L’Eurovision : une réussite européenne ?

« Donc hier, on est arrivé 20 places derrière les grands-mères russes.

Bon, il faut arrêter d’envoyer les Français à l’Eurovision maintenant! »

@OlivierBenis,

Il m’a semblé d’emblée primordial, dans une réflexion au sujet de l’Europe en tant que telle, de m’attarder précisément sur un des facteurs qui fait qu’il y a Europe, et non constellation de pays et de peuples plus ou moins isolés. L’un des arguments principaux avec lequel les europhobes – convaincus de l’impossibilité de toute union – oignent leur discours avec soin, est celui de la disparité culturelle. C’est pourquoi il faut se demander sérieusement si un habitant de Vilnius écoute aujourd’hui la même musique, regarde aujourd’hui les mêmes émissions de télévision, par exemple, qu’un Dublinois, malgré un héritage nécessairement différent. Pour essayer d’élucider ce problème, le prisme du grand concours eurovision de la chanson semble un angle d’attaque privilégié ; en effet, puisqu’il propose à tout le public audiovisuel européen un spectacle musical de grande ampleur, il peut permettre de mesurer par une étude chiffrée le degré d’intérêt de chaque pays pour ce type de manifestation. Pourrons-nous, à partir de là, discerner des blocs culturels en Europe ? Devrons-nous parler alors de disparité culturelle ? En tant que bon Français, je me suis lancé dans la démarche de recherche la tête enfumée d’une bien-pensance culturelle consistant à proclamer haut et fort une aversion pour ce concours en alléguant pour seule raison sa nullité et sa ringardise. J’en tiendrai pour preuve les différents commentaires que les auditeurs ont posté en réaction au concours 2014 sur le forum du site inter-européen de l’eurovision (www.eurovision.tv.fr). En effet, il semble intéressant de signaler que près de 80% des commentaires négatifs, ironiques, acerbes, voire insultants, ont été postés par des Français. Je passerai sous silence les différents tweets ou commentaires collectés – la citation préliminaire en est un échantillon – sur les sites d’informations qui témoignent là aussi d’un rejet qui semblerait catégorique de la part du public français : « Qu’est-ce qu’on fout encore là ? », « Je propose à la France d’envoyer la prochaine fois une femme à barbe pour nous représenter. On évitera peut-être ainsi la dernière place ! » ou encore « On voit bien comment la France est perçue par ses voisins européens. Conclusion : l’Europe ne veut pas de nous, qu’à cela ne tienne, le 25 mai on va en tirer toutes les conclusions[1]. » J’ai donc essayé, dans mon voyage à travers la musique européenne, de poser un regard critique sur mes compatriotes et moi-même pour comprendre les enjeux d’une telle aversion et voir si cette dernière est due ou non à un clivage culturel.

