humains, par exemple des rédacteurs de ce webzine. C’est ici qu’il faut examiner l’emploi des mots dans différentes expressions. Comparons à cet égard :

2) un massif européen
3) une hirondelle européenne
4) un Européen
5) l’Union Européenne
Plusieurs remarques s’imposent. L’emploi fait du mot dans l’exemple 4) diffère grammaticalement des trois autres : c’est un substantif. Il est notable que nous n’appliquerions pas le substantif à n’importe quoi. Comparons de nouveau :

6) Robert Schuman est un Européen
7) Tchang-Kai Chek est un Européen
8) Mon poisson rouge est un Européen.
Intuitivement, nous dirions sans hésiter que 6) est vrai, que 7) est faux, que 8) n’est ni vrai ni faux mais absurde. Il n’y a pas de sens à dire que mon poisson rouge est un Européen. Les critères d’application du concept d’européanité au sens correspondant au substantif « Européen » excluent logiquement qu’on l’applique à un poisson rouge. Si mon poisson rouge n’est pas un Européen, ce n’est ni parce qu’il est né sur le sol d’un autre continent ni parce que le langage est fasciste, mais parce qu’il n’est pas le type de choses logiquement susceptibles d’être un Européen.

De ces considérations, il ressort que ces quatre emplois du mot « européen » ne sont pas interchangeables salva veritate. Si quelqu’un, alors, parlait de l’européanité –et quand même, philosophe, il parlerait de l’essence de l’Européanité- il resterait à lui demander à lui demander de quelle européanité il parle. S’agit-il de l’européanité d’un massif européen ? Ou bien encore d’une variété d’oie européenne ?

Il est alors tentant de dire que, quand on dit de quelqu’un qu’il est un Européen, l’européanité qu’on lui attribue est une européanité au sens culturel.

Parenthèse méthodologique

Les précédentes considérations méritent d’être qualifiées de « grammaticales », au sens où Ludwig Wittgenstein a employé ce mot, c’est-à-dire qu’elles ont pour but de mettre au jour les différentes acceptions d’un même mot que l’on rencontre dans le langage courant. La raison d’être de cette méthode est la suivante : lorsque nous nous posons des questions philosophiques, nous confondons souvent plusieurs emplois d’un même mot. Soit par exemple le mot « responsable ». Il admet plusieurs sens proches mais qui sont cependant à distinguer soigneusement lorsque l’on aborde certains problèmes de philosophie de l’action. Supposons une situation où un enfant en bas âge joue avec le four à micro-ondes. Cet enfant, par hypothèse, met un vêtement dans le four et l’allume. Le vêtement prend feu à l’intérieur du four, puis le feu gagne le four. Qui est responsable ? Ici, il faut distinguer deux concepts de responsabilité :

  • celui qui permet de caractériser l’agent de l’action, en l’occurrence l’enfant. « Responsabilité », en ce sens, est à prendre comme un synonyme d’auctorialité.
  • Celui qui permet d’incriminer un individu. Souvent, l’agent de l’action blâmée et le fautif coïncideront, mais cela ne sera pas toujours le cas. En l’occurrence notamment, on peut considérer que, bien que l’attributaire de l’action, l’agent, soit l’enfant, les fautifs sont ses parents ou toute autre personne chargée de sa surveillance et ayant failli à sa tâche.

L’identification de ces deux acceptions entrainera des paralogismes(1), puisque l’on pourra penser avoir démontré qu’un individu était fautif en des cas où l’on aura seulement constaté qu’il était l’auteur de l’action et, pire, que l’on pourra confondre le fait de reconnaître des circonstances atténuantes à l’auteur dune action et le fait de nier qu’il est l’auteur de l’action.

(1) : un paralogisme est un raisonnement qui présente une apparence trompeuse de validité, souvent en raison d’une homonymie entre plusieurs concepts. Parmi les paralogismes célèbres, on peut citer :

  • Tout ce qui est rare est cher
  • Or un cheval bon marché est rare
  • Donc un cheval bon marché est cher

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(Photo de cheval bon marché cher)

En l’occurrence, on pourrait imaginer un paralogisme mobilisant différentes acceptions du mot « responsabilité », par exemple :

  •  Si et seulement si X est responsable (au sens de fautif) de l’événement funeste, alors X mérite d’être condamné.
  • Or X n’est pas responsable de l’événement (au sens, cette fois-ci, où il n’est pas l’auteur de l’action qui l’a provoqué)
  • Ergo, etc.

