Europe palimpseste : un panorama du graffiti

graffiti_europe« Je me suis levé et j’ai promené ma lampe sur les quatre murs de ma cellule. Ils sont couverts d’écritures, de dessins, de figures bizarres, de noms qui se mêlent et s’effacent les uns les autres. Il semble que chaque condamné ait voulu laisser trace, ici du moins ».(1)


Ah ! Antique graffiti ! Que dis-je, préhistorique ! Oui… Le graffiti est vieux mais sans arthrose. Il est d’abord latin, graphium, c’est-à-dire gribouiller, gratter, griffonner, égratigner ; ou grec, graphein, autrement dit, écrire, dessiner voire peindre. Il évolue et devient italien, graffito, désignant un procédé de décoration murale particulièrement en honneur lors de la Renaissance. Sans vouloir précipiter l’histoire, il s’orne de la parure artistique lorsque la presse nomme « graffiti » ces inscriptions new-yorkaises d’un vingtième siècle. Le mot est donc polysémique. Par commodité, j’opte pour un sens contemporain et général : inscription, dessin, sur des surfaces inhabituelles (architecturales ou autre) et dont la présence se manifeste souvent sur l’espace public. De cette définition, découlera un grand « G », Graffiti. Fort de ces précautions nécessaires, me voilà bon pour taper sur cette galopante touche « entrée ».

Entendu comme cela, n’est-il pas dans le Graffiti une espèce de manifestation culturelle européenne ? N’y-a-t-il pas au détour d’une rue parisienne, berlinoise ou londonienne une façon constante d’exprimer ? Au-delà des formes et des façons de faire, l’imagination n’est-elle pas à nouveau là, au coin de nos rues ? (si tant est qu’elle l’ait un jour quittée)


Si le mot « Europe » n’est pas chéri par l’européen, je prendrais sa défense comme suit : l’Europe n’est pas l’Union Européenne (d’une phrase, l’Europe n’est plus détestée ; quoique…). L’Europe ici, sera histoires, civilisations et cultures. Le pluriel d’un continent. Le continent au singulier. Un monde aussi vieux, que le Graffiti. 

Si à ces questions je me devais d’une réponse, alors, je commencerais par cela.

L’Europe, n’est-elle pas aussi ce « palimpseste acrylique » Berlinois, ce parapet fraîchement monté qui, déjà, fut mité par la peinture de mains affolées ?

Car l’Europe ce soir, limes ou rempart ; l’Europe demain, décombres comme un grain. L’Europe toujours recommencée, l’Europe des champs labourés.

Ah ! Ce mur de Berlin peint de mille mains (le voilà ce palimpseste acrylique crie le lecteur à l’affût !). Il y a en effet, sur ce mur, une sorte de résonance.

D’abord, Laurent Maindon (2) observe et conclut : on retrouve le Graffiti là où l’Homme est présent, on le retrouve là où il peut être lu. C’est donc bien un acte de communication : « c’est que, fait pour être lu, vu, le graffiti (Graffiti) s’inscrit d’emblée dans l’espace des échanges interindividuels : il assume toujours une fonction sociale »(3). Et le Graffiti attire le Graffiti ainsi qu’un palimpseste acrylique. Il devient culture (en tant que manifestation artistique ou idéologique d’une civilisation) ; quoique pour le mouvement graffiti au sens strict, il soit parfois destiné à un certain public, évitant l’officialisation, il est contre-culture.

Mais à Berlin, le mur est là comme une feuille blanche et l’individu vient s’y manifester pour qu’ensuite un autre le suive.

(1) – Le Dernier Jour d’Un Condamné, Victor Hugo 

(2) Mémoire d’un mur, les graffiti du mur de Berlin L.Maindon

(3) Le livre du graffiti, Denys Riou, D. Grudjian, J-P Leroux 


 » Le passant est incité à prendre le relais, à intervenir à son tour. Graphisme de l’interpellation, de la supplémentarité, de la greffe généralisée, du décentrement, de la dissémination ». (4)

C’est dans cette perspective que pléthore de langues apparaissent : anglaise, allemande, française mais aussi italienne, espagnole, néerlandaise etc. Un véritable métissage de civilisations que le mur : celui de l’Europe. Europe multiple mais Europe quand même. C’est peut-être ce qui fait dire à Thierry Noir « J’étais français, je suis devenu européen », lorsqu’il s’installe à Berlin et arbore ces visages multicolores sur des kilomètres bétonnés. Car faire dans la rue c’est partager, se confronter de façon brute. Et parfois, brutalement.

Proche de 89, la peinture devint acide. Et ces trous dans le mur que la peinture forma, c’est l’inavouable condition séparatiste : le mur tomba.

Cette métaphore aisée pour mêler Europe et Graffiti a du moins le mérite d’inscrire le second dans le premier (ou de discuter du premier à travers le second). Et si une conscience culturelle européenne semble aujourd’hui feutrée, elle s’exprime toujours par myriade. Profitons de l’écho de ce dernier mot pour lui renvoyer la balle : le Graffiti sur le domaine public n’est pas un tout, il est protéiforme. L’affichage de 68 n’a rien à voir avec la Tour Paris 13 ; le graffiti New-Yorkais est différent du street art ; le DA ZI BAO n’est pas semblable à un tag. Volontairement, je ratisse large, mais n’essayons donc pas d’envisager l’homogène.

