Quand la réalité historique passe à la télé : Downton Abbey et les sciences humaines

   Cet article a été écrit de telle sorte que ceux qui n’ont pas encore vu la série (et qui j’espère s’y mettront à la suite de leur lecture) ne soient pas trop spoilés.

Introduction : histoire événementielle et histoire sociale

     La série Downton Abbey, créée en 2010, raconte l’histoire des habitants de la demeure qui donne son nom à la série. Ce microcosme est divisé en trois espaces qui couvrent quasiment toutes les couches sociales de l’Angleterre. L’upperclass vit dans la majeure partie du château, faite de bibliothèques, de salons et de chambres richement décorés. La (lower) middleclass est composée des domestiques de la maison. Une partie de la propriété leur est réservée et ils travaillent pour leurs maîtres et maîtresses de l’autre partie. Enfin, sur les terres qui entourent la propriété, vivent des paysans (lowerclass) qui louent les parcelles au comte. On suit cette petite société du naufrage du Titanic en 1912 à l’année 1923, au moins, dans la cinquième saison. La vie des personnages est influencée directement par le contexte historique et les événements qui s’y produisent. On peut voir, par exemple, la diffusion du téléphone ou l’annonce de l’armistice le 11 novembre 1918. A ce titre, Downton Abbey ne constitue qu’une série historique comme les autres (à l’instar de Rome par exemple). En revanche, il me semble que Downton Abbey possède une qualité toute particulière, celle d’illustrer des changements sociaux théorisés par diverses sciences humaines.

Afin de justifier ce qui vient d’être dit, il me faut déjà recourir à une théorie, à savoir la célèbre distinction des trois temporalités opérée par Fernand Braudel dans La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Cette distinction est la parade trouvée par l’historien pour répondre au défi lancé par l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss dans les années 1950. Ce dernier avait, en effet, relancé un débat remontant au début du XXème siècle, qui opposait à l’époque l’histoire et la sociologie. Lévi-Strauss ne se fait pas défenseur de la sociologie mais de l’anthropologie et considère que l’historien est « condamné à vivre dans l’opacité d’un descriptif informe, au chaos de la contingence, à moins de se munir de la grille de lecture de l’ethnologue » (F. Dosse, Les Courants historiques en France). Braudel propose, afin de faire face à l’anthropologie structurale, de décomposer le temps en plusieurs rythmes hétérogènes. Il y a tout d’abord l’ « histoire quasi immobile, celle de l’homme dans ses rapports avec le milieu qui l’entoure ». Ensuite, l’ « histoire sociale, celle des groupes et des groupements » qui concerne l’économie et la société. Enfin, l’histoire événementielle qui est « une histoire à oscillations brèves, rapides, nerveuses » (préface à La Méditerranée). Cette distinction étant posée, il est plus facile d’exposer le propre de Downton Abbey : la série ne se contente pas de l’histoire événementielle, mais elle inclut des éléments de l’histoire lente, celle que François Dosse nomme « l’histoire-science sociale ». La série expose des mutations sociales et économiques plus profondes que les événements historiques que narre l’histoire traditionnelle.

     Dans cet article je me propose de suggérer un certain nombre de ces mutations (la liste proposée étant, bien entendu, non exhaustive) à l’œuvre dans Downton Abbey. Avant de commencer, il semble important de préciser la situation de départ car, si les mutations sont si voyantes, c’est que le microcosme que décrit la série est particulièrement archaïque. Pour résumer le plus brièvement possible, on peut dire que Downton Abbey est marquée par le patriarcat (l’autorité familiale est celle du père de famille), le paternalisme (l’autorité s’exerce de manière bienveillante mais inégalitaire), une économie agricole, le traditionalisme (volonté de conservation des traditions) et le conservatisme (respect de la hiérarchie traditionnelle). Je tiens à préciser que ce tableau n’est pas réservé exclusivement à la classe dominante (ainsi, les domestiques sont parfois bien plus conservateurs que leurs employeurs).

La plupart des mutations que l’on voit dans Downton Abbey prennent racine dans les changements dus à la première guerre mondiale. Deux d’entre elles y sont directement liées : la disparition des rentiers d’une part, la relative émancipation des femmes après l’effort de guerre de l’autre.

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Disparition des rentiers et avènement de la vie sociétale.