La culture européenne

Il demeure loisible de juger, cependant, que l’intérêt de cette enquête grammaticale ne dépasse pas celui d’un simple jeu formel. « Vous avez constaté que le substantif ‘’européanité’’ connaissait quelque équivocité ; fort bien ! C’est là un banal phénomène d’homonymie… »

Néanmoins, à un moment où l’on discute les frontières qui doivent être assignées à l’Union européenne, ce type de petit jeu formel peut trouver quelque usage dans la position de problèmes tout à fait actuels. Soit, par exemple, la question de savoir si la Turquie peut intégrer l’Union Européenne. Précisons d’emblée que nos préoccupations ne vont nullement à la résolution de ce problème, dont la complexité excède bien ce à quoi nos compétences nous permettent de faire face. Notre souci est plutôt de comprendre comment se pose un tel problème.

Donnons un exemple de formulation de la question : « la Turquie est-elle européenne ? » Ou encore : « les Turcs sont-ils des Européens ? » Il est par ailleurs sous-entendu que la réponse que l’on donnera à la question qui nous intéresse – la Turquie peut-elle rejoindre l’Union européenne ?- est logiquement dépendante de la réponse que l’on donnera à de telles questions. Il semblerait alors judicieux de poser la question préalable : « qu’est-ce que d’être un Européen ? ». Celui qui pose cette question, bien sûr, n’attend pas qu’on lui parle de massifs européens : les critères en vertu desquels des massifs montagneux sont européens ne sont pas de ceux que l’on peut alléguer pour dire d’un peuple qu’il est européen. Nous sommes alors tentés d’invoquer des critères que nous dirions « culturels ». Admettons en effet, par hypothèse, que l’européanité qui ressortit à un Européen est une européanité culturelle. C’est d’ailleurs ce que suggère la définition du Wiktionnaire mentionnée au début de l’article.

Une affaire de pratiques ?

Mais comment rendre compte de ce qui fait qu’un peuple est européen au sens culturel ? Là encore, l’on peut procéder en examinant nos emplois de l’adjectif culturel. Par exemple, quand nous disons que nous avons fait un voyage culturel à l’étranger, que voulons-nous dire ? Le tourisme culturel est un certain type de tourisme, que l’on a coutume d’opposer, par exemple, au tourisme d’affaires. D’un homme qui se rend de France en Chine pour rencontrer des fournisseurs de son entreprise, nous ne disons pas qu’il fait un voyage culturel : il n’a parlé qu’anglais, n’a rien mangé qu’il n’eût pu manger à l’aéroport de Rio ou de Johannesburg, etc. De quelqu’un qui nous dit avoir fait un voyage culturel au Japon, nous attendons qu’il ait visité des monuments de ce pays, qu’il puisse nous raconter ce que l’on y mange ou encore comment l’on y est gouverné, comment l’on s’y divertit, etc. On peut, sur cette base, esquisser une imprécise définition de la culture : la culture est un ensemble de pratiques spécifiques à une population.

Pratiques et actions

Bien sûr, en disant cela, nous n’avons encore rien dit. En effet, le terme de « pratique » est des plus vagues. Qu’est-ce qui fait, par exemple, l’unité d’une pratique ? Peut-on substituer au terme « pratique » le terme « action » ? Le problème ne se poserait pas moins, cela dit, à propos de l’action. Combien d’actions suis-je en train d’accomplir ? Comment les dénombrer ? On pourrait répondre : « une seule : vous rédigez un article sur votre ordinateur » Mais je pourrais dire : « regardez mieux, car je fais en même temps bien d’autres choses. Je dépose mes empreintes sur les touches de mon clavier ; j’utilise le logiciel Word ; je consomme de l’électricité ; etc » Il y a un grand nombre d’actions qui surviennent sur celles que j’accomplis intentionnellement (voir à ce sujet Elizabeth Anscombe, L’intention) et il paraîtrait absurde de vouloir dénombrer toutes les actions que j’accomplis : l’impossibilité de les dénombrer ne serait pas une impossibilité pratique, liée au fait que cela serait trop long ou trop fastidieux, mais bien plutôt une impossibilité logique, de même qu’il est impossible logiquement d’énumérer toute la série des entiers naturels (exemple de Ludwig Wittgenstein, Fiches). Il semble que le même problème se pose à propos des pratiques : combien de pratiques ai-je en ce moment ?

