Rachat des CNP : du rififi chez les cinéphiles

Ce qu’il y a d’étonnant lorsque l’on tape CNP sur Google c’est que les meilleurs résultats font apparaître : « CNP assurance, assurer tous les avenirs ». C’est bien ce qui nous préoccupe en ce moment : l’avenir des CNP. Si, en novembre dernier, nous nous réjouissions d’une rénovation des salles coordonnée par l’Institut Lumière, aujourd’hui la planète cinéphile lyonnaise est plus ou moins inquiète du devenir de ces salles. Aujourd’hui donc, le dossier stagne, le Comœdia et Marc Artigau (ancien directeur des CNP) se sont tous deux opposés au rachat des CNP par Thierry Frémaux, directeur de l’institut Lumière. C’est une pagaille, un jeu sans fin pour défendre les intérêts des parties. Il y a dans le paysage cinéphilique lyonnais un clivage cuisant entre la « team » Frémaux, la « team » Bonny et la « team » Artigau.

Historique

Les CNP (Cinéma National Populaire) ont été fondés en 1968 par Robert Gilbert et Roger Planchon (directeur du Théâtre de la Cité de Villeurbanne, qui deviendra en 1972 le TNP). Dans la lignée de Victor Hugo, nos deux hommes voulaient œuvrer pour une « démocratisation culturelle » : rendre la culture plus attractive et plus accessible, notamment dans la périphérie lyonnaise. Cependant, tragiquement et sous la direction de Robert Gilbert, les salles de Villeurbanne, de Caluire et de Vénissieux ferment. Et en 1976, une salle ouvre près de la place des Terreaux, une autre en 1980, Le Grolée (devenu L’Odéon), puis en 1983 à Bellecour. On notera, non sans une certaine pointe d’amertume ironique, l’échec du projet de développement en périphérie lyonnaise. Mais ce qui est important, c’est la mort de Gilbert, dit le bon Gilbert, qui va faire chavirer l’histoire des CNP vers le côté obscur.

CNP Bellecour © Anthony Tupin

CNP Bellecour © Anthony Tupin

CNP Terreaux © Anthony Tupin

CNP Terreaux © Anthony Tupin

Revenons à Planchon qui décide en 1993 de racheter les parts à la veuve Gilbert, dite la bonne veuve. Planchon devient dès lors PDG des CNP, qui s’émancipent du TNP en 1996. La date noire de cette histoire est l’année 1998, quand Planchon vend, pour 3,5 millions d’euros, les CNP à un dénommé Galeshka Moravioff, à qui nous espérons faire plaisir en le surnommant le Russe. Le Russe, donc, fondateur des Films Sans Frontière, est exploitant du Bastille et du César à Paris, ainsi que du Variété à Marseille. Dès lors sa pesanteur dans le game n’est plus à démontrer. En effet, il pèse grave, à tel point qu’il délaisse les CNP, qui périssent de jour en jour, coucou les salles qui ne sont plus aux normes, bonjour la programmation qui peut paraître un peu (effet de litote dis-toi) obsolète, et à très vite la concurrence pas drôle avec les Pathé et le Comœdia. Le cœur des CNP battait grâce à une joyeuse bande de cinéphiles lyonnais qui travaillaient bénévolement. Un cinéphile qui pèse lui aussi dans le game, Thierry Frémaux, décide alors de faire une proposition de rachat et c’est bien à partir de là que l’histoire se complexifie. Nous y reviendrons dans un instant.

Galeshka Moravioff © Paul Tergaiste

Galeshka Moravioff © Paul Tergaiste

Venons-en à notre deuxième sujet : le plus vieux cinéma du monde, le Comœdia.

L’histoire du Comœdia commence en 1914, lorsqu’un forain, Jules Melchion Pinard, sacré blaze surtout pour un forain[1], décide d’installer un projecteur rue Berthelot. La salle va connaître un grand succès, annonçant les prémices du périple Comœdia. En 1924, Emile Peyre rachète les salles de Melchion. De nombreux travaux vont avoir lieu, le cinéma sera l’un des premiers à proposer des projections sonores, un système de projection de 70mm, et des petits bonbons à la rose[2].

Façade du Comoedia 1924 © Louis Colart

Façade du Comœdia 1924 © Louis Colart

Arrive la Seconde Guerre mondiale, et les bombardements du 26 mai 1944 vont totalement détruire le Comœdia. Tel le phénix qui renaît des ses cendres, le cinéma rouvre alors ses portes en 1949. Fidèle à son habitude, Peynet est à la pointe de la technologie et propose des écrans de 100m2. Les spectateurs seront au rendez-vous.

Façade du Comoedia 1960 © Louis Colart

Façade du Comœdia 1960 © Louis Colart

Il faudra attendre 1974 pour les complications. Pierre et Jacques  Lapouble (décidément c’est la fête des noms) rachètent le Comœdia et l’agrandissent de deux salles et d’une autre en 1987. Mais en 1993 les  Lapouble cèdent les droits d’exploitation au groupe UGC, qui va opter pour une programmation grand public. Malgré un certain succès, UGC abandonne le Comœdia en 2003.