     Downton Abbey, nous l’avons dit, est une demeure entourée de terres agricoles exploitées par des générations successives de paysans. Robert Crawley, le comte propriétaire de Downton, ne travaille pas. C’est un propriétaire foncier qui vit du revenu que lui procure sa rente. Mais cette situation économique qui était la sienne et celle de ces ancêtres va être bouleversée. Les économistes expliquent, en effet, que c’est à partir de 1914 que la rente traditionnelle disparaît. Ils invoquent à titre d’explication deux phénomènes qui touchent effectivement Robert Crawley, bien que les scénaristes y aient ajouté (à tort à mon avis) une peu crédible histoire d’investissement raté. La première raison est la guerre et l’inflation qui lui est liée. Le coût faramineux de la guerre a forcé le Royaume-Uni à recourir à la création monétaire et à emprunter massivement. La dévaluation de la valeur de la monnaie qui s’ensuit a fortement dévalorisé les capitaux des rentiers, sans compter la participation économique directe à l’effort de guerre (à travers les dons par exemple). La seconde raison est l’augmentation massive de l’impôt sur le revenu et l’imposition sur les héritages. A nouveau, ce phénomène se produit lorsqu’un des personnages, dont la fortune est nécessaire pour la survie de la propriété, meurt. La disparition d’une partie de son capital en droits de succession contraint la famille à des changements dans la gestion du domaine. Cet événement qu’est la guerre entraîne une mutation plus profonde : la transformation d’une structure agricole traditionnelle (une famille de rentier qui loue des terres a des familles de paysans) en une exploitation agricole moderne (un propriétaire qui gère une entreprise comportant des salariés). Autrement dit, Robert Crawley passe du statut de rentier, qui maintient passivement sa fortune, à celui de patron, qui entretient activement sa fortune. Il sera alors forcé d’investir dans des machines, de louer les terres improductives et d’orienter la production.

     Cette modification économique a des répercussions sociales. En devenant un chef d’entreprise, et pour d’autres raisons, Robert Crawley perd en partie le rôle traditionnel confié au châtelain. Pour décrire ce phénomène, nous pouvons avoir recours à la distinction que fait Ferdinand Tönnies dans Communauté et société. Le système traditionnel de Downton correspond à une vie sociale communautaire marquée par des liens de solidarité non contractuels. Dans la communauté, le châtelain a une mission envers les villageois. Il est le garant des traditions, assure un rôle protecteur et symbolique. Ainsi, Robert finance un traditionnel concours botanique ou organise un non moins traditionnel événement sportif. En retour, les villageois se soumettent à l’autorité de l’aristocrate. Mais, la vie sociale sociétale tend à s’imposer. Les rapports entre individus deviennent contractuels et ne sont dès lors plus régis par les coutumes. Un indice flagrant de cette transformation est repérable à l’occasion de la désignation d’un président du monument aux morts du village. Les villageois ne choisissent pas le comte, comme l’aurait fait toute communauté pour un événement officiel, mais le majordome de Downton, réputé pour sa probité et sa sobriété. Il forme alors ce que Tönnies appelle une société.

La guerre et l’émancipation des femmes.

L’autre mutation introduite par la guerre concerne, quant à elle, les femmes. Que la guerre ait émancipé les femmes est un poncif largement répandu. À sa source se trouve le fait indéniable que l’accord du droit de vote au Royaume-Uni et en France, respectivement en 1918 et 1944, correspond à des périodes de sorties de guerre. Mais, cette vision consensuelle n’est pas partagée par les historien(ne)s. Selon Françoise Thébaud, dans « Penser les guerres du xx e siècle à partir des femmes et du genre » (Clio : femmes, genres, histoire), cette vision correspond en fait au premier des trois âges historiographiques de la Grande Guerre. Les historiens britanniques des années 1970 ont en effet mis en avant un certain nombre de modifications pour les femmes. Ces modifications sont bien réelles, en particulier l’accès « à des responsabilités et des métiers nouveaux : chefs de famille, munitionnettes, conductrices de tramways, ambulancières près du front et même auxiliaires de l’armée ». Outre ces changements objectifs, un changement subjectif s’est produit : « la majorité des interviewées de Grande-Bretagne et une partie des Françaises ont exprimé un sentiment de libération, une fierté rétrospective, l’idée que rien ne fut plus comme avant ». Mais le deuxième âge vient contrebalancer cette idée dans les années 1980. A cette époque, on montre qu’au contraire le retour à la paix a mis fin à cette situation exceptionnelle et a même été régressif. Ainsi, la plupart des femmes sont renvoyées des emplois qu’elles occupaient et le discours dominant les appelle à un retour au foyer. Le dernier âge historiographique a finalement montré que la bonne interprétation était qu’il s’agissait d’une « période de transition qui prépare des tournants futurs ». Les femmes ont fait de nouvelles expériences qui ont permis l’émancipation progressive durant le siècle suivant mais leur situation matérielle reste globalement la même à la sortie de la guerre. Toutefois, elles ont pris conscience de nouvelles possibilités sur leur sort.