Avant d’entamer toute réflexion, il me faut rappeler quelques modalités du concours de l’Eurovision afin de mieux en cerner les intérêts. Le « Song contest », créé en 1956, réunit les 48 pays européens cotisant à l’Union Européenne de Radio-télévision (UER) auxquels s’ajoute le Maroc en Afrique du Nord. Cette association de télé-diffusion, la plus grande du monde, coordonne et stimule les coproductions de programmes inter-européens et, ayant ses bureaux à Bruxelles, fait partie intégrante de l’Union Européenne. Le concours se déroule de la manière suivante : chaque pays participant envoie, une fois par an, un représentant qui interprète une chanson selon des règles très précises quant au nombre de personnes sur scène, quant à la durée de la prestation, etc. Pendant le spectacle, les téléspectateurs de chaque pays, d’une part, votent par téléphone ou SMS pour leur candidat préféré, et un jury, d’autre part, évalue également les performances (précisons qu’un pays ne peut bien sûr pas voter pour son ou ses candidats). Le vote des jurés et le vote du public représentent respectivement 50% de la note du pays en question. Une fois que tous les artistes ont chanté, l’on procède, selon un rite bien particulier et bien connu des Européens, au dévoilement des scores, pays après pays – ce qui peut durer jusqu’à une heure et demie, car si seulement 23 pays participent actuellement à la finale du concours, tous les membres de l’UER qui ont diffusé le programme, c’est à dire la très grande majorité, votent. Chaque pays réalise un classement et attribue de 1 à 12 points selon ses préférences et, logiquement, l’équipe qui obtient, à l’issue des résultats, le plus grand score, est déclarée vainqueur et le pays qu’elle représente organisera la cérémonie l’année suivante. Je rajouterai dans cette brève présentation que deux dates clefs ont changé l’histoire du concours, la première est 1965, date à laquelle l’on commence à diffuser le concours dans les pays de l’Europe de l’Ouest, ce qui provoque pour la première fois de l’histoire des succès de dimension européenne pour les chansons victorieuses. Ainsi, France Gall, pour le Luxembourg en 1965, fera vibrer l’Europe entière avec sa « Poupée de cire, poupée de son » et l’on connaît le triomphe européen d’Abba et leur « Waterloo » en 1974 qui deviendra d’ailleurs un succès international. Ces chansons historiques montrent déjà dans les débuts du concours la possibilité d’une culture inter-européenne, et peut-être même, mais je dis bien peut-être, d’un goût à l’européenne. La deuxième date importante est 1993, qui transfigure complétement le concours et l’Europe : l’effondrement de l’OIRT[2], le télédiffuseur soviétique, permet à tous les pays concernés d’intégrer l’UER et de participer au concours. De plus, la dislocation de la Yougoslavie permet aux nations bordant l’Adriatique de rentrer dans un concours eurovision qui prend dès lors le visage qu’il présente encore actuellement.

_

            Qui s’intéresse à l’Eurovision ? Et pourquoi ? Voilà mes deux questions.

            Pour mesurer la popularité actuelle de l’Eurovision, quoi de plus significatif que de jeter un œil du côté des audiences du concours 2014 pour se rendre compte d’un élément qui peut nous sembler à nous, Français, assez étonnant ?

Pays Part de l’Audimat Nbre en millions Remarques
Danemark 89,00% 2,4 Record d’Audimat.
Suède 83,20% 3,4 Chiffre stable.
Norvège 77,30% 1,4 En petite baisse.
Russie 75,30% 1,8 Chiffre stable.
Bulgarie 74,80% 0,3 Chiffre stable.
Pays-Bas 65,00% 5,1 Chiffre stable.
Grèce 55,00% 2,1 Grosse chute (6,7 %).
Autriche (vainqueur) 54,40% 1,3 Hausse de 24%.
Slovénie 47,00% 0,32 Deux fois plus qu’en 2013.
Royaume-Uni 41,00% 8,8 Record d’Audimat.
Espagne 35,20% 5,1 Chiffre stable.
France 13,60% 2,6 Baisse remarquable.
Portugal 13,50% 0,54 Première part du marché.
Italie 8,80% 1,7 Hausse.

Tableau des audiences européennes de l’Eurovision 2014 – CSA

 

La première analyse qui semble sauter aux yeux pour ce tableau est celle d’un incontestable intérêt du public européen. Et si l’on peut percevoir des disparités, elles ne correspondent pas à un schéma Est-Ouest puisque les Norvégiens regardent davantage le programme que les Russes. Les téléspectateurs les plus ardemment intéressés par l’Eurovision sont clairement les nord-Européens : la Suède, la Norvège et le Danemark arrivent largement en tête du classement. L’on pourra de nouveau vérifier cette tendance un peu plus tard. La grille montre également que certains pays entre lesquels le fossé culturel semble important tels que la Grèce et l’Autriche témoignent d’un intérêt à l’importance égale. Ce que l’on constate en résumé c’est tout de même un intérêt certain dans toute l’Europe pour cette manifestation et il nous est à partir de cela impossible d’établir, en oubliant celui de l’Europe du Nord, de vrais pôles d’intérêt différenciés qui correspondraient aux origines culturelles. Néanmoins, il nous reste à réfléchir à propos des trois traînards, des trois pays qui semblent nettement se détacher du lot : la Portugal, l’Italie et, sans surprise, la France.