Marc Guidoni et Marc Bonny rachètent le Comœdia et font des travaux de rénovation coordonnés par l’architecte Yves Lecoq. Le Comœdia rouvre ses portes le 15 novembre 2006.

Truffaut © Comoedia / Louis Colart / flickr.com

Truffaut © Comœdia / Louis Colart / flickr.com

Façade du Commedia 1970 © Louis Colart

Façade du Comœdia 1970 © Louis Colart

Alain Delon dans les coulisses du Comeodia © Louis Colart

Alain Delon dans les coulisses du Comœdia © Louis Colart

Le dernier acteur de ce débat est l’Institut Lumière, plus particulièrement Thierry Frémaux.

L’Institut Lumière est une institution académique créée en 1982 par Bernard Chardère et Maurice Trarieux-Lumière. Comme vous le savez sûrement, c’est à la fois un musée et une salle de projection : une véritable « maison du cinéma ». L’Institut Lumière compte dans sa vidéothèque plus de 1 405 films originaux et restaurés par les Archives Française du Film. L’Institut s’inscrit dans une démarche de conservation du patrimoine (films, photographies, livres) et d’archive artistique de diffusion (projection de films, expositions, éditions Acte Sud, formation).

Alors quoi du plus naturel, me direz-vous si jamais on se rencontre un jour, quoi de plus naturel que l’Institut Lumière rachète les CNP afin de travailler à la conservation du patrimoine cinématographique lyonnais ? Mais il faut vous présenter les deux hommes que tout oppose dans ce combat fiévreux. Oui, fiévreux.

 Je vais commencer par Thierry Frémaux, les geek-cinéphiles devant déjà savoir qui il est passent à la prochaine étape, pour ceux qui ne le connaissent pas : Thierry Frémaux est celui qu’on appelle Monsieur dans le cinéma à Lyon. Il est : à la tête de l’Institut Lumière ; délégué général du festival de Cannes depuis 2004 ; co-fondateur de la radio associative lyonnaise Radio Canut ; accessoirement qualifié par de nombreux médias comme étant « l’ami des stars ». Le petit Thierry est parti de loin, pour en arriver là : notre homme a grandi dans ce qui est aujourd’hui « un quartier chaud », celui des Minguettes. Enfin, précisons que ses parents voulaient « tenter l’aventure de la mixité sociale ». C’est dit. Il faut noter également que son mémoire de Master portait sur l’émergente revue Positif (lyonnaise), qui s’inscrit en concurrence directe avec les Cahiers du Cinéma. Aujourd’hui il est l’une des figures les plus puissantes du cinéma français. Tout a commencé une belle soirée de juin 1982, il avait alors 22 ans et l’Institut Lumière avait organisé une conférence de presse d’ouverture. Le jeune Frémaux, voulant tenter le tout pour le tout, se jette à deux mains dans la gueule du loup et, de but en blanc, tout à trac, la gueule enfarinée et la bouche en cœur, demande à Bertrand Tavernier de participer à la création de l’Institut à titre bénévole. Tavernier, masquant difficilement sa surprise derrière ses grosses lunettes, accepte cette offre et l’intègre dans son équipe. Il inaugure le Festival Lumière et la politique de restauration des films. Même si certains journalistes ou hommes de cinéma critiquent Frémaux et le qualifient de « gros beauf aimant les blockbusters », c’est en partie grâce à son travail de sélection pour Cannes que l’on a pu voir des films de studios américains ou des films d’animation sur la Croisette.

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B. Tavernier en train de masquer difficilement sa surprise.

Thierry Frémaux © Variety.com

Thierry Frémaux © Variety.com

L’autre homme de notre histoire, un peu plus discret, est Marc Bonny, directeur du Comœdia, à la tête d’une société de distribution, Gebeka Film, spécialisée dans les films d’animation pour le jeune public (Kirikou, Le Roi et l’Oiseau en version restaurée).

Marc Bonny © Stephane Guiochon

Marc Bonny © Stephane Guiochon

 Vous pourriez sûrement me dire (bien sûr, il faudrait se rencontrer, mais décidément je trouve que le courant passe entre nous, ça peut s’arranger) : où est le problème ? L’Institut Lumière œuvre depuis plusieurs années pour la conservation du patrimoine cinématographique à Lyon : il serait donc « normal » de confier cette tâche à l’Institut Lumière, d’autant plus qu’il s’agit d’une institution publique. Serait-il aussi normal de laisser place à une hégémonie culturelle sans contredit de la part de l’Institut Lumière à Lyon ? Le cinéma d’art et d’essai ne serait-il pas justement la libre expression d’une multitude de points de vue ? Alors dans ce cas l’hégémonie reste à discuter. Il faut noter ce détail important : Thierry Frémaux a créé une société privée pour exploiter et racheter le CNP. Il déclare également, dans un communiqué de presse, qu’il y a dans ce potentiel rachat « 100 pour cent d’emprunt bancaire, pas un gramme d’argent public, ni aucune garantie apporté par l’Institut Lumière ». Cela a le mérite d’être clair. Ce que craint Marc Bonny par ce rachat, en plus d’une intention expansionniste de l’Institut Lumière, c’est une concurrence déloyale. C’est pourquoi il reproche à Frémaux de mobiliser ses réseaux pour déstabiliser l’opérateur privé qu’est le Comœdia. De plus, certains débats font rage sur la planète cinéphilique lyonnaise : Frémaux pourrait, semble-t-il, obtenir toutes les copies de films qu’il désire en mobilisant ses nombreux réseaux. En outre, Bertrand Tavernier accuse Bonny de tenir des propos aux accents diffamatoires : l’Institut Lumière n’aurait aucune ambition expansionniste, mais souhaiterait travailler à sauver les salles du CNP, sans créer le moindre dommage au Comœdia.

