Paradis artificiels : le paradisiaque et la télé-réalité

« C’est sûr que rencontrer quelqu’un tout nu, c’est

pas pareil que rencontrer quelqu’un habillé. »

Alexandre

– Adam recherche Ève – 31/03/2015

            Le paradis, en tant que lieu idéal, apparaît comme un objectif pour celui qui y croit ; il est dans la théologie moderne, l’état de félicité dont jouissent les âmes des justes après la mort et, de là, en découle toute une façon de vivre, de se comporter dans le but d’y accéder. Le paradis, en terme de représentation, c’est à la fois le jardin d’Éden, paradis perdu où ni le travail, ni toute forme de contrainte n’existent encore, mais aussi un lieu céleste tout proche du divin. Le croyant, celui qui croit en l’existence de ce paradis, va conduire sa vie de façon à y accéder, à devenir un juste. Sa vie n’est qu’un moyen pour atteindre cet état, voilà une première chose.

Venons-en, sans transition, à considérer désormais le téléspectateur type d’une émission de télé-réalité : entre 15 et 24 ans, de retour de l’école aux alentours de 17h30, moment où commence sur W9 ou NRJ 12 son émission favorite, en pleine fin d’adolescence donc en pleine construction de lui-même et de ses valeurs par rapport à ses parents, par rapport à ce que tentent de lui enseigner ses professeurs, par rapport à une société que les médias montrent de plus en plus dure et exigeante. Notre téléspectateur type – parce que majoritaire – se pose sur son canapé et se retrouve dans un premier cas sur TF1 plongé à partir de 18h10 dans un épisode de la quotidienne de Secret Story animée par un Benjamin Castaldi survolté, virevoltant dans un grand fauteuil blanc à oreilles latérales. Et quelque chose semble frappant si l’on étudie de plus près les deux éléments qui font l’identité graphique du programme, et par extension toute la décoration intérieure de la maison dans laquelle vont évoluer les candidats : le nuage et l’œil, ou plus précisément un œil dans les nuages. Cet œil unique démesurément gros est la représentation canonique dans l’émission de « La Voix », personnage central puisqu’il va animer la vie de la maison, décider de la façon dont doivent se comporter ses fidèles en imposant des missions, et attribuer les sommes d’argent aux uns ou en enlever aux autres. « La Voix » est le métronome de la maison et, de surcroît, son caractère supérieur, omniscient, omnipotent, invisible mais voyant tout, rend aisée la comparaison avec une entité divine. Et l’omniprésence des nuages et plus largement du ciel dans les décors du programme ou dans les génériques ou jingles transitionnels ne fait qu’accentuer ce caractère en faisant appel à l’imaginaire commun ou à une représentation picturale traditionnelle plaçant l’esprit de Dieu ou Dieu lui-même dans les nuages en sommet du tableau par exemple.

Et plus largement, c’est toute cette maison, coupée du monde par un sas clairement mis en avant lors des départs des candidats, qui va accentuer cet isolement, baignée qu’elle est de nuages et habitée par la gravité d’une voix divine. D’où un rapport sinon de transcendance en tout cas de supériorité vis-à-vis du spectateur.

Le rapport a évolué depuis Loft Story, ancêtre du programme, pourtant l’œil était aussi présent dans le visuel des programmateurs, un œil bleu entouré d’une peau jaune, seulement aucun nuage à l’horizon. De plus, les candidats et le spectacle qu’ils proposaient aux fans était un concentré de problèmes ou préoccupations purement quotidiennes, qui justifiaient le mot réalité dans l’expression « télé-réalité », mais auraient pu rapidement lasser le spectateur ; dans Secret Story, le rapport est tout autre, et si le programme propose des scénarios suffisamment ancrés dans la vie quotidienne pour attirer un public de masse – problèmes de cœur, luttes amicales, jalousie, etc. – les candidats sont d’emblée présentés comme les possesseurs d’une caractéristique censée les distinguer du commun des mortels : leur secret.

Le spectateur va voir d’autres soi-même par le comportement, sublimés par l’image et surtout par cette atmosphère céleste, éthérée, divine, qui va rendre pure et donc enviable l’image transmise par le poste de télévision. Ajoutées à cela, la somptuosité de la maison en elle-même, la beauté corporelle des candidats ; le tout servi sur un plateau à l’heure du goûter, tout semble paradisiaque, lourdement artificiel, certes, mais clairement paradisiaque.

