Le monde selon Théo Gosselin

L’idée de ce texte m’est venue en lisant sur le site Konbini, un article sur le jeune photographe Théo Gosselin, article dont voici le titre : « Théo Gosselin capture la jeunesse libre ». La question qui vient aux lèvres : comment capturer une liberté ? Capturer, n’est-ce pas asservir, enclore, encercler ? C’est bien, à mon sens, ce que fait Théo Gosselin : saisir une certaine jeunesse (inventée) et la figer dans une illusion de liberté.

Dans le monde selon Théo Gosselin, je vois des seins, des poils, de la végétation édénique, de grands espaces vierges, signes d’un isolement libérateur et/car asocial, ou encore la réconfortante clôture de la chambre, dans laquelle, comme une décoration (un trophée), gît un (toujours superbe) corps de femme (sans visage). La nudité, quasi-constante (des nus dans l’eau, en soirée, dans une voiture, dans une maison, partout), annonce un refus du corps comme signe, sa réduction à la chair, simple matérialité « jolie » ou parfois « excitante ».

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La femme est, dans le monde selon Théo Gosselin, l’entité immanente qui demeure dans la maison, ou bien, lorsqu’elle est dehors, elle se fait figure poético-féerique de la femme courant dans les champs. L’homme est quant à lui transcendance : il est debout, court, saute, agit, souvent non loin d’une voiture, symbole magique du déplacement fantasmatique. Tout reconduit le mythe sexiste et bourgeois de la femme-dedans et de l’homme-dehors.

Ces photos sont toutes inscrites dans une intimité : c’est que Théo Gosselin prend ses amis en photo, et seulement ses amis, autant dire : lui-même. Dans le monde selon Théo Gosselin, toute photographie se fait autoportrait, et l’appareil devient un miroir dans lequel le photographe contemple sa vie parfaite de beatnik.

Dès lors, les photos de son voyage aux Etats-Unis sont équivalentes à celles du plus banal des voyages touristiques : tout renvoi au monde social contemporain y est exclu, rien ne nous y est montré des Etats-Unis, mise à part la représentation d’un pays selon de jeunes Occidentaux qui ont (mal ? trop bien ?) lu Kerouac. Car prendre des photos de nus dans la cambrousse, c’est mettre en scène une naturalité inventée, paradisiaque donc inatteignable, irréelle, où rien n’a d’effet, où les aspérités de la vie sont rayées d’un coup de gomme, et où cette vie connaît une étrange inversion : le mode d’existence d’un clochard devient celui d’un vacancier, les jambes fines, les fesses rebondies et les ventres plats des femmes deviennent universels et comme évidents, l’alcool et la drogue deviennent les signes paradoxaux d’une libération…

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Pour quoi faire, alors ? Pour vendre. La surreprésentation du tatouage, dans ces photos, l’indique : les corps des photographiés deviennent ceux d’hommes-sandwiches destinés à faire la promotion d’une idéologie du ‘cool’ et du ‘hipster’. La réification marche à plein, et chaque figure barbue est interchangeable : elles sont les mille visages semblables d’une communauté, unie par le même mode de vie, d’habillement, etc. Bon, se dit-on. Théo Gosselin serait-il le thuriféraire d’une vision du monde destinée à réunir la jeunesse ? Sa démarche de propagandiste se justifierait alors. Mais cela cloche : la communauté hipster n’existe pas : la pensée hipster se définit par le refus de sa définition, dès lors la qualité de hipster ne peut venir que de l’extérieur, et souvent par moquerie. Le hipster ne se réclame d’aucun mouvement, d’aucun groupe, il est hipster parce qu’il en refuse l’étiquette ; c’est un lieu commun.

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Par conséquent les photos de Théo Gosselin promeuvent une communauté qui n’existe nulle part ailleurs qu’en elles-mêmes et dans l’imagination du spectateur qui, de toute évidence, « n’en est pas ». Le moteur principal de ces photos et de leur succès repose ainsi sur l’exclusion, qui active une logique de comparaison vis-à-vis de ce monde intimiste et irréel qui nous est montré : de cette comparaison je sors toujours perdant, honteux, donc jaloux et envieux. Ainsi les photographiés se font moins modèles qu’arguments : de vente. L’œuvre photographique de Théo Gosselin devient alors non seulement un autoportrait, mais surtout une publicité. Comme la publicité, elle est irréelle et détachée du monde social. Comme la publicité, elle est fortement esthétisée. Comme la publicité, elle est attirante et crée une identification empreinte de jalousie (vis-à-vis des jolies filles et des beaux garçons, de la sensation de liberté), impliquant une dévalorisation de soi (« ma vie est nulle » : paradoxe puisque c’est leur vie qui est précisément nulle, c’est-à-dire inexistante), installant une envie qu’elle présente comme besoin (de se libérer, de faire la fête, d’être tout nu). Ce que cette pub nous pousse sinon à acheter, du moins à consommer ? Les photos de Théo Gosselin. Ingéniosité d’un vendeur dont le produit est sa propre réclame. Le paradoxe ultime, le plus retors et rusé, de cette publicité ultime, c’est que le produit, d’habitude proposé comme moyen d’accès à la vie paradisiaque qu’on nous montre (tel, dans la publicité pour l’eau de parfum Chloé, le flacon qui permet à la femme d’être libérée et désirée), est ici le pharmakon de notre jalousie/dévalorisation : remède et poison, il nous soigne par l’évasion dans le monde selon Théo Gosselin, et nous blesse par l’impossibilité d’en être.

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Ce photographe est celui qui, sans peut-être le savoir, nous rappelle que la grande ressource de la société capitaliste mondialisée, c’est d’avoir su faire de la façon même dont nous comprenons le concept « liberté » une aliénation. Être libre, c’est être comme dans le monde selon Théo Gosselin, comme dans la pub. Théo Gosselin capture la jeunesse capturée.

Marceau

Lien site web : http://theo-gosselin.blogspot.fr

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