Confiteor (vi)deo : quel confessionnal dans la télé-réalité ?

De la confession à la confidence

Un vocabulaire religieux

Les émissions de télé-réalité ont généralement pour étape incontournable la présentation des protagonistes au confessionnal. L’usage de cette expression, empruntée à l’univers chrétien, doit nous interpeller. Investie d’une fonction sacramentelle, la confession catholique exige du croyant qu’il expose sans ambages ses péchés afin de restaurer une relation de confiance avec Dieu. Le but de cet aveu n’est en aucune façon de se justifier ni d’exposer ses raisons, mais de reconnaître ses fautes et d’en obtenir le pardon. En ce sens, la démarche de confession tranche sur ce que nous désignerions plus volontiers, dans la télé-réalité, comme une démarche de confidence.

Ce que c’est que se confier

La confidence, qui correspond à un certain type d’interaction sociale, repose sur une distinction entre le dicible et le non dicible en fonction de l’interlocuteur. Faire une confidence à quelqu’un, c’est établir avec lui une relation privilégiée en lui faisant part de ce qui ne peut être dit dans une situation ordinaire de la vie quotidienne. Ce que je ne peux dire à mes collègues de travail, je peux le dire à des personnes plus proches.

L’intérêt de ces précisions terminologiques est de lever une ambiguïté: le confessionnal de la télé-réalité est le théâtre d’une confidence bien plutôt que d’une confession. En effet, les candidats se rendent au confessionnal non pour avouer et désavouer leurs actes mais afin de faire état de leur point de vue sur les événements, de faire connaître ce que nous appellerions leur ressenti.

confess

La confidence et l’intimité

Quelle différence, à présent, entre la confidence de la télé-réalité et la confidence telle que nous la pratiquons ? « Se confier à » est, du point de vue de la logique des prédicats, ce qu’on appelle un prédicat dyadique : pour former une phrase qui le mobilise, il faut assigner une valeur à deux variables, puisque X se confie à Y. Partant, l’une des façons les plus commodes de spécifier la nature de la confidence de la télé-réalité est de préciser ce qui y tient le rôle Y. Dans la confidence ordinaire, c’est souvent un proche qui joue le rôle de confident. Ce faisant, il est possible de suggérer que la télé-réalité est représentation de la réalité en ceci qu’elle rejoue la distinction fondamentale entre ce qui peut être dit et ce qui ne peut l’être en fonction des interlocuteurs. Que mon travail m’ennuie, que je voudrais en changer, que je ne m’y sens pas à ma place, c’est généralement quelque chose qui n’a pas sa place dans des conversations de bureau, mais que je pourrai dire, par exemple, à mes amis ou à mon conjoint. En l’occurrence, dirions-nous volontiers, c’est la pudeur qui commande de ne pas faire l’étalage de ses états d’âme auprès de n’importe qui. Celui qui se confie au tout-venant a même sa place dans la galerie des Caractères de La Bruyère, qui y voit un trait remarquable de ce qu’il nomme la rusticité :

« L’on voit en effet des gens rustiques et sans réflexion (…) ne pas se fier à leurs amis sur les moindres affaires, pendant qu’ils s’en entretiennent avec leurs domestiques, jusques à rendre compte à leur moindre valet de ce qui aura été dit dans quelque assemblée publique. »

En faisant cette peinture d’un homme « ignoran[t] des bienséances », le moraliste met le doigt sur un autre élément de caractérisation de la confidence : son contenu. La confidence n’a pas forcément pour objet un bilan psychologique mais peut aussi consister à confier ses intentions. Dès lors, ce peut n’être pas par pudeur, mais par stratégie, que l’on choisit soigneusement ses interlocuteurs.

