L’Europe de la caricature

 Europe : un continent, des nations, des peuples, une communauté dont l’unité est intimement liée à la conscience de son existence et à l’importance des efforts mis au service de sa (re)définition.

Caricature : image d’imitation et d’exagération à fonction comique, portrait à charge à fonction de déformation, outil d’information partielle et partiale.

Médias : ensemble des outils journalistiques mises à la disposition des particuliers, des institutions et des entreprises pour leur information ; groupe épars d’entités politiques.

Lithographie : procédé de production et d’impression de dessins manuels inventé à la fin du XVIIIe siècle et largement utilisé dans les journaux à partir de 1820.

Mème internet : contenu sémantique diffusé et repris incessamment sur la Toile, le plus souvent à caractère comique voire parodique. « An element of a culture or system of behaviour passed from one individual to another by imitation or other non-genetic means[1] » selon l’Oxford English Dictionary.

            En 1796, l’Allemand Aloys Senefelder invente la lithographie, procédé d’exécution et de reproduction de dessin en multiples exemplaires. La lithographie consiste ainsi à dessiner sur une pierre, avec de l’encre ou à l’aide d’un crayon des figures dont la reproduction est rendue possible sur papier grâce à différents procédés chimiques et mécaniques dont je vous épargne les détails –ne les ayant moi-même pas tout à fait compris. Toujours est-il que cette méthode de production et d’impression se propage peu à peu en Europe, et notamment en France où elle se développe pleinement à partir de 1820. Le succès premier de la lithographie doit à sa facilité d’exécution pour l’artiste, qui peut dessiner sur la plaque calcaire comme sur du papier, à ceci près qu’il lui faut inverser droite et gauche en vue de l’impression. Relativement économique, la lithographie est rapidement utilisée par les journaux populaires et les différents organes de presse comme support technique à la publication d’illustrations. Il va sans dire qu’au XIXe comme auparavant, l’image dans la diffusion large de l’information précède souvent le mot, puisqu’elle est accessible à un plus grand nombre, concentre les détails, propose un aspect ludique que les longues colonnes de caractères illisibles n’offrent pas, etc. Aux débuts des années 2000, l’explosion de la première bulle Internet semble laisser le champ libre aux particuliers qui font un usage personnel du réseau informatique mondial. L’usage du World Wide Web augmente, et bientôt le contenu autant que le trafic se diversifient, tandis que les points d’accès se multiplient et se propagent géographiquement. Inutile de préciser plus l’histoire du réseau qu’aujourd’hui trois milliards d’Internautes utilisent, ni celle des réseaux sociaux et de quelques personnes assez intelligentes pour changer sensiblement les facteurs de communication entre les individus.

            Il semble bien qu’au XIXème siècle dans les journaux, comme sur des sites internet aujourd’hui soit en jeu un même phénomène : celui de la supériorité de l’image sur le mot dans les principes qui régissent l’acquisition de savoirs, plus nettement dans le domaine des actualités – immédiatetés. A cet égard, le contenu sémantique qui est à la fois concis et clair, à défaut d’être précis et total, peut devenir la première référence populaire concernant tel ou tel sujet.

« L’ordre règne à Varsovie », lithographie de Grandville (1831, La Caricature).

 En novembre 1830, les habitants du Grand-Duché de Varsovie se révoltent contre l’occupant russe. En septembre 1831, le Tsar parvient finalement à bout de la rébellion polonaise en la matant dans le sang. A Paris, la formule d’information maladroite du ministre de la Guerre est reprise et déformée par les caricaturistes qui s’empressent de la mettre en légende de dessins représentant des scènes de massacre et d’incendie. Ce que retient, a priori, le lecteur du journal La Caricature, se résume à l’idée d’une terrible force d’oppression à l’est, d’une barbarie du soldat russe, d’une Pologne miséreuse et dévastée. Mais ni les événements historiques précis, ni l’avenir de la Pologne tel qu’il se présente politiquement et culturellement ne sont représentés, déformés, ni à plus forte raison retenus par la culture populaire.

Plantu, Le Monde, 29 mai 2005, jour du référendum en France sur la Constitution européenne.

Plantu, Le Monde, 29 mai 2005, jour du référendum en France sur la Constitution européenne.

