Les TCL ou la publicité de contrôle

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Les transports en commun lyonnais, dont l’anagramme TCL est devenu pour tout habitant de Lyon une dénomination passe-partout, orwellienne, ont toujours (et c’est évident), été l’infra-structure (c’est-à-dire la structure d’en-dessous, qui ne dit pas son nom), de la vie quotidienne. Mais depuis bientôt deux ans, une série de campagnes publicitaires a contribué à faire transmuter les TCL en un organisme, une institution. Les TCL forment un réseau, mais aussi des rets : ils emprisonnent, incarcèrent, et opèrent un processus de renforcement de leur emprise sur le consommateur. Je peux circuler librement, tourner à l’infini dans le réseau, je n’en suis pas moins contrôlé.


Tout a commencé avec Mr Avant (sic), premier des personnages-symboles, qui indiquait à l’usager où se positionner devant le bus, par quelle porte entrer.

Le fait de choisir comme porte-étendard un personnage fictif, caricatural, typisé, renvoie au monde du dessin animé, se faisant donc le vecteur d’une infantilisation du consommateur, que des indications trop notionnelles, pas assez imagées, auraient (selon TCL) comme conséquence d’effrayer par tant de responsabilités. D’autre part, Mr Avant est le signe d’un polissage de l’idée qu’il contient : celle du resserrement de la mainmise sur les corps, depuis les déplacements les plus larges (se rendre de Cordeliers à Perrache) jusqu’aux plus minimes (entrer dans le bus).

Cette mesure restait encore acceptable : qu’on me prenne pour un enfant ne fait pas de moi l’un d’entre eux. Le problème se situe dans l’internalisation de la contrainte, le passage du corps à l’esprit.

La campagne publicitaire contre la fraude, affichée sur les quais de métro et les façades des bus, présentait un homme ou une femme vêtus en partie de jaune (couleur ancestrale de la trahison, de l’infidélité : je suis métaphoriquement marié à TCL, mon rapport n’est plus transactionnel mais affectif), la tête cachée (sans-tête, sans cerveau) souvent par une machine à oblitérer (le cerveau remplacé par la machine), avec la mention « Honte à la fraude ». Phrase nominale, tranchante, a-logique, censée s’imprimer dans la conscience de son lecteur. La barrière est franchie : non seulement les TCL, en désignant ce qui est honteux, ce qui relève de la bassesse, de la turpitude, de l’ignominie, imposent une morale à l’usager, mais ils édifient aussi une exclusion sociale : celle de la catégorie écervelée des fraudeurs, mêlés sans vergogne à l’autre groupe exclu, celui des mendiants (« Merci de ne pas encourager la mendicité »). Les TCL prescrivent une morale de l’opinion, non de l’acte : il s’agit de honnir et de ne pas encourager. Autant dire ne rien faire, seulement se contenter d’opiner aux contrôles et à l’encadrement renforcé des « Amis » TCL (dont on m’impose, là encore, l’amitié : retour de l’affectif ; les trente euros par mois de mon abonnement achètent des amis en masse).


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Le dispositif qui vient ensuite poursuit le passage du contrôle des mouvements du corps à celui des mouvements de l’esprit : la télévision. Dans les tramways, sur les quais de métro, des écrans :

  • soit font le panégyrique des TCL, ventant sans aucune conscience de la moindre subtilité propagandiste (discipline pourtant fort développée au cours du siècle dernier) la gloire et la splendeur des derniers modèles de bus, de tramways ou du récent tronçon de telle ligne.
  • soit dispensent des informations « BFMisées », en quelques mots, presque un tweet. Cela fait signe vers la volonté d’élargir au maximum les domaines d’application des TCL (non plus seulement véhicule, c’est-à-dire maître de l’espace, ni même directeur de conscience, mais aussi média entre le monde et soi, professeur en quelque sorte).
  • soit affichent l’horoscope du jour : indice d’une volonté de ramener la masse à la dernière forme vivace de superstition. Quels effets de l’horoscope  (j’imagine un sujet en dehors de tout cynisme, crédule) ? Avant tout, penser à autre chose qu’aux inconvénients du métro et aux mendiants déformés, puis croire en l’existence d’une chose telle que sa journée, individualisée, et expliquer systématiquement tout désagrément par cette prédiction matinale. L’horoscope est un outil idéal de divertissement et de dépolitisation : si je suis de mauvaise humeur, ce n’est pas dû à la tension ni au stress des déplacements urbains, mais à la rencontre de Jupiter et de Saturne. Depuis le souterrain, l’horoscope des TCL me renvoie à un monde supra-lunaire, à un conte de fées. Le temps de me demander si mon horoscope fonctionne pour ma journée telle que je la prévois, je suis sorti du métro, j’ai bien rêvé comme on me l’a gentiment proposé.
  • soit déroulent la fameuse « Minute Zen ». Cela entre dans le même domaine de contrôle que l’horoscope (la diversion par le divertissement) : supposément ‘zen’, je me relaxe (me relâche, m’abandonne à la maîtrise des TCL : ma relaxation physique n’est pas relaxe judiciaire).