Ce que l’on confie

La confidence, dans la télé-réalité, réunit semble-t-il ces deux dimensions :

  • Les participants à l’émission confie leurs impressions ou, dirait-on encore, leur ressenti. Dans un épisode de Nice People, l’on voit deux participantes à l’émission s’amuser avec un chariot à la sortie d’un supermarché. Les images de leur jeu sont entrecoupées de commentaires des deux jeunes femmes qui nous font part de la façon dont elles ont vécu ces événements. Leur propos se présente donc comme une réponse à la question « que cela vous a-t-il fait ? ». Autrement dit, c’est l’expérience qu’ont faite les candidates qui est mise en relief. Cette mise en scène apparaît comme au service d’un spectacle de l’intériorité. Si l’on voulait sur-interpréter un peu le fait, l’on dirait qu’il manifeste une valorisation de l’esthétique, dans un sens parent du sens étymologique : la valeur de ce qui est accompli semble résider dans le compte rendu que l’on pourra faire de ses sensations, impressions, de son vécu et de son ressenti. C’est la même anthropologie qui peut être reconnue à la racine de la recherche des expériences. L’on dit, par exemple : « je vais faire telle ou telle chose…pour voir ce que ça fait». L’on réclame ce type de témoignage en posant des questions telles que : « c’était comment ? »

En d’autres termes, le confessionnal fait la part belle à une pratique langagière sans doute assez neuve sur un plan anthropologique et d’un certain intérêt civilisationnel : le fait de raconter ses expériences, de dire comment ça fait.

  • D’autre part, ils informent de leurs intentions un interlocuteur qui ne prend pas part au jeu. Dans l’émission Secret Story, les candidats annoncent par exemple qu’ils s’apprêtent à « buzzer » lorsqu’ils croient avoir découvert le secret de tel ou tel autre participant. Nous mentionnions plus haut la distinction entre ce qui peut être dit et ce qui ne peut pas être dit. Cette opposition, qui est d’ordre déontique, (c’est-à-dire en rapport avec l’interdit et le permis), a une valeur contextuelle, au sens où elle dépend de certaines conditions d’énonciation – par exemple, des personnes présentes, du lieu où l’on se trouve, du moment de la journée, de ce à quoi nous sommes occupés, etc. Il est loisible, partant, de se pencher sur les conditions de l’énonciation dans le confessionnal de la télé-réalité: à qui parlent les candidats de la télé-réalité ? La formule selon laquelle ils font connaître leurs intentions est elliptique, car elle ne dit pas qui est le destinataire du propos. L’on pourrait penser qu’il s’agit du téléspectateur, dans la mesure où c’est dans sa direction que regarde le candidat qui se confie. La pratique de la confidence, dans la télé-réalité, aurait alors entre autres enjeux celui d’impliquer le téléspectateur – en le mettant, justement, dans la position du confident. Mais, bien sûr, le caractère télévisuel du phénomène détourne la pratique de la confidence. En effet, il est essentiel à une confidence que le confident puisse réagir à ce qu’on lui apprend, qu’il puisse être embarrassé, qu’il puisse émettre une opinion sur ce qu’on lui rapporte. Nous dirions encore que la confidence est une interaction de type conversationnel : elle suppose que l’on me Certes, il n’est pas logiquement nécessaire que le confident soit un proche – il peut arriver que l’on se confie à n’importe qui, au premier venu, notamment dans des situations d’extrême désespoir. Mais il est impossible de se confier sans s’adresser à quelqu’un, sans être dans une situation d’interlocution. Or la situation du téléspectateur, dans la télé-réalité, ne se présente évidemment pas comme telle.
Le confessionnal de Secret Story 5

Le confessionnal de Secret Story 5

Réalité et irréalité de la télé-réalité

Le problème du comédien

Il convient donc plutôt de dire que le téléspectateur est mis dans la position de celui qui surprend une confidence. Mais cette confidence, est-on enclin à demander, la surprend-il vraiment ? Il y a là un phénomène susceptible de nous étonner : le participant à l’émission de télé-réalité ne se confie pas au téléspectateur, mais il sait qu’il se confie devant le téléspectateur. Ce constat permet de soulever le problème du statut du participant à l’émission de télé-réalité, problème qui déborde le strict cadre du confessionnal. Quel est le statut de quelqu’un que l’on regarde, qui se sait regardé et qui sait en outre que le fait d’être regardé fait, pour ainsi dire, partie du jeu ? Nous serions enclins à répondre à cette question que son statut est celui d’un acteur. Or précisément, il est constitutif du jeu que les participants ne soient pas des acteurs. Ce pourrait être le cas en fait – nous n’avons pas les moyens de trancher cette question – mais, en principe, ce n’est pas le cas. À cet égard, il est remarquable que l’un des débats les plus courants au sujet de la télé-réalité porte sur le statut réel des participants. Certains téléspectateurs, qui s’estiment victimes de duperie, font valoir leur perspicacité en dénonçant l’illusion : « mais ce sont tous des comédiens rémunérés ! », disent ces individus pleins de rage. Le seul fait – et c’est un fait de langage – que cette remarque puisse compter comme une protestation suffit à rappeler la règle : si l’émission de télé-réalité est ce qu’en principe elle est, alors les participants ne sont pas des comédiens. Ils ne sont pas dans la télé-réalité.