Vous voilà maintenant informés, ah que chouette, dans les grandes lignes de la situation de ces rachats. À cela s’ajoute le fait que, si un terrain d’entente n’est pas trouvé, ces salles finiront par être mises aux enchères et reviendraient donc au plus offrant. Un Zara de plus à la place d’un lieu dédié à la culture ? En même temps, c’est vrai que le Zara de Cordeliers il est tout le temps plein, à Bellecour il n’y a rien, et à Part-Dieu c’est loin du coup ça serait pas mal. Mais je me perds.

Ces heurts posent certaines questions quant à l’accès à la diversité culturelle. Si hégémonie il y a, elle aurait lieu des deux côtés, que ce soit en faveur du Comœdia ou en faveur de l’Institut Lumière. Le poids de l’argent l’emportera toujours sur les questions culturelles. Le poids de l’influence fonctionnera toujours au détriment des plus petites structures qui tentent quant à elles d’apporter quelque chose de nouveau. En d’autres termes : les plus gros c’est les plus méchants.

Vous voilà bien avancés dans la lecture de cet article. Presque trois pages de lecture sur internet, ça relève de l’exploit bravo. Bandes de dégénérés dépendants à Candy Crush ! Tant pis pour ceux qui ont lâché, parce que c’est ici que cela devient intéressant. Et de toute façon ils ne le sauront jamais, paix à leurs âmes.

 En faisant mes recherches sur ce sujet, je suis tombée plusieurs fois sur les commentaires d’un certain Jean-François Buiré. Je décide de poursuivre mes recherches[3] : me voilà sur le site internet du Trésor Public. Les voilà, les gagnants de notre jeu-concours. Le Trésor Public n’a rien à voir avec l’organisme qui s’occupe de vos amendes et de vos impôts, il s’agit d’une bande de cinéphiles lyonnais qui tentent de contribuer à la création et à la diversification des diffusions cinématographiques. En 2009, en riposte à la fermeture clandestine par le Russe (Galeshka Moravioff) du CNP Odéon pendant les congés estivaux, le collectif a voulu créer une salle de cinéma indépendante. Le projet a été accueilli avec un certain enthousiasme par la municipalité et les acteurs culturels de la région, même si, dans un communiqué, le Trésor Public déclare n’avoir sollicité la municipalité pour aucune subvention. Néanmoins, lorsque l’Institut Lumière a déclaré vouloir racheter les CNP, le Trésor Public renonce au projet en déclarant  que « la reprise de dix écrans par l’Institut Lumière ne va pas dans le sens d’un renouvellement et d’une diversification des acteurs de la diffusion cinématographique lyonnaise, ni d’une concurrence commerciale digne de ce nom. »

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Nous aurons plus d’informations dans quelques semaines.

Quoiqu’il en soit, ce sujet me semble être inépuisable et pose certaines questions quant à la diversité de l’offre culturelle cinématographique lyonnaise qui, soit dit en passant, est la « ville Lumière, berceau du cinéma ». Or, le cinéma est une pluralité de regards, une multitude d’histoires, un royaume infini où le rêve et la réalité se rencontrent et se dissolvent dans une myriade d’étoiles célestes. La diffusion culturelle doit être tout aussi vaste et diverse, et ne doit surtout pas être biaisée ni dissoute dans les bras d’une seule et même structure. Penser la culture comme un business reviendrait à la réduire à sa condition la plus plate et normée.

Sarah Bariset.

[1] Entre nous soit dit.

[2] Cf. note 1.

[3] Je prends, parfois, de sacrées décisions.

_____

http://www.projet-tresorpublic.fr

http://www.paperblog.fr/7399738/communique-du-tresor-public-a-propos-du-rachat-des-cnp/

http://www.cpasducinema.com/2015/03/l-avenir-des-cnp-encore-incertain-a-lyon.html

http://www.rue89lyon.fr/2014/11/20/institut-lumiere-s-offre-cnp-lyon/

http://www.tribunedelyon.fr/?agenda/culture/cinema/43829-exclusif-la-reprise-des-cnp-par-l-institut-lumiere-remise-en-cause

http://www.tribunedelyon.fr/?agenda/culture/cinema/43941-l-ancien-directeur-conteste-la-vente-des-cinemas-cnp-premiere-audience-le-2-mars

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2 réflexions sur “Rachat des CNP : du rififi chez les cinéphiles

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