Un article de plus sur Game of Thrones

Game of Thrones s’énonce sur le mode du jeu, en l’occurrence celui des trônes : ce que je regarde est un hors-monde doué de ses propres règles, déterminé par la victoire ou par l’échec (« in the game of thrones, you win or you die », saison 1 épisode 7). La série joue sur le fait même de n’être qu’un jeu ; les morts soudaines de personnages centraux, devenues la marque de fabrique de la série, fonctionnent comme des fausses pistes : elles rappellent la nature fictive de ces mêmes personnages. De même le brouillage permanent des cartes : celles des forces – des atouts – et des faiblesses de chacun (Cersei est puissante et sans merci mais mère aimante et protectrice, Lord Baelish aussi mais amoureux, Lord Varys également mais il n’a pas de parties génitales, Robert Baratheon est le roi mais il baise et boit trop, Arya est animée d’une énergie farouche mais c’est une enfant, Brienne est une redoutable guerrière mais c’est une femme, laide qui plus est), et les cartes, déterminées par les précédentes, de l’affection ou du rejet des personnages (tel Jaime Lannister, dont on découvre la profonde humanité, quoique pas avant qu’il soit mutilé). La belle Shae, mystérieuse étrangère, protectrice et amante de Tyrion Lannister, s’avère n’être, à la lettre, qu’un rôle : son ou ses secrets ne résident pas dans ses origines, son histoire, mais tout simplement dans son mensonge même.

Shae

Shae

Rien de mal à ça, au contraire : une série entraînante, bien construite, qui se dévoile comme jeu, qui déconstruit son illusion et appelle sur le mode brechtien[1] à une réflexion sur ses enjeux politiques, idéologiques et philosophiques, c’est une bonne nouvelle.

Mais cela ne fonctionne pas ainsi, car dans le rapport aux spectateurs également, le jeu continue : comme tout feuilleton, Game of Thrones repose sur le principe de dépendance, grâce à un grand renfort de mécanismes « addictifs » comme le cliffhanger (je suis, comme le personnage, pendu (accroché) en haut de la falaise narrative, qui étale devant moi l’infini des possibles ;  « sautera ? sautera pas ? » devient supposément la ritournelle qui me tient éveillé le soir) ou le twist, le retournement soudain (lequel, contrairement à l’idée reçue, doit nécessairement être attendu, pour être vraisemblable : quelques menus détails, un léger changement de ton, une subtile déchirure dans l’enveloppe tiède où je reposais, m’indiquent, me font pressentir qu’il va se passer quelque chose, sans que je sache quoi : c’est l’exemple du fameux épisode 9 de la saison 3 ; sans cela je trouve le retournement absurde, c’est-à-dire que sans cela je me rends compte de la nature fictive et artificielle de ce que l’on me propose). L’épaisseur et la complexité de l’intrigue participent de ma dépendance et de mon renoncement à tout esprit critique : dépassé par les événements, assommé d’intrigues multiples, abasourdi par les retournements incessants, je ne peux faire autrement que jeter à terre ma capacité d’analyse (voir évoluer les personnages, ces figures chéries, me prend déjà bien assez de temps !). Cet article même, faut-il le dire, est ardu à écrire, et bien certainement partiel, tant Game of Thrones, cette machine bien huilée dont les engrenages sont métaphoriquement et ironiquement présentés dès le générique (façon de dire : vous êtes bien attrapés !) résiste aux discours, et les prévient (les empêche).

maxresdefault

Ainsi le spectateur est-il en permanence joué par la série, le dindon de la farce en somme : la suspension de son incrédulité n’a rien de volontaire, il est pris au jeu. Rien de solide, aucune conviction ne peut tenir, puisque l’imprévisibilité est constitutive de la série, qui en tire son succès. Objectivé, réifié, du statut neutre de spectateur je passe à celui de pantin, crackhead hagard qui frénétiquement attend sa dose d’une drogue qui ne le fait pas tellement planer, puisqu’elle le fait accéder à un monde immonde, grevé par la corruption, dominé par la haine, calciné par la bassesse, un enfer artificiel. Le jeu de Game of Thrones est un jeu de pouvoir, non un jeu de société : il s’agit de manipuler l’autre pour le dominer, non de s’associer avec lui pour se divertir. Le jeu est un moyen, non une fin. Il est mécanique, non social. Dès lors, il ne faut pas envisager Game of Thrones comme un loisir, mais, littéralement, comme une machination profilée pour nous faire continuer la série et tuer dans l’œuf toute remise en question. Reste à rappeler que, bien évidemment, il n’y a pas de complot, et les scénaristes de la série sont certainement plein de bonnes intentions : après tout, la fantasy, la science-fiction et l’utopie ne sont que des reflets de la réalité quotidienne…

Marceau

[1] La distanciation ou V-Effekt consiste chez Bertolt Brecht à déconstruire l’illusion narrative afin d’amener le spectateur à poser un regard critique sur le spectacle.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s