Être dans la télé-réalité

L’expression de télé-réalité s’utilise dans des phrases telles que « Il a commencé dans la télé-réalité ». Ce type de précisions biographiques pourrait être donné à propos d’une personne dont on raconterait la vie professionnelle. L’usage du terme ressemble alors à « dans la publicité », « dans la presse», « dans l’enseignement ». L’on peut alors poser une question comme : « Et que faisait-il, exactement, dans la télé-réalité ? ». L’on attendrait une réponse comme : « il était producteur » ou « il fabriquait les décors d’émissions de télé-réalité ». Qu’il soit pertinent de poser cette question fait entrevoir une autre acception du terme : la télé-réalité est un domaine professionnel où sont exercées des compétences diverses. Il faut produire – au sens artisanal de fabriquer – les émissions de télé-réalité et, à ce titre, sont requises des qualifications variées. Cet aspect de la télé-réalité, que nous qualifierons d’aspect productif, n’est pas celui qui paraît. L’émission de télé-réalité ne montre pas ses concepteurs, ses ingénieurs de son ou son producteur. À l’exception notable du présentateur, les gens que l’on voit dans les émissions de télé-réalité, les participants, ne sont pas dans la télé-réalité au sens stipulé plus haut. C’est là un trait distinctif de ce genre télévisuel, qui ne le distingue pas de tout autre genre (il en va également ainsi des jeux télévisés) mais qui permet de l’opposer, par exemple, aux séries télévisées. À la racine de la télé-réalité, il y a donc un travail de production de conditions dans lesquelles vont être placés des participants.

Le problème des conditions d’énonciation : confiteor video

Les participants, qui ne sont pas dans la télé-réalité au sens où Jacques Séguéla pouvait être dans la publicité, sont quant à eux censés être dans la réalité –par opposition à ce que serait la situation d’un acteur. Leurs actions, pourrions-nous dire, ne relèvent pas de l’imitation. Tout ce qu’ils font – dormir, manger, boire, se baigner, chercher à découvrir les secrets des autres participants, faire des confidences, etc. – ils le font, pourrait-on dire, pour de vrai.

Se pose, alors, la question de savoir si les participants feraient ce qu’ils font s’ils ne se savaient pas observés. Ce problème, que nous transposons au cadre de la télé-réalité, a connu des précédents dans le domaine de l’épistémologie des sciences sociales : l’acte d’observation, a-t-on pu se demander, n’interfère-t-il pas avec l’observation des phénomènes sociaux ? C’est d’un problème du même genre que s’enquiert Pierre Bourdieu dans De la Télévision, lorsqu’il fait mention de difficultés d’ordre maïeutique rencontrées par les journalistes : la télévision, suppose Bourdieu, doit permettre aux agents sociaux qui y interviennent de s’exprimer. Mais cette expression est entravée par les conditions de l’élocution : les agents en question passent à la télévision, sont gênés ; tandis qu’ils s’efforcent maladroitement de faire valoir leur point de vue, les journalistes manifestent des signes d’agacement. C’est un problème analogue que nous rencontrerions dans la télé-réalité. En effet, les activités salariées associées à la télé-réalité consistent en grande partie à produire les conditions dans lesquelles les protagonistes s’exprimeront. Ceux-ci, qui ne font pas partie du monde de la télé-réalité, doivent cependant y figurer en tant qu’eux-mêmes – car l’on ne veut pas voir à l’œuvre des comédiens ; au contraire, l’enjeu de la télé-réalité est de donner en spectacle une activité spontanée, qui donne à voir les gens tels qu’ils sont. Les épisodes filmés au confessionnal, à cet égard, doivent constituer le joyau de ce dont le reste des activités quotidiennes sont l’écrin : ils présenteront au spectateur les participants jusque dans leur sacrosaint ressenti, leur permettront de s’exprimer.

