Retour sur Interstellar

Plusieurs mois après sa sortie en salles, notre rédacteur a confronté Interstellar aux théories du physicien Stephen Hawking.

Dans ce texte, nous souhaitons montrer comment la pensée athée du physicien Stephen Hawking a pu stimuler le réalisateur Christopher Nolan dans sa réalisation d’Interstellar, film de science-fiction radicalement nouveau, et comment ce film permet d’illustrer la pensée du physicien. Dans le film de Nolan, le temps ne peut être compris que comme un temps cyclique, thèse soutenue par Stephen Hawking. Cette conception permet une critique du théisme. Nous nous proposons également d’exposer les réponses du philosophe Richard Swinburne à Stephen Hawking dans son livre Is There a God ? paru en 1996. La critique des thèses de Hawking ne retire évidemment rien à la valeur du film.

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Stephen Hawking

La clôture du temps dans Une brève histoire du temps.

Einstein a suggéré que l’espace était fermé, c’est-à-dire fini mais sans frontière. « Autrement dit, l’espace tridimensionnel est semblable à la surface bidimensionnelle d’une sphère : en partant du côté opposé, on revient au point de départ », nous dit Richard Swinburne dans Is there a God ? Cette hypothèse, rendue possible par la géométrie non-euclidienne, permet de résoudre le paradoxe d’une limite à l’espace (que se passe-t-il si je passe mon bras au-delà de la limite de l’univers ?). 1999_einstein

   Stephen Hawking, dans Une brève histoire du temps : du Big-Bang aux trous noirs, propose de penser le temps sur le modèle de l’espace d’Einstein. Le temps n’a ni commencement ni fin, il est cyclique. A nouveau, « en partant du côté opposé, on revient au point de départ ». En allant très loin dans le futur, je pourrais rencontrer à nouveau des dinosaures, voir César franchir le Rubicon ou Jésus rendre la vie à Lazare, etc. De la même manière, si je reviens très loin dans le passé, je pourrais savoir si François Hollande a été réélu en 2017 ou voir si j’ai eu mon agrégation fin 2016.


Retour vers le futur vs Interstellar.

La conception cyclique du temps semble à l’œuvre dans le film de Christopher Nolan Interstellar. Résumons, le plus simplement possible (ce qui n’est pas aisé), l’histoire du film : la terre est victime de tempêtes de sable qui rendent quasiment impossible toute agriculture. L’humanité risque de s’éteindre à cause des famines qu’engendrent ces tempêtes. Mais d’étranges signes donnés à la NASA et à la fille de Cooper, le héros du film, laissent un petit espoir de survie à l’humanité. De bienveillants extra-terrestres ou un fantôme (selon l’interprétation de la petite fille) manipulant la gravité permettent à une expédition de tenter de trouver une nouvelle planète pour l’humanité. Cooper prend la direction d’une navette spatiale qui a pour but d’explorer ces lointaines planètes où les humains pourraient se rendre et continuer à vivre. A la fin du film, pour permettre à un des membres de l’équipage de rejoindre une planète, il se laisse emporter dans un trou noir. Il se retrouve alors dans un espace à cinq dimensions, où le temps est l’une des dimensions. En se déplaçant physiquement, il peut se rendre à différents moments du temps. C’est alors qu’il envoie lui-même les signes qui permettent de réaliser l’expédition à laquelle il a pris part. On comprend alors qu’il ne s’agissait pas d’extra-terrestres qui envoyaient les signes mais de Cooper lui-même.

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En quoi y a-t-il ici une conception cyclique du temps ? Pour le comprendre nous pouvons comparer Interstellar à Retour vers le futur. Dans Retour vers le futur de Robert Zemeckis, Marthy McFly est envoyé par erreur dans le passé, en 1955 pour être précis. Il empêche la rencontre de ses parents qui a permis sa naissance, entraînant alors l’impossibilité pour lui de retourner vers le futur où il ne sera pas né, ses parents ne s’étant jamais rencontrés. Il met alors en œuvre un plan pour que son père séduise tout de même sa mère et retourne vers le futur. Le temps est ici linéaire : Marthy part du présent, se rend dans le passé, le modifie, et retourne donc dans un présent modifié. Mais, si je change le futur, je ne change pas le passé : il y a antériorité absolue du passé sur le présent et sur le futur.