 Au moment où l’intégration européenne s’accroit, les doutes quant à la validité d’une constitution et son intérêt amènent les Français à voter contre l’adoption. La caricature de l’éternel Plantu signale le rejet du discours proposé par les hommes politiques, et en première instance le Président de la République Jacques Chirac, par les Français d’une part. Par ailleurs ce même dessin contribue, tout en l’illustrant en même temps, à la traditionnelle image du Polonais plombier ou maçon, immigré bonhomme et jovial appartenant à une classe clairement défavorisée. Le Polonais, pour le Français, n’est pas vraiment propre sur lui, et concentre les traits caricaturaux de la mauvaise hygiène de vie : gros, fumeur, buveur (qui a l’œil qui divague, et puis qui balbutie), etc. En un mot, la caricature proposée par Plantu montre un homme politique qui se perd dans un argumentaire fallacieux et en vient à contredire les principes proposés par la Constitution qu’il est censé défendre (Jacques Chirac fit en avril 2005 une intervention télévisée sur le sujet). Elle montre également que les Français, et à cet égard chaque peuple appartenant à la communauté européenne, conservent une vision populaire de l’autre, celui de l’autre bout de l’UE, que les manœuvres, mesures et institutions du monde politique ne sauraient changer profondément.

            La caricature, en tant que moyen d’information, est un media d’abord populaire en cela qu’elle fait appel à des références communes d’un ou de peuples. Par conséquent, elle fait office de moyen de propagande non institutionnelle, puisqu’il s’agit d’un media rapide, biaisé, réducteur. Mais le terme de propagande, semble-t-il, ne se justifie que si l’on considère les acteurs de ce phénomène. Au XIXe siècle, les lithographies ne sont jamais publiées et diffusées que grâce à des journaux, le plus souvent spécialisés : leur succès et leur retentissement reposent donc sur la garantie d’un moyen de reproduction, sur des fonds financiers, sur l’existence d’un lectorat déjà plus ou moins prédéfini. Il revient au caricaturiste de proposer une image dont les enjeux concernent le lectorat traditionnel du journal qui le publie, dont les outils symboliques sont accessibles aux consciences qui les reçoivent, dont le message enfin entre en concordance avec l’horizon d’attente politique des yeux qui le verront. Sans aucun doute, les mêmes facteurs de production et de publication entrent en jeu aujourd’hui dans les formes médiatiques traditionnelles, y compris lorsqu’une caricature de Plantu est diffusée sur Internet. Les articles de fond du Monde sur Internet sont accessibles aux abonnés – il serait dommage de décevoir des lecteurs qui ont préféré la nouvelle forme du vieux journal à d’autres plateformes d’information gratuites. Cependant l’existence de ces autres plateformes médiatiques chamboule le fonctionnement de la transmission des savoirs sur l’actualité locale, nationale, continentale et mondiale. De fait, l’absence de règles strictes, et même de définition de certains de ces lieux de rencontre et de partage laisse le champ libre à une plus grande liberté et une plus grande diversité pour les informateurs, rédacteurs, dessinateurs. Le caricaturiste lambda ne se soucie plus de respecter les horizons d’attente d’un lectorat inexistant parce qu’illimité, ni d’obéir à des contraintes idéologiques imposées par la direction rédactionnelle. Je vous assure que c’est aussi le cas de l’équipe de rédacteurs de cette revue. Ainsi le site 9gag, à vocation purement humoristique, espace libre d’accès où tout un chacun a la licence de « poster » un contenu, fournit l’exemple d’une diversification des moyens d’expression, et surtout des voix qui s’expriment. Nul besoin d’être formé dans une école, nul besoin d’être reconnu et payé par un media traditionnel, ni même d’être jamais allé en Ukraine ou de connaître quoique ce soit sur l’imbroglio géopolitique qui s’y trame et s’entremêle pour proposer une vision satirique d’un conflit mal compris :

« Post » sur 9gag, intitulé « Ukrain, everyone ».

« Post » sur 9gag, intitulé « Ukrain, everyone ».