(4) Michél Thévoz 


Les rues sont des murs de Berlin. D’abord dans la terne neutralité de l’espace public car n’appartenant à personne puisqu’étant à tout le monde (la rue) ; ensuite enluminé de diverses parures. Certes, on ne me rétorquera pas le sens juridique du bien public et l’importance de l’intérêt général. Voire, en allant plus loin, le sens du mot vandalisme surgissant de la plume de l’abbé Grégoire pour dire « Je créai le mot pour tuer la chose ». Ou le sens du patrimoine architectural, trésor universel ; celui de l’hygiénisme, enfant du XIXème siècle, où toute extériorisation non contrôlée et donc spontanée, devient négation de la norme civilisée et le graffiti… le graffiti fut le barbare détesté.

Toutefois, sans louer le moindre Graffiti sans intérêt, il semblerait qu’une rue réinvestie dans le partage des idées pourrait être dans son temps. La rue… la rue ou le QR code renvoyant vers d’immenses toiles virtuelles… Alors, la rue ou la toile, c’est une autre histoire…

Ainsi, quand je dis les rues sont des murs de Berlin, je veux dire en cela que les veines urbaines foisonnent de métissage. Et que de surcroit, que le mur soit physique ou métaphysique, c’est toujours à lui que le Graffiti se rapporte.

A ce titre, Laurent Maindon identifiait sur le mur de Berlin, plusieurs manières de Graffiti et notamment le Graffiti contextuel. En ces temps modernes, je vois bien à quoi cela renverrait. Illustrons le renvoi par quelques noms : Banksy, Kidult et Zevs.

Du premier, son art ou son street art, s’inscrit dans certaines représentations d’ordre sociologique. Il est de plus, fait référence au contexte économique, politique ou historique dans certaines fresques : société de consommation outrancière par un caddie dans la mare ; carcasse de voiture au sein d’un Turner ; trou d’évasion percé dans le mur israélo-palestinien. On voit bien que son terrain de jeu, c’est le monde entier, par les thèmes et les latitudes.

Pareillement, dans l’aspect contextuel, nous pourrions citer Kidult arborant ostensiblement son blase (extincteur en main) sur quelques enseignes bien connues. Zevs faisant saigner les multinationales dont la présence accablante de publicité (mensongère ?) le pousse à dessiner les plaies. Là non plus, l’échelle ne se limite pas à l’Europe.

En aparté, il intéressera peut-être certains, de savoir la proclamation de la mairie grenobloise : « la municipalité fait le choix de libérer l’espace public grenoblois de la publicité en développant les espaces d’expression publique et ne lance pas de nouvel appel d’offre pour de l’affichage publicitaire ». Programme en place pour janvier prochain !


Autrement que par la référence au contexte, le même Laurent, percevait les références au texteur (au sens où ce dernier est producteur d’un texte accoucheur de son identité) et celles au prétexte (la matière comme support stimulant le passage à l’acte). Alors, qui n’a jamais vu au fond des entrailles de toilettes publiques le message du prétexte ? Les murs des chiottes publiques stimulent-ils la confession ? Ou bien est-ce l’événement qui nous pousse à y entrer ? Questions ouvertes méritant au moins la thèse.

Sans vouloir offusquer celui que je m’apprête à citer ; par la proximité de sa présence sur ce feuillet, avec celle des toilettes ; Sinkachu. Par lui, formidable prétexte que l’espace public pour créer d’amusantes scènes. L’incongru interpelle. L’infiniment petit et ses mises en scène nous font sourire. Ainsi, bien sûr, le sujet précédent ne me fait en rien penser à ce dernier.

Il y a aussi le tag représentatif de cette référence-texteur. Mais que ce soit l’une ou l’autre de ces références, ils se manifestent en Europe et ailleurs.

Notons que cette classification dressée ne constitue en rien une sentence. Kidult ou Zevs pourraient basculer dans la référence-texteur etc. Cela montre bien que le Graffiti échappe à toute catégorisation. Graffiti au pied fou, il se dérobe lorsque l’on croit l’avoir cerné. 

Le Graffiti, on le sait, se superpose. Il se mange l’un l’autre. Il est forum additif. Il bataille. Il s’efface, étant là sans l’être aux yeux des passants, disparaît par son omniprésence. Parfois présent pour les initiés ou les rêveurs. Comme une Europe en somme.


Cependant, nous ne pourrions dire en matière de Graffiti que cela se limite à une culture européenne. Par sa multiplicité et ses manifestations, le Graffiti semble à l’Europe. Cela dit, il ne connait aucune frontière (nous l’avons vu au fil des lignes : la toile, le graffiti contextuel, etc.). C’est un peu ce graffitiste américain disant « Je regarde mon nom qui passe », sa signature sur les trains voyageant dans l’espace citadin et s’évadant du ghetto, de l’anonymat.

Alors pour le Graffiti, il s’agit certainement, d’une culture planétaire ; constamment dans son temps, au XVème comme au XXIème siècle. Dans l’espace et le temps, il voyage.

Non les Hommes ne sont pas sans voix, regarde…

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s