Que le même problème se pose à propos des pratiques pourrait nous suggérer qu’il n’y a aucune distinction à faire entre « pratique » et « action ». Or, précisément, si l’on peut toujours qualifier de « pratique » ce que l’on peut qualifier d’ « action », on peut suggérer une distinction d’ordre épistémologique entre pratique et action. Il n’est pas neutre de parler de la pratique de rédiger un article à l’ordinateur plutôt que de l’action de rédiger un article à l’ordinateur, car ce n’est pas l’aborder sous le même angle. La pratique est l’objet d’études de l’histoire des pratiques. En ce sens, elle a une valeur exemplifiante : on s’intéresse à elle en tant qu’elle est symptomatique d’une certaine culture. La pratique d’un l’individu, pourrait-on dire encore, c’est l’action de cet individu en tant quelle est un échantillon de sa culture. Celui qui parle de ces pratiques ne s’intéresse donc pas à l’individu dont il parle, mais à ce que l’activité de cet individu permet d’illustrer.

La sélection des pratiques

Ces quelques réflexions nous engage sur la piste suivante : poser la question de savoir si un peuple est européen, c’est se demander s’il a les pratiques spécifiques des Européens. L’on se trouve alors confronté à un nouveau problème : circonscrire les pratiques spécifiques des Européens.

Cette tâche pose bien sûr des problèmes méthodologiques. Comment décider si une pratique est caractéristiquement européenne ? Par exemple, de très nombreux Européens –au sens moins problématique, cette fois, de l’appartenance politique à l’Union Européenne- sont réveillés cinq fois par semaine, le matin, par leur radio- réveil. On ne soupçonne pas l’importance de leur proportion ! Est-ce à dire qu’il faille y voir un critère d’européanité au sens culturel ? La question même paraît absurde. Ce que l’on peut se demander, alors, c’est pourquoi il paraît évident que cela ne peut pas être un critère d’européanité. Nous dirions peut-être : « parce que le fait qu’il utilise un radio-réveil ne dit rien d’un homme» Cette réponse hypothétique est intéressante à plusieurs titres :

  • Elle sous-entend que les critères d’européanité doivent nous dire quelque chose des hommes dont nous disons qu’ils sont Européens. Il semble donc qu’ils aient vocation à constituer un modèle de l’homme européen.
  • Elle introduit un opérateur problématique : « dire quelque chose de X ». Nous utilisons très couramment de telles tournures. Au sens le plus trivial, cela signifierait sans doute : « prédiquer quelque chose de X ». Si X mesure un mètre quatre-vingt, je dis quelque chose de X en disant que X mesure un mètre quatre-vingt. Mais dans le cas qui nous intéresse, il semble que ce ne soit pas en ce sens que l’on entende « dire quelque chose de X » Peut-être serait-il plus avisé de comparer l’expression à la consigne d’une lettre de candidature. À quelqu’un qui s’apprêterait à en rédiger une, on pourrait dire : « dîtes quelque chose de vous » et, évidemment, il ne s’agirait pas de dire n’importe quoi (il serait hors de propos de dire de soi quelque chose comme : « je suis en train de mâcher un chewing-gum ».

Les pratiques culturelles européennes susceptibles de définir l’européanité ne devraient donc pas être n’importe lesquelles : il en faudrait qui disent quelque chose de l’homme européen, sachant que la locution « dire quelque chose de » s’entend en un sens qu’il n’est pas évident de tirer au clair. Dans Le Complément de sujet, le philosophe Vincent Descombes met le doigt sur une autre conception de l’action de dire quelque chose de soi : ce discours peut avoir une valeur normative. C’est, rappelle Descombes, le sens du projet d’autonomie inspiré de la philosophie de l’histoire kantienne : il s’agit de se donner sa propre loi. La détermination des pratiques que nous retenons comme caractéristiques de l’européanité changerait alors de sens : en décidant de ce qui est caractéristiquement européen, l’on formulerait un projet politique européen, l’on dirait en quoi consiste l’Europe que l’on veut. Ce qui conduirait à retenir une pratique culturelle comme caractéristiquement européenne, alors, ne serait plus du tout forcément le fait qu’elle soit très répandue au sein de l’Europe déjà constituée, mais le fait qu’il soit souhaitable qu’elle caractérise l’homme européen.