De nombreuses caricatures ont été faites sur la manœuvre anti-émeute apparemment si chère à la police ukrainienne lors des troubles du 21 novembre 2013 au 22 février 2014. Une synthèse rapide de la vision sur Internet de la crise ukrainienne présente des points de vue de toute évidence variés, mais toujours relativement peu éclairés : le peuple ukrainien se bat pour entrer dans la grande Union européenne, le gouvernement refuse l’adhésion, le peuple se soulève, le gouvernement s’en va, Poutine envahit l’Ukraine. Ici se produit le phénomène redoublé de la caricature : il ne s’agit plus d’esprits plutôt bien informés mais en nombre réduit qui déforme volontairement l’image d’un événement d’actualité ou la figure d’un personnage médiatique. Il s’agit d’un nombre potentiellement illimités de particuliers mal informés, du moins toujours indirectement, qui reçoivent une image nécessairement déformée et partiale puisque de seconde main, et la déforment à nouveau. Imaginez une lecture au premier degré du Gorafi qui reprendrait des informations auprès de la Désencyclopédie. Je vous assure que ce n’est pas ce qui se trame dans cette revue. Est alors prise pour parole d’évangile, l’image la plus drôle, la plus réjouissante – si l’on considère les images comme des points mentaux de référence plus ou moins consciente, la plus marquante des caricatures revient toujours à l’esprit à propos de telle ou telle actualité. Pour l’Européen de l’UE, et plus particulièrement pour les citoyens d’Europe occidentale, l’Ukrainien demeure un inconnu. En outre, la reproduction, limitée matériellement, mais infinie sur la Toile, d’une image caricaturale plutôt que caricaturante accentue la réduction de perspective et la désinformation. Tant qu’il y aura des mèmes, il y aura reproduction de l’ignorance.

            Enfin, il est aujourd’hui relativement courant d’entendre dans les conversations ou de voir sur la Toile des critiques à l’encontre du contrôle et du recel des informations supposément pratiqués par l’ensemble des médias traditionnels. Ici, la question n’est pas de savoir à quel point cette théorie peut être prouvée par des faits tangibles, mais plutôt d’observer le phénomène suivant : la caricature, comme média partagé, écouté, illustration et vecteur de l’opinion publique, constitue à l’origine une potentielle force politique. Celui qui contrôle la caricature peut mettre les rieurs de son côté, et sans aucun doute la télévision, la radio et la presse ont toujours été marquées politiquement.

Honoré Daumier Le passé. Le présent. L'avenir Lithographie. La Caricature, 1834

Honoré Daumier
Le passé. Le présent. L’avenir
Lithographie.
La Caricature, 1834

 Daumier impartial observateur de la vie politique de son temps ? Pour répondre non, il suffit de voir le réjouissant talent qu’il met au service de la raillerie du roi Louis-Philippe, dont la piriforme figure fut l’objet de nombre de ses lithographies. Ainsi une des images les plus célèbres du roi des Français demeure le dessin d’un fruit juteux. Or, nous l’avons dit, il n’y a à première vue pas d’autre légitimation du caricaturiste dans les nouvelles formes de communication que la réussite de son œuvre. Pour que son dessin soit vu, il suffit, semble-t-il, qu’il soit de qualité. Cette ouverture des possibilités d’expression à quiconque le désire enchante les cœurs et les esprits, ravis, ravis de pouvoir donner leur avis sur la vie, et crée couramment l’illusion suivante : puisque les médias traditionnels sont possédés et manipulés par quelques consciences, puisque de ce fait leur objectivité est aussi peu fiable que leur impartialité, puisque l’Internet offre à tous et à chacun la possibilité de s’informer et d’informer, de moquer et d’être moqué, alors ce qui se trouve sur Internet participe d’un ensemble dont la diversité fait l’objectivité, dont les différences font l’impartialité. Ce qui revient à dire que pour avoir une vision qui ne soit pas arbitraire ni partiale du conflit ukrainien aux portes de l’UE, au bout de l’Europe, ou pour acquérir une synthèse égale de tous les clichés et lieux communs qui peuvent être portés par chaque peuple sur chaque peuple du continent, il faudrait consulter tout ce qui a été dessiné sur les Polonais plombiers, les Anglaises obèses, les Belges limités. En un mot, la vérité serait proportionnelle au nombre de dessinateurs qui la présentent sciemment déformée.

Mème internet : nouvelle forme du topos, créateur et reproducteur d’images caricaturales.

