La scène et les images : souvenirs

Il y a tous ceux qui ont fait le choix de l’abandon de la vie au bénéfice du plaisir. Il y a ceux aussi, qui résistent et qui doutent. Mon expérience d’enfant a été un voyage. J’ai vu la mère accro à sa Télé-miracle, j’ai vu le père aussi, que l’expérience usait. J’ai vu le frère vaillant qui savait concilier mais sans jamais faiblir, et puis les autres enfants qui se réfugiaient dans leurs rêves respectifs. Comme tous les autres, en fait, observant l’entourage, je me suis réfugié dans un monde bien ancré mais libre de tout doute.

L’écran a fait du mal, j’en reste persuadé, à des générations qui se sont accrochées à des plaisirs sans valeurs, à des joies : des bêtises. Ce n’est jamais tant l’objet qui est, en soi, une arme que son usage idiot qui peut former le crime. J’ai navigué, comme tous les enfants de ma génération, entre mes jouets pirates, les émissions subies, les livres d’évasion et les jeux de réflexion. Je reste convaincu que le chemin de vie se passe loin de l’écran : dans la sculpture, les formes, le septième art aussi. Parce que ce dernier n’est plus alors du domaine du privé mais se fait lieu de vie, de rencontres, de réel. La lucarne passive est l’œil de la vérité à qui ne veut pas voir. C’est le confort inerte, c’est la facilité. C’est l’ineptie souffrante qui ne sait plus pourquoi, ni comment ni combien, ni pour combien de temps. C’est le refuge enfin des corps fermés et sourds, qui ne développent pas leurs sens pour chasser le danger.

 

Enfant, j’avais une conception du monde tracée à coups de rayons lumineux et d’écrans manifestes. Une vision du monde grande comme une lucarne, lorsque j’entrais dans le salon. Ailleurs, dans le cocon boisé de la chambre refuge, c’était un univers onirique et géant. Les murs comme des bâtisses, les moquettes : des terrains vagues. Tous les petits jouets, les figurines plastiques, les bibelots camarades, tous les bonshommes, les monstres, les voitures en métal, s’envolaient dans des champs et jonchaient de grandes villes. Entre les trois éminentes chambres, le couloir, l’océan. Les navires s’y jetaient quand les jouets pirates, futés et bien trop fiers, partaient à l’abordage. Ces illicites marins, comme d’autres personnages, étaient à mon égard de bien vaillants gaillards. D’ailleurs, les bien nommés « méchants », étaient toujours pour moi le choix des bienveillants. Sur l’autre rive du fond, au loin, bien loin le frère, agissait stratégique, héroïque de « gentils ». Les soldats, tuniques bleues, étaient héros de guerre.

Dans l’écran du dessous, à la loge parentale, la mère bien absorbée engloutissait l’image. Dans une lucarne borgne, ou seule la lumière mécanique agissait, la lueur aspirait l’esprit maternel dans l’aliénante spirale. La maman poule au pot, douce et bien protectrice, s’abandonnait alors au démon du média. Jamais elle n’avait faim quand à l’heure du diner, autour de la tablée il fallait bien se rendre. Gémissante, prise de court, la mère bien aimante alarmait la famille. «  Miguel, (c’est le nom de mon père), le sang contaminé, c’est la faute à Fabius ! Ils l’ont dit aux infos – Qui ça ? – Et bien des grands ! ». Et Miguel d’apprendre tous les malheurs du monde, entre l’aile ou la cuisse, la salade ou l’histoire, entre la météo et le film du soir.

Les scènes en résonance, lorsque l’on devient grand, prennent un tout autre sens – et le foyer s’éteint – mais à l’enfance, au moins, on n’a que faire des sources, la parole génitale prime bien sur le média.

lenfance

Dans les jupes fendues et les volets des tables, au salon pas bien loin, je regardais le père. Il mettait le couvert et soudain invoquait que la famille s’attable. Rien ne retentit plus que la voix paternelle ! Action : scène de ménage, c’était un grand théâtre. Cuisine ou bien salon, c’était l’un après l’autre. Et la femme de hurler, pour une chose et une autre. Et lui bien agacé, du travail et des cris, donnant souvent raison à la voix la plus forte. Son timbre lourd de mâle s’inclinait par défaite. Les monologues à deux, c’était un grand spectacle ! Les deux sources de disputes tenaient en querelles de « familles », – les grands-parents souvent – et le poste omniscient de la télé-miracle. Pourtant, l’objet monolithique jouait aussi à notre avantage. Les émissions plaisant à ma mère, elle absorbait l’image, nous laissant du repos. Il fallait suivre, même ; ne pas être dérangés. Si le programme changeait, l’humeur suivait la voie. Un truc déjà trop vu, il faut parler des guerres, un film d’action américain : parler du vieux passé. Si bien que dans le monde du dessus, où les monstres étranges résonnaient naïvement « ne monstrum circi monstretur », les sirènes appelaient pour dire : reviens au port, ou reviens à la chambre. Moi je n’avais que faire du spectacle des « grands ». J’étais dans d’autres sphères, protectrices et ardentes. L’univers paraissait donc scindé en deux hémisphères. Il y avait l’écran, il y avait la vie. Les notions de bien de mal, dans ma tête d’enfant, s’inventaient avec les armes de l’imagination. C’était bien, bien plus fort, que leurs chroniques de morts. C’était bien plus intense que leurs lumières bleues-froides. Les livres s’écrivaient dans les veillées de sable, où les tissus du sol – fils veloutés en laine – jouaient bien des décors et des mondes infinis. Étoffe de couleurs vives, c’était un long désert. Une lampe de chevet, omnisciente, chevaleresque, jouait jusqu’à la nuit à l’insondable soleil. Et ça hurlait en bas, jusqu’au petit matin. Et ça finissait bien, en servant le café. Mon cacao au lait avait goût de voyage. On oubliait l’orage. La vie reprenait de son cours.