Mais subsiste un problème qui, logiquement, peut s’exprimer sous la forme d’un conditionnel contrefactuel : se conduirait-il de même/dirait-il cela, s’il ne se savait observé ?

Juliette Meeus et Antoine Gaillemain

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Une réflexion sur “Confiteor (vi)deo : quel confessionnal dans la télé-réalité ?

  1. Quelques petites réflexions sur votre article : 1) Vous finissez votre article sur la question « se conduirait-il de la même façon s’il ne se savait pas observé » ? Or, la réponse semble être évidemment négative. Qu’on pense au texte ultra célèbre de Sartre sur la honte : avoir honte suppose qu’il y ait un autre qui nous observe. Il me semble que la honte n’est qu’un cas très net de la plupart de nos comportements : la présence d’un autre modifie notre attitude. Autre exemple : la vidéo youtube « Est-ce que toi aussi ? » de Wonder fools (https://www.youtube.com/watch?v=fjRG1ec7qEQ) qui montre la chose suivante : on change de voix suivant la personne à laquelle on s’adresse. D’où l’idée qu’un comportement naturel ou spontanée, d’un vrai moi, n’est qu’une illusion. La question que votre article pose est donc à mon avis la suivante : Quel type d’attitudes endossent les candidats, plutôt que « se conduisent-ils de la même manière devant une caméra que sans caméra ?». Voire : quel type de modifications entraîne la caméra dans ces émissions par rapport à la présence d’une personne ou d’une caméra dans un film, sur un plateau d’émission, etc. ?
    2) Il me semble qu’une des idées de l’article recoupe celui de Nina (« Amour et télé-réalité ») : il y a un profond présupposé dualiste dans ces émissions. On coupe très clairement le behavior du phénoménologique, l’intérieur de l’extérieur. Il me semble qu’il y a là une influence post-cartésienne. L’expérience se serait un pur ressenti intérieur auquel seul le sujet aurait accès. D’où le besoin d’un confessionnal où le candidat nous présenterait son expérience vécu. Je pense que John Dewey est une très bonne lecture critique envers cette conception appauvri de l’expérience : l’expérience est toujours une interaction d’une personne avec son environnement selon lui. Il me semble que ce qui se cache dans ces émissions, c’est moins l’influence de Descartes que celle du romantisme (possible à mon avis que par les philosophies du sujet d’origine cartésienne) : ce goût pour l’expression de l’âme. Sauf que, contrairement aux œuvres romantiques, on n’a dans la télé-réalité qu’un déballage de ressentis ridicules, en rien lyrique et plus pauvre encore que la théorie de l’expérience qui la sous-tend.
    3) Je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’idée que la télé-réalité serait du côté de la confidence plutôt que de la confession. D’un certains cas, certainement. Mais il me semble que dans d’autres on a bien affaire à une forme de confession. Un bon moyen de séparer la télé de la télé-réalité ce n’est pas tant la distinction fiction/réalité (c’est assez largement fictif) mais la distinction spectateur/voyeur. Le spectateur voit ce qui doit être vu alors que le voyeur voit ce qu’il n’est pas censé voir. Or, s’il y a bien une chose intime dont nous sommes exclus c’est la confession d’autrui. Quand je me confesse, c’est une affaire entre moi et Dieu, le prêtre n’étant là que comme auxiliaire. Or, la télé-réalité nous montre cette confession. Je me demande à quel point l’origine américaine de la télé-réalité n’en serait pas une explication possible : ce ne serait qu’une forme médiatisée de confessions publiques telles que les pratiquent certains groupes religieux extravagants comme on en trouve chez nos amis américains (hantés par la question de la transparence comme nous l’a appris notre bien-aimé professeur d’anglais). A nouveau cela peut être mis en rapport avec l’article de Nina : la télé-réalité a une conception extrêmement puritaine de l’amour. Les candidats viennent avouer leur péché charnel : ils choisissent toujours la beauté extérieure plutôt que la beauté intérieure (qui participe à ce dualisme corps/âme). Et on leur pardonne parce que, satisfaisant nos instincts voyeuristes, il génère de l’argent et du divertissement.

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