Lithographie : une technique désormais inutilisée.

Médias : outils d’information, de communication et de formation de l’opinion publique, de moins en moins consultés sous leur forme traditionnelle ; groupes épars d’entités politiques perdant de leur crédit.

Caricature : image d’imitation et d’exagération à fonction comique, portrait à charge à fonction de déformation, outil d’information partielle et partiale. Contenu sémantique construit par l’ensemble des membres d’une communauté, qui construit la vue d’ensemble de cette communauté.

Europe : un continent, des nations, des peuples, une communauté dont l’unité est intimement liée à la conscience de son existence et à l’importance des efforts mis au service de sa (re)définition. Représentation sociale, politique et géopolitique dont le crédit et la puissance performative correspondent au nombre de ses acteurs.

Cet article a été écrit plusieurs mois avant les événements survenus lors des 7, 8 et 9 janvier qui ont terriblement marqué la France, et nous ont amené à revoir la façon dont notre article se conclut. Quoi qu’il en soit, après réflexion, nous avons décidé de ne pas revenir sur l’article. En effet, le but de ce dernier n’était pas et n’est pas de critiquer le principe de la caricature dans les médias, encore moins la caricature tout court : il s’agit plus précisément de voir quelle place les caricatures journalistiques ont pu prendre dans la création médiatisée par l’image satirique. Si j’ai pu estimer que la caricature, en raison de son omniprésence sur Internet, a dépassé les limites de son exercice en prenant bien souvent la place de l’information classique sur Internet, et par conséquent dans notre vie quotidienne (à plus forte raison si l’on est jeune et peu habitué aux autres moyens de communication tels que le papier ou les ondes radio), il n’en demeure pas moins que la caricature est une forme d’expression culturelle, à toujours préserver, développer, et recevoir de la manière qu’il sied. C’est justement au moment où la caricature excède la place qui lui est normalement attribuée qu’elle devient le terreau de l’ignorance et le prétexte à la violence.

Irénée de Rivaz

[1] « Un élément d’une culture ou d’un système comportemental, passé d’un individu à un autre par l’imitation ou tout autre moyen non-génétique ».

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2 réflexions sur “L’Europe de la caricature

  1. Merci Irénée pour cet article mais quelque chose m’échappe: pourquoi affirmes-tu « Aux débuts des années 2000, l’explosion de la première bulle Internet semble laisser le champ libre aux particuliers qui font un usage personnel du réseau informatique mondial »? Je ne vois pas très bien en quoi le krach boursier a permis l’arrivée des particuliers sur internet. Je ne dis pas que c’est faux, mais pour parler comme Wikipedia, »[réf. nécessaire] ». Ce que je veux dire c’est qu’il semble assez normal que l’augmentation de l’utilisation d’internet qui accompagne le phénomène boursier de « bulle internet » soit contemporaine de formes d’utilisation telle que tu en décris dans l’article mais je ne comprend pas pourquoi (ou, du moins, je ne sais pas encore pourquoi) c’est l’explosion de cette bulle qui aurait  » laisser le champ libre aux particuliers ».
    Ensuite, tu affirmes que la caricature est « un média […] baisé » au cinquième paragraphe. J’imagine que c’est une faute de frappe ou sinon, toujours pour parler comme wikipédia, [réf. nécessaire].

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    • Effectivement, il s’agit d’une faute de frappe dans cet article. Cela dit, il se peut que la phrase demeure juste, je ne suis pas apte à en vérifier le bien-fondé. J’ai des doutes quand même.
      Tu cites, à juste titre Wikipédia, qui a été une des premières sources de l’article au sujet de l’évolution d’Internet. Je te conseille de te référer à la distinction qui y est faite entre Internet, support mondial de communication, et le World Wide Web, qui est un moyen d’utiliser ce support comme réseau entre particuliers. C’est à partir de l’invention du World Wide Web que nous utilisons ont été créés (cf. le sigle www. au début de la plupart des adresses internets de sites). Toujours est-il que je ne saurais expliquer le fonctionnement exact de ce WWWeb par rapport à Internet (d’abord utilisé par les gouvernements et leurs institutions ainsi que quelques entreprises) mieux que l’encyclopédie susdite ne le fait.

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