Vincent Macaigne : confession

            Je supporte de plus en plus mal les articles « critiques » qui ne font que de l’interprétation. Je refuse d’interpréter. Ce dont je veux parler ici, c’est de ce que moi je vois. Je n’aurais pas la prétention de donner un sens fini à un film ou de prêter quelque intention à un auteur : je n’en sais rien. Ce qu’il est possible de faire, à la limite, c’est de décrire ce qu’il se passe et dire la manière avec laquelle ça résonne en nous. Et surtout, à défaut de « créer », montrer des films, faire lire des livres, ou du moins donner envie de le faire.

 détail 2

« T’as déjà essayé non ? Moi je crois que c’est un des trucs que je préfère au monde. T’es tout seul face à la pente, des fois y’a des moments tu souffres tellement, tu te dis  »mais j’vais pas y arriver ! », tu te dis  »qu’est-ce que je fais là ? » Puis d’un coup tu sens plus rien, t’as l’impression que tu peux rouler des kilomètres comme ça sans t’arrêter. Quand t’arrives en haut tu te sens trop bien. » Le Naufragé.

            La première fois que j’ai vu Vincent Macaigne au cinéma, c’était peut-être il y a trois mois. La première fois que j’ai lu son SMS de Cologne, c’était ce matin.

            Ça a commencé avec Tonnerre, donc. En quelques semaines, je m’étais procuré la plupart des films où Macaigne tient un rôle-titre, et à chaque fois, à des degrés différents, le même effet : un sourire vague, tout le long du film, une joie très lointaine, et des larmes qui ne coulent pas. Et à chaque fois, la pensée étrange que ce qui est là, ce que je regarde, c’est moi, c’est nous, c’est tellement nous.

            Cette génération du cinéma français, dont Vincent Macaigne ne serait qu’une sorte d’emblème, comble un manque dont on n’avait pas conscience. Enfin, il ne s’agit plus de faire fort. Il s’agit simplement d’exister, et de se rendre compte qu’il est possible de faire des choses au sein même de l’inquiétude. Qu’on peut oser préférer, justement, l’inquiétude à l’héroïsme, le lyrisme à l’aigreur, le doux amer de la défaite à la gloire de la victoire, la poésie à la force. « Je vais te dire : un bébé, il devrait ressembler un tout petit peu à tous les hommes qu’une femme a aimés. J’espère qu’il me ressemblera quand même un petit peu ce bébé.»

            Je ne vais pas décrire les films, ce serait absurde et sans intérêt, et j’en serais de toute façon bien incapable. Mais, pêle-mêle : un biscuit offert à un cycliste dont le pneu a crevé; un bouquet de fleurs sur un quai de gare, et personne qui descend du train; un coup de téléphone à une fille dont on est amoureux, en cherchant pathétiquement à justifier la raison de cet appel; la timidité qui vous empêche d’ouvrir la porte quand deux jeunes femmes attendent pour rentrer; une bagarre ridicule devant une ridicule boîte de nuit en Picardie; un chien endormi au chloroforme, une ballade à skis de fond aux alentours de Tonnerre et l’interdiction de rentrer dans la tribune VIP du stade de l’AJ Auxerre; et toujours, cette solitude, quelque part, qui rôde…

détail 1

            Il y a quelque chose d’une fraternité irréductible avec le spectateur, celui que je suis du moins, dans toutes ces scènes, et dans les autres aussi. Irréductible car elle ne relève pas de l’identification. Il s’agit de quelque chose de plus mystérieux et profond, que je voudrais ne pas même chercher à comprendre. Ces films, c’est sur notre génération, même si je ne sais pas trop de quelle génération je parle, c’est sur notre époque, qu’ils disent des choses. Une époque et une génération coincées souvent entre la difficulté d’être et la volonté d’être, d’en être, d’avoir sa part du monde.

Faire du Cinéma.

Parce qu’il faudra bien qu’on se souvienne de ce qui s’est passé là,

maintenant.

Je ne parle pas du truc social mais d’un truc plus profond.

De ce qui change. Réellement.

Parce que c’est vrai tout change putain.

Parce qu’on s’aime plus pareil et qu’on nous a répété qu’on

était des putains d’enfants gâtés.

Et que c’est faux, qu’on vit dans 25 mètres carrés à Paris et

qu’on est plus si jeunes.

Et qu’on ne peut pas acheter.

Que c’est pas rien ça. Parce qu’on pète les plombs dans notre

studio de merde.

Et que l’espoir peut s’enfuir.

Même si c’est vrai qu’on est sûrement mieux loti que plein

d’autres…

Qu’on nous a élevé pour préserver.

Et que parfois ça donne juste envie de gueuler et de casser

quelquestrucs juste pour la beauté du geste.

Pour se dire que tout ça ne restera pas si intact…

J’aurais envie de coller ici tout le SMS de Cologne. Je me limite :

« Être un prince quand on est un roi.

Être un roi quand on est un prince.”

ça c’est conseil de Pauline Lorillard et c’est pas bête.

Et surtout ne rien préserver.

Brûler les acquis.

Piétiner les certitudes.

Rendre des chemins de traverse.

Rester dangereux.

Rester doux.

Rester tendre.

Rester aimant.

Être un lion, quoi.

Et admettre qu’on nous abatte… Juste parce que c’est rigolo

d’abattre des lions.

Et surtout se mentir, se mentir, se mentir.

 

détail 3

            Hier, je suis allé acheter un truc au supermarché. En arrivant, je me suis planté de porte. J’ai voulu entrer par la sortie. Évidemment, la porte ne s’est pas ouverte, et je me suis cogné contre. La fille à la caisse était très belle, elle m’a vu. Je suis passé payer mes achats. Elle m’a fait un sourire exceptionnel, auquel j’ai répondu par un rictus gêné, débile sans doute. Voilà. J’ai été triste et content. Un instant, j’ai été Arman, j’ai été Sylvain, Maxime, j’ai été Vincent.

 A. P.

A voir.

Un monde sans femmes (prologue Le Naufragé), Guillaume Brac.

Tonnerre, Guillaume Brac.

La fille du 14 juillet, Antonin Peretjatko

Deux automnes, trois hivers, Sébastien Betbeder

La Bataille de Solférino, Justine Triet

A lire.

Le SMS de Cologne, de Vincent Macaigne. (Cahiers du Cinéma, n°688 – Avril 2013)

PS : il y une semaine a eu lieu le dernier concert de One Thousand Directions. C’était un groupe important, et je me dois de les saluer.

         

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Une réflexion sur “Vincent Macaigne : confession

  1. Bravo ! À ceux qui font le cinéma pour transmettre des messages sur nos sociétés : les difficultés existantes face à nous et tout pré de nous : Alors qu’il n’y a pas beaucp qui voient et prennent en considération; merci et bonne continuation à notre artiste , vrai, sincére,
    Merci, merci, vous êtes doué en ttout .

    J'aime

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