Pour le Portugal et l’Italie, les choses sont à contextualiser car si la manifestation ne conquiert que 13,5 % de l’auditoire portugais, elle reste tout de même largement en tête des programmes diffusés : la faute à la multiplication des chaînes en libre accès au Portugal. Pour avoir une idée plus précise du contexte, une émission que l’on dit « fonctionner » au Portugal ne récolte guère plus de 6% de parts de marché. Nous voyons donc à quel point les Ibériques sont, en réalité, intéressés par le concours.

Pour l’Italie le problème est autre : suite à un conflit très important avec l’organisation du concours, le pays s’est volontairement retiré de la compétition entre 1994 et 2010 hormis une participation catastrophique en 1997. Nous pouvons dès lors comprendre le désintérêt d’un public pour qui le concours de l’Eurovision ne veut strictement rien dire. Il est à noter tout de même que l’audience dans le pays est en perpétuelle hausse depuis qu’il est revenu dans la course, l’évolution restera à étudier dans les prochaines années.

Reste la France. Là encore l’échec d’audience est vraiment à nuancer. Les Français ne sont pas aussi désintéressés qu’ils le proclament puisqu’en 2011, 5 millions de Français ont regardé l’Eurovision avec une part de marché à plus de 30%, ce qui correspond également aux chiffres de 2013. La contre-performance de 2014 peut s’expliquer par la diffusion, le même soir, de la finale de The Voice sur TF1, concours de chant là aussi, mais qui plaît davantage au jeune public que le vieux concours de France 3. Il est intéressant de voir que l’Eurovision en France ne résiste pas au choc générationnel, ce qui fait de notre pays, il faut le dire, une exception européenne.

Pour étayer cet intérêt européen manifeste, nous pouvons en dernier lieu nous pencher sur la liste des pays qui ont refusé en 2014 de se lancer dans le concours. Il sont au nombre de 15[3], ce qui peut d’abord paraître assez important mais en réalité, si l’on se penche sur les raisons avancées de leur désistement, nous remarquons que six d’entre eux, soit 40%, le font pour des raisons économiques. En effet, beaucoup de ces pays européens traversent une grave crise financière qui ne pourrait, au cas où ils gagnent le concours, leur permettre de l’organiser l’année suivante. En outre, cinq, 27%, ne participent pas à cause d’un désaccord ou d’un conflit avec l’UER tout à fait indépendant du concours[4]. Deux n’avancent aucune raison à leur désistement et les deux derniers, notons bien qu’ils ne sont que deux, évoquent un désintérêt du public : le Luxembourg et Monaco. Pour le premier de ces états, la raison ne semble pas aller de soi car les Luxembourgeois sont de bons téléspectateurs de l’Eurovision, et quant à la principauté, il est vrai que les audiences sont absolument nulles pour la simple et bonne raison que TMC a choisi de ne pas diffuser la manifestation. Cette constatation pourrait faire réfléchir, de surcroît, sur les limites de l’intégration européenne de Monaco, mais c’est une autre histoire.

Pour conclure sur ce premier temps, l’Europe s’intéresse au concours eurovision de la chanson de façon finalement assez homogène. Même si se dégage assez clairement un pôle d’intérêt plus marqué en Europe du Nord, le concours suscite de bonnes voire de très bonnes audiences dans tout le continent malgré les évidentes différences en termes d’héritage culturel. En ce sens, je me permettrais d’affirmer une réussite – peu relative, ce qui est à noter en Europe – de la manifestation.

            Après avoir établi cela, je me suis intéressé à la question des vainqueurs du concours. Qui gagne l’Eurovision ? La carte suivante permet d’amener quelques pistes de réponses.

