De la couleur Rouge : voyage en Chine

             Comment écrire sur la Chine alors que je suis dans un avion à destination de Bogotà ? Etrange année, voyages et évasions, de multitudes horizons ; dans mes oreilles, ma madeleine de Proust, Lucio Bukowski qui m’accompagne un peu partout, histoire de ne pas oublier Lyon, tout en reniant une quelconque appartenance « à un bout de béton »[1]. C’est par trois fois que je suis allé en Chine, trois voyages aussi différents les uns que les autres : l’un avec une dizaine d’amis, rapide, pour découvrir Canton et Shenzhen à toute vitesse ; l’autre à deux, 20 jours à rêver et à s’approcher du Tibet en traversant la province du Yunnan en train ; puis le troisième complétement dézingué, de Guilin direction « le plus loin possible avant de reprendre les cours », une guitare sous le bras, une bonne compagnie, des rencontres et un peu de manche.

Lijiang © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Lijiang © Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

La Chine, c’est se perdre dans une langue inconnue, tout en chavirant dans des paysages multiples, et, tout en crachant sur le Choc des civilisations, je me délecte du choc culturel. Ecoute donc « Sorrow » des Pink Floyd en même temps[2]. On a tous différentes définitions du « Voyage », la mienne a changé. Je prends plaisir à me projeter dans chaque continent, et m’amuse à compter les endroits que j’aurai traversé à la fin, avant mon retour, peut-être une petite quinzaine de pays, et sûrement plus d’une cinquantaine de villes, des milliers de visages. Je me demande comment un cerveau peut se rappeler de tout. Certes, mon appareil photo m’aide.


© Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.  Montagne de Lijiang, province du Yunnan

© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.
Montagne de Lijiang, province du Yunnan

Rizières aux alentours de Guilin © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Rizières aux alentours de Guilin
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Voyager, c’est partager, avec toi qui me lis, avec mes rencontres, et puis avec d’autres, avec ceux à qui je pense lorsque je foule de mon pas n’importe quel endroit. Voyager, c’est une gifle, une baffe qui te cloue au sol, mais qui surtout te rend masochiste, car après, tu ne peux qu’en redemander. Voyager, c’est s’éduquer, se prendre en main, se mettre à l’épreuve, c’est se grandir. Voyager, c’est la meilleure occasion de penser, de se penser, de faire abstraction de l’individualisation de masse, et de cultiver son individualité.

Les façons de voyager en Chine sont différentes selon le budget évidemment, j’ai toujours voulu me débrouiller pour pouvoir aller le plus loin, faire le plus, pour le moins cher. C’est donc la course à la réduction de dépense. Pour ceci, aucune hésitation : je mens à propos de mon visa à l’ambassade ; si le train est moins cher lorsque l’on est assis sur une planche en bois plutôt que couché, je prends ce ticket (et tant pis si le train dure 30h !), s’il faut galérer deux heures pour trouver l’hôtel le moins cher ou pour marchander pour le taxi, je n’hésite pas ; c’est aussi fermer les yeux sur l’hygiène (oui car quand on se rend compte de l’état des cuisines, ou que l’on remarque que la plupart des habitants de Dali lavent leur viande dans le caniveau, ça peut refroidir). Voyager en Chine pour pas cher est facile, faisable, la seule restriction finalement est le temps, la langue, car oui, les distances sont longues, les arnaques pour touristes sont courantes, et les choses à voir, bien trop nombreuses.

Et je me demande encore comment te dépeindre la Chine, en fait ce n’est pas cet avion qui me bloque, c’est trouver à ce pays une identité. Oui, parce que si j’aurais plus de facilité à décrire Hong Kong ou Taiwan, la Chine, elle, est un défi. C’est un pays doté d’un milliard et demi de bouches, d’une superficie dix fois plus grande que celle de la France, de paysages totalement différents, d’une dictature, d’une mythologie, d’une multitude d’ethnies, de galères administratives, de plusieurs langues, et d’aliments et de plats presque aussi nombreux que ses habitants.

Moines, Shangri La, Yunnan © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Moines, Shangri La, Yunnan
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Moines, Shangri La, Yunnan © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Moines, Shangri La, Yunnan
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Au somment d'une colline à Guilin © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Au somment d’une colline à Guilin
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.


Pourtant je crois qu’une chose reste unique, tout du moins, une chose se présente directement à mon esprit lorsque que je pense à ce pays : le Rouge. Cette couleur, bien que celle du drapeau, du parti, et même de l’Internationale, a une symbolique qui s’étend au delà du communisme – ou du moins de ce que la Chine en a fait. Elle est omniprésente.

Trois voyages, plus d’un mois en Chine, une quinzaine de villes, et quelques milliers de kilomètres parcourus, pas une fois où ne s’est pas présentée la couleur de Mars. L’apothéose du rouge s’est présentée pendant le nouvel an (pas le nôtre, hein, mais celui qui mettait fin à l’année du cheval et marquait le début de l’année de la chèvre, le 19 février), alors que je voyageais avec 3 amis entre Guilin et Yangshao. Omniprésente, intempestive, et magique, elle orne magasins, hôtels, temples, bâtiments, décorations, et gares.