Et cette métaphore céleste ne s’arrête pas, loin de là, si l’on continue notre enquête avec Les Anges de la Télé-réalité. Ce programme, diffusé quant à lui sur NRJ12, réunit tous les candidats qui se sont précédemment illustrés dans leurs émissions respectives en une espèce de choc des titans. Les protagonistes proviennent de tous types de programmes : Secret Story, Les Marseillais, Loft Story, l’Île des Vérités, mais aussi The Voice ou encore Top Chef. Alors là, l’idée d’élévation est clairement mise en avant avec cette transformation d’humains en anges. En effet, dans l’émission les candidats s’appellent eux-mêmes de la sorte, comme en témoignent les célèbres phrases d’Eddy, grande personnalité androgyne provenant de Secret Story : « Salut les Anges ! », ou encore dans le dernier numéro : « Nous, entre anges, on n’est pas là pour se fighter ; on sait qu’il y a des down, mais on doit toujours rester dans le up. » De plus, si le logo de l’émission est orné de deux grandes ailes d’anges, elles sont aussi présentes sur le mur de fond du confessionnal, ce qui crée un trompe-l’œil assez étonnant : lorsque les candidats viennent se « confesser » ces ailes semblent précisément être les leurs, ils ne sont plus tout à fait humains mais apparaissent comme des êtres chimériques. Et ce qui semble tout à fait intéressant, c’est que c’est précisément au moment où les candidats s’expriment directement au public, dans ce confessionnal – qui soit dit en passant n’est pas non plus un lieu anodin en matière de spiritualité, cf. l’article à ce sujet – qu’ils s’assimilent le plus à des anges ; étonnant lorsque l’on sait que le mot « ange » provient du grec « angello » signifiant annoncer. L’ange est précisément, en matière de religion, l’intermédiaire entre le divin et le mondain, celui qui va apporter la parole divine ou qui va être l’incarnation d’une volonté supérieure. L’ange de la télé-réalité n’est plus tout à fait humain, il est l’intermédiaire entre le paradis où il se trouve et le téléspectateur. Et si, je le concède, ce dernier ne connaît pas nécessairement par cœur l’étymologie du terme « ange », un fond de culture religieuse, ou mythologique, ou autre fait que l’image angélique n’est pas tout à fait anodine dans son esprit.

Capture d'écran NRJ12

Capture d’écran NRJ12

Reste à évoquer le lieu de vie des anges qui, là, est très clairement paradisiaque. Les candidats se retrouvent dans une villa très luxueuse, piscine obligatoire, aux quatre coins du monde. Cette année à Rio, leur demeure est accrochée au flanc d’une magnifique colline boisée, domine toute la métropole et fait, bien évidemment, face au magnifique Corcovado auxquels ils ne cessent de faire des clins d’yeux… et ils sont heureux de s’y trouver. En outre, grande différence avec Secret Story ou avec la plupart des formules de télé-réalité, c’est que les candidats n’ont aucun poids provenant du public dans la mesure où aucun d’entre eux n’est éliminé. Par conséquent, aucune question de stratégie, de victoire, d’hypocrisie, non, ils sont là pour être là et profiter au maximum de ce que leur offre cet espace idyllique. Malgré un projet professionnel qui est censé les mouvoir mais qui reste secondaire et ne leur demande aucun effort, c’est le loisir qui est roi dans la villa. De quoi faire rêver Monsieur et Madame Tout-le-monde, n’est-ce pas ?

Ne pourrait-on pas penser que notre public adolescent, démuni face à notre société que l’on veut de plus en plus amazonienne, et, parfois, sans aucun projet d’avenir, soit attiré par ce mode vie trompeur certes, mais absolument édénique ? Ne pourrait-on pas ici parler de paradis artificiel que propose au grand public la société de production « La Grosse Équipe » ?