680px-EurovisionWinners2013 

            Nous constatons ici, comme j’ai pris soin de le représenter par la ligne de césure en noir, que si la majorité des pays qui ont gagné l’Eurovision se situent à l’Ouest de l’Europe, leurs victoires datent toutes d’avant les années 2000, date à laquelle les nouveaux pays intégrés à l’UER ont commencé à devenir performants en la matière, à s’investir dans le concours, à comprendre les règles du jeu. Il est à noter un déplacement à l’Est qui reste quand même tout relatif car nous notons une zone vide d’absence de victoire – en gris sur la carte – allant de la Bulgarie à la Lituanie qui correspond précisément à ce que l’on appelle habituellement « Europe de l’Ouest ». Le déplacement à bien regarder la carte s’opère plutôt vers l’Europe du Nord avec une nouvelle victoire de la Suède, de la Norvège, du Danemark mais aussi les premières victoires de l’Estonie, de la Lituanie ou encore de la Finlande. L’hypothèse que nous avons opérée plus tôt au sujet du recentrage de l’Eurovision sur les pays du Nord semble se renforcer ici. Néanmoins, savoir quels pays gagnent l’Eurovision ne nous dit pas grand chose sur les disparités culturelles car, loin de permettre de définir un ou des goûts culturels européens, cela nous permet seulement de voir quels sont les pays les plus affûtés pour récupérer les voix des jurés et des téléspectateurs.

Pour essayer d’établir des pôles culturels européens, des pôles de goût si je puis dire, ou un goût à l’européenne, tâche ardue, il nous faut non pas nous intéresser aux pays qui votent pour les vainqueurs. Pour cela j’ai réalisé une étude de 2000 à 2014, en m’intéressant aux pays qui ont attribué au vainqueur le score maximum de 12 points. Cette étude m’a permis de reconsidérer un thème éculé dans le discours français à propos de l’Eurovision consistant à dire que les votes sont truqués, qu’il ne s’agit que de « copinages politiques », que les pays de l’Est votent entre eux, que c’est pour cela que l’on n’a aucune chance, etc. En témoignent les commentaires, je n’en choisis que quelques-uns, de Charity2005 le 13/04/2014 : « Oui je pense que la France devrait se retirer du concours eurovision car c’est un vote géopolitique qui nous coûte cher, de plus le vote scandaleux de Chypre et de la Grèce qui parlent la même langue chaque fois c’est la même chose ils s’attribuent les 12 points maximum et vice versa… » ou de Georges029 le 10/05/2014 : « pourquoi payer pour que les autres pays gagnent en magouillant ? franchement je trouve ça honteux ! »[5].

Ce que nous pouvons tirer de ces deux tableaux, c’est que ce sont les votes des pays à l’est de la ligne qui font la loi sur les résultats de l’Eurovision, et rien d’autre. Ce qui, soit dit en passant, n’est pas très étonnant lorsque l’on constate que s’il y a 25 pays à l’est, il n’y en a que 10 à l’ouest ; il est tout à fait normal qu’ils pèsent davantage dans la balance.

En bref, nous pouvons supposer que si, à la vue de ces tableaux, il nous est clairement impossible d’établir un goût ou des goûts européens, c’est que cette recherche est dénuée de sens. Il n’y a pas de constante dans les performances et il n’y a pas de constante dans les goûts. Il faut étonner, détonner : le choc, voilà la seule chose qui semble plaire uniformément aux Européens.

            C’est cette idée qui assurera notre transition vers les fans de l’Eurovision. Il est intéressant d’étudier cette frange des populations car j’ai pu récolter, grâce à l’article de Philippe le Guern dont je suis largement tributaire, « Aimer l’Eurovision, une faute de goût ? », des témoignages précieux à travers toute l’Europe sur les raisons qui font que les fans sont fans.

