Éditorial : Télé/réalité

Le 9 mars 2015, dans le ciel de la Rioja, en Argentine, deux hélicoptères entrent en collision. Dix morts. Parmi eux, trois gloires du sport français, la nageuse Camille Muffat, la navigatrice Florence Arthaud et le boxeur Alexis Vastine. Ils allaient participer à l’émission de télé-réalité « Dropped ». Ironie terrible que ce titre : lâchés bel et bien qu’ils ont été, au-dessus d’une plaine argentine. Cet événement a fait l’actualité pendant quelques jours, a occasionné quelques débats sur les conditions de production. Ironie encore d’entendre parler dans un écran de la mort de ceux qui se rendaient dans un écran pour affronter la mort : « Dropped » était une émission de survie. Ainsi la réalité, le crash d’hélicoptères, fait brut, immédiat, atroce, a-t-elle empêché l’existence de la télé, qui a soif de narration, de structure diégétique (les participants doivent accomplir telle tâche, franchir tel obstacle). Ironie encore : c’est d’habitude l’inverse, la télé qui annule ou aliène la réalité, par trop d’écrans, trop d’images, trop d’épisodes et de saisons, trop d’applications, trop de discours.

Il convient de rappeler que la réalité est un concept ancien, historiquement et philosophiquement chargé, dont nous n’avons pas cherché à retracer les jalons. Que l’idée d’une réalité commune, d’une chose telle que le monde, soit une construction mentale ou un donné irréfragable ne nous intéresse pas dans ce numéro. Il ne s’agit pas de déterminer ce qu’est la réalité, mais bien ce que les images nous en disent, et plus particulièrement les émissions de télé-réalité, qui se sont arrogé ce terme. C’est pourquoi nous avons voulu rafraîchir la notion de télé-réalité en y plaçant un slash (Télé/réalité), qui rappelle le fossé existant entre les deux termes. La télévision, et plus généralement toute représentation, construisent une façon idéologiquement non-neutre d’envisager la réalité. Questionner ces façons de voir le monde, qui sont aussi des façons de faire des mondes selon un système de valeurs qu’il s’agit de mettre au jour, voilà l’objet de notre numéro de la revue Brat. D’autre part, faire porter un numéro sur le paradigme de la télé-réalité (bien que quelques articles n’en parlent pas directement), c’est participer d’une déhiérarchisation de la culture, que nous prônons activement.

Certains des articles qui suivent défendent une thèse, d’autres tentent des synthèses. Tous s’inscrivent néanmoins dans une exigence de réflexion et dans une démarche intellectuelle d’élucidation. Les rédacteurs de la revue Brat ne sont pas des journalistes ni des universitaires : ils sont, tout au plus, des citoyens qui trouvent une nécessité à tenter de comprendre le monde.

« Collant leurs petits museaux roses

Au grillage, chantant des choses,

Entre les trous »

Arthur Rimbaud, « Les Effarés »

Couverture du numéro 2

Couverture du numéro 2

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