Mais que pouvaient-ils bien vivre là, les parents ?

Ecran-travail / écran-TV. Obstacle de protection, surface de projection. Rêve / Réalité. Triptyque d’équilibre.

Dans la TV des jeunes, plus tard lorsqu’ils grandissent, quand les jouets ressemblent aux vestiges d’insouciance, la télé – reine du monde – perd sa couronne en or. La mère ne sait plus tout, les infos toujours mentent, les enseignants sont les adultes qui ne savent pas mais doutent. Les bons qui accompagnent, ceux qui marquent à jamais, sont ceux qui prennent le temps de faire germer l’esprit. Leurs matières à penser : des livres, de quoi apprendre, et des rencontres nobles entre lignes et discours. Ceux-là, leur don à eux, c’est d’offrir aux gamins l’arme du discernement. À l’âge où la raison prend le pas sur les songes : c’est l’esprit créateur qui devient l’aventure. On a soif de tout, de sciences et de nature, et sans rivalité de transcendance aussi.

L’espace s’agrandit. Les voyages, les amis forment un nouvel ensemble, quand d’autres enfants s’étouffent de ne jamais s’ouvrir. Chemins d’imaginaires en absorbant les autres, chacun s’apprend, dialogue, ou cherche son refuge. Il y a ceux du sport, qui ne parlent que de ça, ceux des calculatrices qui sans parler se voient, ceux-là jamais absents et ceux des game-boy. Dans les appartements et les maisons des villes, l’écran, revenons-y, dirige tous les foyers. Ces gamins-là, chez eux, entendent les mêmes voix que celles des camarades. L’écran du petit salon crie partout pareil. Chez les voisins, aussi, ça traverse les murs. Les lendemains dès l’aurore, quand les mômes se réveillent, les gens se réunissent pour parler de ces bruits, de ces images idiotes, de ces « jeux » de vachette et de ces films nuls. Dans les cours : tout pareil, les camarades savent.

L’un de tous ces enfants me parla d’un secret. De l’écran dans sa chambre, de ce qu’il en faisait. J’allais un jour chez lui, découvrant sa retraite. Une télé dans la chambre, bien petite, bien songeuse, avec une boite grise et des K7 massives. Mon nouveau copain M. qui avait tout d’avance, m’expliquait que plus tard il ferait ça aussi. Fabriquer de telles boites ? Non ! Concevoir des mondes.

Ils disaient, ces minots, que les « jeux-vidéos » pouvaient créer des rêves, remanier le passé ou bien même l’avenir. S’éloigner loin en somme du Parental passif. La conviction de M. à cette époque trouble, semblait dans ma mémoire être une lutte pour la paix. Un jour gris ou de pluie, il me montra ses jeux. Une manette dans les mains, l’on devient roi du monde. Les personnages-pixels renversent tout les codes, ou les alignent parfois à des idées reçues. Les jeux de guerre ne tuent plus, appellent à la performance et au plaisir. Des codes de triches offrent des vies infinies. Plus rien, plus rien n’est grave. Comme un sommeil de plomb, les aiguilles se dilatent ou bien défient Cronos. Recommencer cent fois les mêmes actions en boucle, refaire pour parfaire devient un jeu d’enfant. Tout est trop simple alors pour être le chemin.

Dans leurs paroles morveuses, je sentais l’insouciance, les sentiments de fête ou bien surtout l’ennui. Ils cherchaient tous à fuir, oublier sans apprendre. Ils cherchaient des miracles, des pastiches de fortune. Il fallait s’éloigner vers Kierkegaard hurlant : « ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin ». Voix de raison, résonne dans l’air, silencieuse.

Hédonistes inconscients, servitude volontaire, ils confondaient plaisir et bonheur, allégresse et passion, évitant l’expérience, l’épreuve du doute, la mort. Ils attendaient de voir au lieu de voir et vivre.

Thomas Merlin

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