TINDER, teinté d’abîme et de haleurs

Mon article sur cette application ne sera ni un panégyrique, ni un réquisitoire. Je ne suis ni pour, ni contre, bien au contraire.

            « Talkin’ ’bout my generation »

Ouvrons la valse donc, avec Tinder, ce chalut des grands fonds. Mais qu’en dégosille M. Prudhomme, l’agité du bocal ? : « pff, jeunesse perdue, on n’sait plus draguer, de mon temps… », de votre temps pour 20 francs on s’envoyait une soirée idéale. Quand aujourd’hui « offrir un verre » ou « inviter à dîner » signifie faire un emprunt sur 10 ans, l’amour prend du plomb dans l’aile. Rien à voir avec la timidité, ou une forme de décadence. Les Prudhommes sont ceux qui vous assureront par une tautologie savante que « l’amour c’est l’amour ». Nous, la génération Y, Z (bientôt Oméga), on leur a sali leur idéal.

Les bandes passantes

Il faut nous le concéder, l’époque a changé. Les réseaux suivent leurs lignes, et s’intensifient, ce sont des rets. Tinder, alors, c’est l’expansion des choses infinies ! Son principe est justement de s’éloigner de tous les sites de rencontre « traditionnels », qui fonctionnent par affinités, et qui s’assimilent parfois étrangement aux pratiques du néolibéralisme actuel soumis au désir-maître (je fais mon petit marché de femmes ou d’hommes). Il s’agit davantage avec Tinder de se laisser surprendre dans un espace déraciné, puisque les seuls critères de « sélection » retenus sont : la circonférence de la géolocalisation, l’âge et le sexe des personnes à rechercher. Tinder sonne la fin des profils psychologiques, imparfaits dès leur origine. Que le concept de sélection (entre j’aime, ou j’aime pas) se fonde sur l’appréciation physique ne change pas de celui de notre vie courante où l’œil scrute la chair. En somme, Tinder joue contre l’appréhension furtive de la passante baudelairienne[1] : les images qui défilent sont susceptibles de revenir (si « match » il y a).


Du Barthes dans Brat

Devant nous se déroule toute une possibilité de connaissances, de connaissances par les gouffres. Mais Tinder plie sous le poids des contradictions, entre son concept source et sa prise en main de ses utilisateurs. Bien sûr, pour une fille, être sur Tinder ne signifie pas être une fille de petite vertu lascive et sans mœurs. Je ne me fais pas ici l’apôtre de l’amour à outrance. Mais, force est de constater que Tinder est le kaléidoscope entre l’inconnu et le connu. Car toute la stratégie des photos et de la description sommaire grignote la part de l’inconnu. J’aimerais me lancer dans une mythologie barthésienne des images, qui rendent tout l’espoir dans le fini, le concret, le circonscrit de la personnalité. Ici, on décrit ses clichés de voyageur, de sportif, et d’artiste par quelques mots succincts. Là on va jusqu’à faire le puissant déni de sa présence sur ce type de réseau : « on dira qu’on s’est rencontrés au musée » ou « je ne sais pas ce que je fais sur Tinder ». C’est voir l’application comme un plaisir coupable et inavouable, alors qu’elle est censée se poser comme l’avenir des « contacts ». C’est faire le jeu des Prudhommes. Mais je ne suis pas sémiologue, je ne pourrais pas vous parler de ces photos, prises à bout de bras, qui offrent une promiscuité presque finie, les bras en cercle permettant la symbiose virtuelle avec l’être à distance – et, le mieux, surexposées à la lumière, pour qu’aucun grain n’assombrisse le tableau. Que dire des hommes qui écrivent dans leur profil : « ici pour relations amicales et plus si affinités », criez à l’ennui ou à l’imposture ! C’est malheureusement la seule solution, quand l’autre fuit le diabolique plan Q (bientôt R) comme Sodome. D’un saut calculé, nous sommes passés de l’Océan infini à la flache ou plutôt de la tentation de l’abîme au clapotis de la mare. Le fait même que Tinder soit couplé avec Facebook le prouve bien assez : on peut tout à fait « tomber » sur des amis d’amis. Finalement, Tinder, à vot’ bonne joie les Prudhommes, serait une application conservatrice.

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Illustrations de Luis Quilles https://www.facebook.com/luisquilesart


Une folie bien ordinaire

Cette petite mare n’est pas le fleuve des Maximes, miroir moral. Le ou la Narcisse trouve sur Tinder une satisfaction à moindre frais dans une économie de toute passion. Qu’importe ce que l’on recherche chez l’autre, le principe du « match » permet de flatter l’ego sans risque de représailles. Imaginez-vous un peu, exhibant vos trophées de chasse, ces têtes collées à votre mur, à la traque de cette proie que l’on imagine à peine en rêve, la sylphide.

Voilà ce que l’on peut dénicher sur Tinder. Pareil au milieu aquatique, on y trouve des monstruosités curieuses. Mais qui tient les fils des rets ? Des malin-génies sans doute, qui gagnent leur vie sur les rencontres fortuites d’autrui, ceux-là même qui font de Tinder un bateau ivre, alors qu’ils en sont ses haleurs. Finir sur une note négative n’était pas notre objectif. Je terminerai par une note teintée d’espoir : la femme (ou l’homme!) idéal(e) – ce serait la Machine à baiser[2] de Bukowski, cet automate parfait, qui s’humanise au contact de la peau du narrateur. L’amour est là où on ne l’attend pas.

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Charles Bukovski par Robert Crumb dans Apporte-moi de l’amour.

Adrien  B.

[1]   « Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? » A une passante, Baudelaire

[2]   In Contes de la folie ordinaire

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