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Tournage de Retour vers le Futur

Ce n’est pas le cas dans Interstellar : Cooper a dès le début les effets du futur. Le thème du voyage dans le temps a largement été exploité, mais dans une conception où le passé est nécessairement antérieur au futur et où le futur est nécessairement postérieur au passé. Mais, dans Interstellar, ce qui se passe au temps t (un fantôme fait tomber des livres dont les initiales donnent le message « STAY » par exemple) n’est accompli par Cooper qu’au temps t+1 (c’est en fait lui qui pousse les livres). Contrairement à Marthy qui change le passé et, par-là, modifie le présent, Cooper lui ne fait qu’accomplir dans le futur ce qui a eu lieu dans le présent ou, ce qui revient au même, fait dans le présent ce qui a déjà eu lieu dans le passé. Comment comprendre cela si ce n’est en modifiant notre conception du temps : il faut concevoir un temps cyclique où le passé est aussi le futur. Si Cooper peut bénéficier dans le présent des effets du futur (futur qui ne peut advenir que grâce à ses propres effets : sans les messages qu’il s’est lui-même envoyé depuis le futur en étant aspiré par un trou noir, Cooper n’aurait pas participé à l’expédition et ne serait donc pas tombé dans le trou noir) c’est qu’« en partant du côté opposé, on revient au point de départ ».

Pas de fantôme, pas d’extra-terrestre … et pas de Dieu.

    Le début du film Interstellar peut nous rappeler l’épisode du déluge : une catastrophe naturelle et l’intervention d’un être transcendant et bon. Le vaisseau de Cooper semble être une arche de Noé futuriste. Mais la suite du film remet totalement en cause cette hypothèse : il n’y a pas de Dieu, rien que des hommes et des phénomènes physiques explicables (la cohérence scientifique du film, je l’avoue, m’échappe totalement). Il n’y a pas de transcendance ni de surnaturel puisque le fantôme (selon la fille de Cooper) ou les extra-terrestres tout-puissants (selon la NASA) ne sont que Cooper lui-même. Cette absence d’intervention transcendante n’est permise qu’une fois qu’une conception cyclique du temps s’est substituée à notre conception linéaire du temps.

Or, chez Stephen Hawking, la conception du temps cyclique a précisément ce même rôle : nous passer du recours à toute forme de transcendance. « Tant que l’univers avait un commencement, on pouvait supposer qu’il avait un créateur. Mais si réellement l’univers se contenait tout entier, sans bord ni frontière, il n’aurait ni commencement ni fin : il serait tout simplement. Quelle place resterait-il pour un créateur ? ». La notion de création, selon Stephen Hawking, suppose que l’univers ait un « avant » où il n’y aurait rien, à part le Créateur. Mais le temps étant cyclique, ce qui est prouvé par le fait que cette théorie donne des prédictions qui s’accordent avec l’observation, il ne peut y avoir de créateur.

Francis Danby The Deluge 1840

Francis Danby
The Deluge
1840


Peut-on encore répondre oui à la question « Is there a God  » ?

Richard Swinburne répond de deux manières différentes à la théorie de Stephen Hawking. Premièrement, il soutient que ce n’est pas parce que la théorie cyclique du temps donne des prévisions qui s’accordent avec l’observation qu’elle est nécessairement vraie. En effet, « une théorie qui contient une contradiction ne peut être vraie, aussi réussies que soit ses prédictions ». Or, selon Richard Swinburne, un temps cyclique est une contradiction car un temps cyclique « implique que demain est à la fois après et avant aujourd’hui » (d’où l’extrême complexité des phrases tentant d’expliquer la temporalité d’Interstellar). Pour étayer son propos, Swinburne produit une expérience de pensée que nous pouvons exprimer en ses termes : si le temps est cyclique, il est logiquement possible que quelqu’un qui vive extrêmement longtemps, au point d’arriver à l’époque de ses parents, empêche sa propre naissance. Cela montre qu’ « un temps cyclique rend possible que j’agisse de manière à faire que je n’aie jamais pu agir ». Par conséquent, un temps cyclique est contradictoire.

Richard Swinburne ne s’en tient pas à cet argument. Il critique aussi l’idée selon laquelle seule une cosmologie admettant un commencement à l’univers rend possible le théisme. Quand bien même Dieu n’a pas créé l’univers ex nihilo, « c’est par sa décision de chaque instant qu’il existe en ce moment et que les lois de la nature sont ce qu’elles sont ». La création continuée est une hypothèse non moins probable, selon Richard Swinburne, que celle de la création ex nihilo. A la question « pourquoi y a-t-il quelque chose et non rien ? », le défenseur d’un temps cyclique n’est pas moins embarrassé qu’un matérialiste qui pense le temps linéairement. Pour expliquer le fait qu’il y ait quelque chose, l’hypothèse théiste est l’hypothèse qui a la plus grande valeur explicative. C’est, du moins, ce que tente de montrer Richard Swinburne dans Is there a God ?

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– Thibault de Sallmard

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