Et comment ne pas parler dans cet article de la dernière merveille diffusée par Direct 8 le mardi soir en première partie de soirée, Adam recherche Ève : un décor à la Koh Lanta – avec une mer un peu plus bleue, des fruits pour les cocktails, une belle douche en bambou, deux lits doubles pour trois sous une tonnelle de paille, de l’artifice, rien que de l’artifice caché sous une apparence de pureté angélique ; car le plus original dans cet émission ce n’est pas tant le fait que deux candidats se rencontrent pour éventuellement vivre une histoire amoureuse ensemble, mais bien qu’ils soient complétement nus. Le leitmotiv de l’émission sans cesse rappelé et rabattu par la présentatrice, Caroline Ithurbide, est celui de la pureté, de la perte de tous les artifices, en un sens du retour à l’état de nature : « je crois que nudité égale simplicité, égale nature, égale des valeurs saines qu’on a un peu perdues parfois à la télévision, » affirme-t-elle dans une interview accordée aux journalistes Figaro.fr le 17 Mars.

Là, contrairement à Secret Story ou aux Anges, la métaphore biblique est complétement assumée, le spectateur est plongé sans ménagement dans un nouvel Éden qu’on lui présente, ou plutôt qu’on lui impose comme tel, mais dès lors le rapport qu’il va entretenir avec le programme s’inverse, finalement. Dans Secret Story, dans Les Anges c’est une réalité du quotidien qui est transcendée pour faire rêver le téléspectateur, des êtres pas tout à fait humains vivent la même chose que lui, alors que dans Adam recherche Ève la réalité est à un tel point déconnectée de celle du spectateur (16 000 km de Paris, atoll de Tikehau, soleil radieux, vie nue et sans tracas) que c’est autre chose qui va le pousser à regarder. Rien n’est à imiter dans cette émission, ce paradis est inaccessible et le spectateur ne peut pas se reconnaître dans ce qui s’y passe. De fait, j’identifierai ici un processus inverse à celui pensé au-dessus. Nous ne sommes pas, avec Adam recherche Ève dans une angélisation de la quotidienneté, mais plutôt dans une trivialisation d’une émission qui se veut ouvertement paradisiaque. La chute du jardin d’Éden a lieu dans les yeux du téléspectateur, reste à savoir comment.

Je m’appuierai, ici, pour tenter d’établir une hypothèse quant aux les motifs de cette diabolisation, sur les paroles de la présentatrice et le comportement de certains candidats. Caroline Ithurbide a, en effet, déclaré dans l’interview suscitée : « Adam recherche Ève donne envie de faire l’amour, c’est cool, non ? », puis Louise, candidate de l’émission du 7 Avril, qui, quand on lui demande, où elle va poser les yeux en premier répond en riant assez bêtement : « Je sais pas, j’espère pas trop bas tout de suite » ou encore le témoignage d’Alexandre, candidat du 24 Mars : « Je vais la regarder de haut en bas, j’suis un mec, c’est comme ça. » Je relèverai également cette étonnante partie de saute-mouton jouée le 31 mars sur les antennes, où la candidate tombe à califourchon sur le dos du candidat de façon plus ou moins volontaire. En somme, je me demande si ce jardin d’Éden est autre chose qu’un paradis du mateur où le voyeurisme primaire a pris le pas sur la curiosité qu’a pu susciter au début de sa diffusion un programme de ce type. C’est peut être dans ce regard, malsain somme toute, que s’opère cette chute paradisiaque. La télé-réalité vendrait là aussi, dans son modèle idéal, du rêve mais un rêve qui serait bien différent de celui proposé dans les deux programmes évoqués précédemment.

C’est un voyage par delà les frontières du rationnel que semble donc nous proposer la télé-réalité dans sa faculté à produire des paradis nécessairement artificiels. Mais ce qu’il semble intéressant de voir, ce sont les différentes logiques de subversion de cette image paradisiaque qui s’opèrent soit par une idéalisation, dans Secret Story ou Les Anges, par la mise en avant de codes visuels qui parlent à l’imaginaire de tout un chacun, soit par une perversion d’un jardin d’Éden a priori pur qui exciterait le côté le moins angélique du téléspectateur. La télé-réalité en projetant un paysage idéal où règne le loisir, où les pires idioties du monde sont commises par des anges, où l’humain échappe à tout tracas inhérent à la société contemporaine, fait rêver le jeune de 15 – 24 ans quand il y porte un regard sérieux et égaré. Elle dépasse sans cesse ses codes tandis qu’elle en instaure de nouveaux, réutilise des images traditionnelles pour les transformer et les fondre dans la société actuelle où vit le consommateur. Des nuages, un œil, du soleil, du loisir, des noix de coco et du nu, c’est tout, pour le moment.

Thibault Lambert

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