Aporétique, la conclusion

À l’issue de ces quelques réflexions, nous ne prétendons bien sûr apporter aucune réponse à une question aussi houleuse et difficile que la question de savoir s’il existe des critères d’européanité. Bien plutôt nous sommes-nous efforcés de comprendre quel sens l’on pouvait donner à une question d’européanité. La première difficulté que soulève une question comme « le pays X est-il européen ? » ressortit à la compréhension de la question, qui n’est pas claire par elle-même. Lorsque l’on dit que c’est au sens culturel que nous prenons « européen », la nébuleuse ne fait que s’épaissir.

Antoine Gaillemain

crédit illustrations carte Jenni Spark 

http://jennisparks.com/

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Une réflexion sur “Enquête sur la notion d’européanité

  1. « La nébuleuse ne fait que s’épaissir ». Je suis bien d’accord. Mais, après tout, tu ne fais qu’une seule hypothèse (celle qu’il y aurait des pratiques que seuls les européens auraient) et tu la prends à peine au sérieux. Tu introduis tout au long de l’article des analyses certes intéressantes (Wittgenstein, Anscombe), mais peu susceptibles de nous aider pour le sujet.
    Pourtant, au moins une hypothèse te tendait les bras. Tu cites Renan mais tu ne dis rien sur ce qu’il dit du rôle de l’histoire pour la formation d’un sentiment d’appartenance. Le rôle de l’histoire (ou d’une histoire) est pourtant une thèse classique sur l’identité (personnelle ou collective). Il me semble assez vraisemblable que le sentiment d’être européen a un lien direct avec le fait que nous partageons une histoire commune depuis très longtemps (bien plus qu’avec d’autre pays). Le choix de nommer le programme d’échange étudiant en Europe Erasmus me semble assez révélateur. Autre hypothèse plus plausible que celle d’une pratique discriminante: la capacité de distinguer un « nous » européen d’un « eux » non-européen (je préfère utiliser la distinction eux/nous plutôt que la distinction ami/ennemi de Carl Schmitt qui sonne trop belliciste). Le sentiment d’appartenance à un groupe prend souvent cette forme: celui qui a déjà supporté une équipe nationale lors de la coupe du monde de football me comprendra. Il me semble que les européens, en raison d’un ensemble de représentations et de pratiques plus ou moins imaginaires héritées de leur histoire, sont susceptibles de pratiquer ce type d’inclusion par exclusion.
    Ces deux hypothèses, bien qu’imparfaites, ont au moins le mérite de nous signaler un problème pour la construction de l’Europe: l’européanité a un potentiel unificateur limité. En effet, le sentiment doit varier fortement d’un pays à l’autre car les interactions historiques qui forment une histoire commune ne sont pas du tout de même intensité. L’européanité n’est certainement pas la même dans les pays scandinaves qu’en Europe de l’Est, en Angleterre (du fait de leur insularité tant revendiquée) qu’en France ou en Allemagne. C’est pourquoi, si on veut passer d’Etats-nations à un Etat supra-national, comme le veulent les fédéralistes, le fait que l’européanité ne puisse pas remplacer la nation risque de poser des problèmes.
    Ces deux hypothèses peuvent en outre nous fournir une explication: comment se fait-il que certains hommes politiques invoquent pour seule raison au refus de la Turquie dans l’U.E. le fait que la majorité du pays ne se trouve pas sur le continent européen? Si c’est la seule raison, changez le nom de l’Union européenne en union eurasienne, a-t-on envie de leur dire. Il me semble que la caractérisation de l’européanité proposée plus tôt nous indique une réponse possible: la construction de l’Europe, d’abord à six, reposait sur un sentiment assez fort d’européanité et la volonté de faire la paix après tant de guerres qui définissent notre histoire commune donc notre européanité. Accepter la Turquie, c’est faire disparaître ces deux choses et réduire l’U.E. à une simple construction économique comme l’en accuse ses détracteurs.

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