« L’information, c’est le système contrôlé des mots d’ordre », disait Deleuze en 1987.

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Gilles Deleuze

Un autre gadget communicationnel est Super Civique, nouveau marqueur d’un passage du contrôle des mouvements du corps à un contrôle des mouvements de l’esprit via une logique infantilisante. Il s’agit ici d’éduquer l’usager en lui enseignant les règles de politesse, affublée du vocable politique de « civisme ». Ainsi, ne pas écouter de musique trop fortement est constitué en « bonne pratique » (dixit tcl.fr), de même que laisser ma place aux personnes âgées ou aux femmes enceintes.

Vient enfin la dernière campagne de communication du Sytral, « très humaine », qui « met en scène des scènes quotidiennes des voyageurs du réseau »[1] : « TCL, 1er réseau social lyonnais ». Des figurants sont pris en photo, l’affiche étant dotée d’une mention en hashtag : « #afterwork » ; « #fourire ». Ici, c’est à un changement de ton que l’on a affaire : à une parole moralisatrice ou professorale, toujours adressée, se substitue une parole performative : le « réseau social » des TCL s’invente, se crée par le discours et par l’image. À la vie quotidienne réelle, aux conditions de voyage plus ou moins agréables dans les TCL, on oppose une quotidienneté idéale, faite de sourires, de fous rires, de rencontres et de partage. À un pendant discriminatoire, à une dimension communautaire définie par le rejet des fraudeurs, des mendiants et plus généralement des « inciviques », face au renforcement des contrôles, de leur agressivité et de leur arbitraire (j’ai une amende pour n’avoir pas validé mon abonnement, pourtant déjà payé), on affiche la magie d’une collectivité basée sur la socialité de l’échange.


Je ne mets pas ici en question le bien-fondé de certaines règles, ni la réalité de certains désagréments. Toutefois, il me semble que de telles campagnes visent moins à responsabiliser les auteurs de ces désagréments qu’à augmenter la méfiance du reste des usagers. Ce que je mets en question, c’est le bien-fondé et la légitimité d’une entreprise (qui, en théorie, dans un système libéral, dépend de ses clients pour exister) à s’ériger en directrice de conscience et en professeur (c’est-à-dire, à rendre ses clients dépendants d’elle-même). C’est à mon sens précisément une dérive du système (pour ne pas dire : une mise en système de la dérive) que de laisser émerger des entreprises semi-publiques comme TCL, dont les modes d’action et de communication se situent à l’intersection du pouvoir étatique (qui édicte les règles, en vertu du pouvoir régalien) et de la puissance entrepreneuriale (qui manipule par la publicité).

Marceau

[1] Toujours tcl.fr. On notera la répétition : « mettre en scène des scènes » (mdr).

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4 réflexions sur “Les TCL ou la publicité de contrôle

  1. Super civique est un programme créé pour le jeune public et oui c’est pour cela que c’est infantilisant c’est fait pour les enfants, « je réfléchis tellement que je passe à côté de l’évidence oh yeah »

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    • Bonjour Philippe,
      Merci d’avoir prêté attention à cet article, et merci également pour cette précision. Néanmoins, la question demeure : payé-je les TCL pour qu’il éduque mes enfants à ma place ?
      Par ailleurs, est-ce une façon judicieuse d’éduquer un enfant que de l’infantiliser ?

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  2. Chapeau l’artiste pour cet article!

    Je suis un usager fréquent des lignes de TCL et je dois dire que toute cette instalation a de quoi me donner la nausée une fois monté à bord du tram.

    De mon point de vue, cette transformation s’inscrit parfaitement dans la « matrice » néo-libérale qui semble prendre de plus en plus d’ampleur dans notre société. Je m’explique:
    Quand on prend les transports en commun, c’est pour se rendre d’un point A à un point B et l’usager est satisfait s’il est arriver sans trop d’encombre à sa destination. Mais avec TCL on rend le trajet en lui même une experience remplie d’affects joyeux (l’horoscope, la minute zen, la minute sport et tout ce qu’il y a cité dans l’article) qui rend l’utilisateur heureux d’avoir emprunter TCL du seul fait qu’il a mit le pied dans TCLLand. Le trajet devient une attraction et transforme l’usager en consommateur, heureux de consommer.

    On pourrait faire le parallele avec plein d’autres entreprises, dans des secteurs très divers. On observe que TCL se plie à l’air du temps… Dommage…

    Continuez le boulot les gônes!

    Aimé par 1 personne

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