La première question que je me poserai ici est : Qui sont les fans ? En effet, en établissant précisément une sociologie, nous pourrions peut-être mieux comprendre les raisons de leur passion. Depuis 1990, il est à noter une croissance assez spectaculaire des fans clubs dans l’Europe tout entière, comme l’explique Franck Naef, responsable de l’organisation de l’Eurovision de 1978 à 1993. Si avant cette date les vrais fans n’existaient pas, ils sont devenus par la suite un véritable enjeu pour l’organisation du concours. Comme les fans-clubs étaient la plupart du temps des organisations informelles, les responsables du concours ont créé l’OGAE[6] qui canalise toutes ces velléités et qui a pu établir une étude précise sur la nature de ces personnes. Le résultat est assez étonnant : 94% d’entre eux sont des hommes[7], et plus précisément des hommes homosexuels. Philippe le Guern vérifie lui-même cette statistique lorsque, pour ses enquêtes, il se rend dans ces fans clubs pour faire des interviews qui finissent parfois en scènes de drague.

eurovision

Il est intéressant de voir qu’il y a différents types de fans : ceux qui, n’ayant pas de billets pour assister au concours, créent un spectacle en parallèle par leur travestissement perpétuel, leurs déguisements, et par les soirées à thème organisées dans les clubs gays de toute la ville. Ces fêtes, cristallisées autour d’une culture underground (drogue et drague), témoignent d’une volonté d’affirmer son identité, d’homosexuel fan de l’Eurovision. Être fan de l’eurovision devient dès lors un nouveau critère de l’identité homosexuelle.

Il y a ceux qui ont la chance de pouvoir entrer dans l’arène de la compétition le jour J. Notons que la grande majorité de ces fans sont des pseudos-journalistes qui obtiennent ce statut en connaissant de vrais journalistes. Ce système repose en grande partie sur la drague comme le montre ce témoignage d’un journaliste: « Le critère c’est il a une belle gueule, il passe, sinon, non ! » C’est de la salle de presse, chauffée à blanc comme l’on peut s’imaginer, que ces fans-là vont assister à l’Eurovision.

Et enfin, ceux qui assistent au spectacle normalement.

On voit que le clivage ne s’opère plus entre les nations européennes : les fans se retrouvent dans le partage de mêmes valeurs – ils sont ainsi les témoins d’une vraie réussite de l’Eurovision, mais entre les membres de la société eux-mêmes. On remarque le silence complet de l’organisation de l’Eurovision, qui ne désire pas que cette manifestation devienne une seconde gay pride ou plutôt, puisque c’est déjà plus ou moins le cas, que les Européens connaissent cet aspect. La médiatrice de la manifestation, interrogée par Le Guern montre un réel embarras quand on la met face à la question : « Nous ne voulons pas ternir l’image du concours. » L’on retrouve ici l’idée de Lemish (Popular Communication, 2004) selon laquelle la culture mainstream cherche à rester aveugle face à une expression culturelle sous-jacente. Le paradoxe : l’organisation de l’Eurovision sait que la population de fans gay est indispensable à la survie de leur manifestation, mais elle prône sans cesse une réussite populaire générale en invoquant l’Audimat international. Un fait assez cocasse illustre cela lorsqu’à chaque représentation, sont filmées avec insistance les zones de presse pour montrer la massivité de la foule de journalistes alors que le réalisateur sait pertinemment que la majorité sont des fans déguisés.

            Face à cette uniformité du fan club, il m’a semblé plus pertinent d’essayer de se poser la question du goût. Quel est le lien entre homosexualité et Eurovision ? Qu’est-ce qui plaît aux fans dans ce type de spectacle ?

Le blogueur hollandais cité plus haut continue son témoignage de la manière suivante : « Le strass et les paillettes, le glamour, ça intéresse beaucoup les gays. Musique, danse, théâtre, spectacle et compétition… et c’est justement les ingrédients de l’Eurovision. » On peut mettre en lien la vision du monde des homosexuels et le kitsch, le déguisement ou même la musique de variété, style pour femmes, donc style pour homosexuels (le Rock correspondrait à l’inverse à l’affirmation de la virilité).