Durant le nouvel an, les rues sont couvertes, ensanglantées de résidus d’artifices et de pétards. À la veille de la mort du cheval et du renouveau de la chèvre, Guilin se transforme en scène de guerre civile, et chaque maison, immeuble, famille, se répond par d’immenses mitraillettes d’explosifs au pas de leur porte. Minuit sonne, ivres, deux amis et moi nous commençons à courir de l’auberge à la rivière, l’autre berge est encore visible. Du bruit qui résonne de toutes parts, un nuage de fumée se lève, si bien que pendant les vingt minutes qui s’écoulent avant que les autres ne nous rejoignent, il m’est impossible de voir à plus de 10 mètres devant moi. Seul repère, la lumière rouge, qui se répand dans ce brouillard épais et puant. Plus incroyable qu’effrayant ; je ne regrette pas d’être parti de Hong Kong, où la ville prohibe l’utilisation d’artifices par des particuliers, pour vivre cette expérience en Chine.

Une rue à Guilin lors du nouvel an, des restes de pétards © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Une rue à Guilin lors du nouvel an, des restes de pétards
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Au somment d'une colline à Guilin © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Au somment d’une colline à Guilin
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.


Le lendemain, nous découvrons, sur chaque trottoir, devant chaque bâtiment, des étendues de papiers pourpres, l’odeur des explosions est encore présente. Depuis la vitre du bus partant pour les rizières en terrasses, sur l’ensemble du trajet, que ce soit dans les villes ou dans les villages, le sol en est recouvert. Assez émerveillé, j’imaginais cependant que ce spectacle annuel était éphémère. Seulement, c’est bien pendant une semaine que rugissent les pétards, dragons de rue, et feux d’artifices. Mon voyage fut alors rythmé par ces couleurs, ces odeurs, et ce bruit.

Mais la Chine ce n’est pas que ça, la Chine c’est un continent à elle seule, c’est bien trop grand pour être réduit à un mot. Certaines villes comme Hengyang, ou Nanchang, manquent d’individualité : triste à imaginer lorsque l’on sait que chacune est peuplée de millions de personnes. Elles ne m’ont ni subjugué, ni intrigué. Tout s’y ressemble, le rouge englobe tout, les magasins et leurs marchandises sont les mêmes, les bâtiments aussi. Pourtant, je suis un peu dur, comment une ville peut-elle ne pas avoir d’âme ? J’ai eu l’impression d’être projeté dans un vide, sans intérêt. La vie suit son cours, les gens s’occupent, l’argent reste un guide spirituel.

En attendant le bus, à Yangshao, avec des amis rencontrés dans une auberge de jeunesse  © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

En attendant le bus, à Yangshao, avec des amis rencontrés dans une auberge de jeunesse
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Montagne de Luhsan  © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Montagne de Luhsan
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

© Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Montagne de Lushan © Khalil Giroudon pour la Revue Brat.


C’est ça aussi le rouge et la Chine, à trop le remarquer on ne voit plus que ça. C’est la tristesse des villes qui, séparées de centaines de kilomètres les unes des autres, vivent cependant à l’identique. Le moteur économique est engagé, la vie se calque sur le travail, le charme de l’unicité de l’endroit se perd.

Mais non, décrire la Chine comme cela serait oublier les raisons pour lesquelles je m’y rends régulièrement. Ce qui me fascine en Chine, ce ne sont pas les grandes villes, non, je n’ai pas encore visité ni Shanghai, ni Pékin, et Xiamen fut néanmoins une belle expérience ; mais ce que j’aime, ce qui me passionne ce sont les paysages, les visages, et la nourriture (alors certes manger des nouilles au piment chaque matin n’est pas ma définition du petit déjeuner parfait, mais après 10 jours on s’y fait). Je retire tout ce que j’ai pu cracher ultérieurement face à la beauté de la vieille ville de Dali, des montagne du Yunnan, des sourires, des conversations, du silence de Canton, des pythons de roches de Guilin, du froid et des temples tibétains de Shangri La ; je suis incapable de nier la magie qui me traversa.

Alors voilà, c’est un rouge à plusieurs aspects, mais qui pourtant englobe tout. Cela se retrouve partout, pas seulement visuellement. En effet, d’un côté à travers les politiques d’unification du pays par rapport à une certaine application d’un État de droit, l’écrasement des cultures locales par le poids de l’ethnie Han, l’engouement général (plus ou moins forcé) vis-à-vis de l’économie de marché. D’un autre côté, c’est l’incroyable diversité des paysages, des régions, des langues et des cultures que les 60 ans de dictature du Parti n’ont pas complétement réussi à aplanir, des centaines de lieux incroyables par leur architecture. La Chine est un pays qu’on arrive étrangement à détester, tout en en tombant amoureux.


Montagne de Lushan © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Montagne de Lushan
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

© Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Champs de rizière aux alentours de Guilin © Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Montagne de Lushan -  © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Montagne de Lushan –
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Un gardien de toilette assoupi à Lushan © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Un gardien de toilette assoupi à Lushan
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Dalí © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Dalí
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Dalí © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Dalí
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

© Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Porte du Tibet à Shangri-La © Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Dans le train, perdu dans le Yunnan  © Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Dans le train, perdu dans le Yunnan
© Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

© Khalil Giroudon pour la  Revue Brat.

Porte du Tibet à Shangri-La © Khalil Giroudon pour la Revue Brat.

Xalil.

[1]    https://www.youtube.com/watch?v=YOFhxgcHHUw

[2]    https://www.youtube.com/watch?v=AdKNlGfkyhc

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Une réflexion sur “De la couleur Rouge : voyage en Chine

  1. La douceur de l’écriture se conjugue à la perfection avec la beauté des images. On se laisse saisir, et c’est comme si, nous aussi, nous étions déjà dans un avion.

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