Mais c’est stérile, il faut penser le problème à l’envers pour tout comprendre : les fans homosexuels informent le spectacle de l’Eurovision. Un commentateur belge explique en 2011 : « Les pays jouent là-dessus. Tout ce qui était organisé par la législation islandaise, en 1997 à Dublin, allait dans ce sens-là. Les soirées islandaises était quasiment officiellement gay. Le candidat anglais, l’an passé, a fait sa partie dans une boîte gay pour mobiliser les gays pour le TV voting. La candidate espagnole portait une robe arc-en-ciel. Les clips sont devenus une suite d’images subliminales. » En effet, toutes les nations savent que pour l’emporter il faut conquérir le public homosexuel. Le tournant a eu lieu en 1998 avec la victoire de la candidate israélienne transsexuelle qu’il faut mettre en rapport avec celle de Conchita Wurst, la cantatrice à barbe, cette année. La victoire israélienne historique marqua le début de la reconnaissance des marginalisés. Il faut faire ici un parallèle entre le combat au sein des sociétés de la minorité homosexuelle pour la reconnaissance, et celui au sein de l’Europe  des nations: s’opère un processus de socialisation et d’élaboration des identités individuelles par l’affirmation d’une identité collective, celle d’européen, celle d’homosexuel.

_

            En conclusion, affirmer que l’on aime l’Eurovision apparaît dans tous les pays européens comme une façon de dénoncer le caractère construit du mainstream culturel, c’est aller là où personne n’ose aller, c’est l’hétérocentrisme. Le corps de fans homosexuels de l’Eurovision, classe de dominés au sein de la société, cherche à s’affirmer en aimant ce que personne ne peut aimer ouvertement. C’est précisément cette population qui fait encore aujourd’hui fonctionner ce concours, qui permet à l’organisation de donner l’illusion d’une importance médiatique. Cette recrudescence de fans permet de maintenir au-delà de cette classe minoritaire une audience très importante à travers toute l’Europe qui sans affirmer son amour pour l’Eurovision, montre encore une affection pour un spectacle qui ne laisse pas indifférent par des prestations polémiques, choquantes, kitsch ou comiques. Le déplacement des victoires vers l’Europe de l’Est ne montre donc pas une scission culturelle comme en bon Français je me l’étais a priori imaginé, mais met en évidence l’enjeu profond de l’Eurovision, celui de s’affirmer, alors que l’on est un pays qui peut paraître insignifiant, comme rayonnant aux yeux de l’Europe. L’Eurovision c’est le combat des dominés pour être reconnu aux yeux des dominants, l’aplanissement des différences. La question du goût, la question des résultats n’ont aucun intérêt dans l’Eurovision, mais que les vieilles nations européennes continuent à participer aux côtés des nouvelles nations fustigées par les europhobes, voilà tout l’intérêt d’un concours tel que celui-là. C’est parce qu’elle montre, le temps d’un soir, une Europe qui chante ensemble sur un même plateau, un Allemand aux cotés d’un Grec, une Europe qui suscite l’adhésion ou l’intérêt de tous les Européens, que l’Eurovision est encore aujourd’hui une réussite.

Thibault Lambert

[1] Le commentateur fait allusion ici aux futures élections européennes puisqu’il date du 10/04/14. L’on voit poindre quelques tendances europhobes hautement et fortement proclamées.

[2] Organisation Internationale de Radiodiffusion et de Télévision. (Интервидение)

[3] Andorre, la Bosnie-Herzégovine, Chypre, la Bulgarie, la Croatie, le Kazakhstan, le Kosovo, le Liechtenstein, le Luxembourg, le Maroc, Monaco, la République Tchèque, la Serbie et la Turquie.

[4] Hormis pour la Turquie qui, « pour des raisons religieuses », se déclare en désaccord avec les règles du concours.

[5] Ces deux commentaires sont visibles sur le site de l’Express.fr

[6] Organisation Générale des Amateurs de l’Eurovision. (www.ogaeinternational.com)

[7] « 15 hommes pour une femme », nous dit l’OGAE

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