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     La mutation sociale que constitue l’émancipation des femmes, probablement l’une des plus importantes du XXème (pour une partie du globe en tout cas), a donc germé plutôt qu’été accomplie durant la première Guerre Mondiale. La série Downton Abbey échappe totalement à l’écueil du lieu commun de l’émancipation durant la guerre. Quasiment tous les personnages féminins participent effectivement à l’effort de guerre, notamment parce que la propriété est transformée en hôpital militaire pour officiers. Les filles de la famille Crawley font alors toutes l’expérience de la vie active. L’une apprend un métier (infirmière), l’autre à conduire (pratique essentiellement masculine). Toutes se voient confier des responsabilités. On retrouve les changements objectifs du premier âge (mis en avant par la première génération d’historiens). Mais, lorsque la guerre prend fin, elles retournent à leurs activités (si l’on peut appeler cela ainsi) avec quelques regrets. On voit aussi les domestiques s’interroger : à quoi bon donner le droit de vote aux femmes si c’est pour le limiter à celles qui sont propriétaires, ce qu’aucune d’entre elles n’est évidemment ? Ce qui était vrai dans le deuxième âge n’est donc pas oublié non plus. L’aspect préparatoire mis en avant ces dernières années par l’histoire est lui aussi présent : une des filles de Robert Crawley, qui s’ennuie trop depuis que la guerre lui a donné le goût de l’action, décide de participer à un journal. Si tout reste à faire, les mentalités y sont enfin disposées.

L’accélération du changement social

Hartmut Rosa, dans Accélération : une critique sociale du temps, a proposé d’analyser l’histoire de la société moderne comme « l’histoire de l’accélération sociale ». Si ce phénomène concerne les sociétés modernes, c’est que celles-ci « sont constitutivement fondées sur le principe de l’accroissement : elles ont besoin de croissance, d’accélération et d’augmentation des taux d’innovation pour reproduire leur structure et conserver leur statu quo » (« Mouvement historique et histoire suspendue », H. Rosa). Autrement dit, pour rester stable, une société moderne doit produire plus (croissance économique) et modifier de plus en plus ses activités sociales. Rosa souhaite mettre en lumière les nouvelles formes d’aliénation qui naissent du décalage qui se crée entre ce principe d’accroissement et la stabilité totale du temps.

   Ce qui nous intéresse, pour notre sujet, c’est l’analyse de l’histoire de la modernité de Rosa plutôt que les crises qui se forment aujourd’hui. Rosa distingue trois niveaux d’accélération. Le premier niveau concerne l’accélération des processus techniques : de nouvelles formes de transports, de communications, de productions apparaissent. Mieux, les apparitions sont de plus en plus rapides. L’accélération au deuxième niveau est celui du rythme social : « mesurable à la densité des actions et des expériences par unité de temps ». Troisième et dernier niveau : l’accélération des mutations du rythme social lui-même, c’est-à-dire « le changement et l’échange accélérés des formes de pratique et d’action d’une part, et des possibilités d’association et d’hybridation d’autre part ». Dans ces trois domaines, une transformation s’est produite lors du passage à la modernité : on passe d’un rythme intergénérationnel (relative stabilité) à un rythme générationnel. Ainsi, dans les sociétés pré-modernes, on exerce la même profession que son père. La profession devient un choix personnel avec l’avènement de la modernité (à chaque génération on refait le choix). L’analyse de Rosa vise surtout notre situation contemporaine qui aurait un rythme intragénérationnel : par exemple, l’époux ou l’épouse, en raison de la multiplication des divorces et de remariages, passe du statut de « partenaire de vie » à « partenaire de tranche de vie ».

       Downton Abbey n’est évidemment pas concerné par le passage à un rythme intragénérationnel (puisque la série se déroule au début du XXème siècle). En revanche, la série offre une merveilleuse illustration du passage d’un rythme intergénérationnel à un rythme générationnel. Il est possible que pour Rosa, auteur proche de l’école de Francfort, les niveaux soient subordonnés les uns aux autres : le niveau technique détermine le niveau social qui détermine à son tour le niveau des formes de vie (ou structure sociale). Difficile de voir un tel schéma dans la série, mais, pris indépendamment, l’accélération du rythme technique et de celui des mutations des structures sociales se décèle aisément. La série en a fait un ressort comique majeur grâce à deux personnages délicieusement snobs et conservateurs, le majordome Carson et la mère du comte, Violet Crawley. Magnifiquement interprétés, respectivement par Jim Carter et Maggie Smith, ils ne manquent jamais de prononcer quelque phrase assassine à l’arrivée de chaque nouvelle innovation (qu’elle soit technique ou vestimentaire). Plus intéressant est le passage à un rythme générationnel dans la structure sociale. Une grande partie de la série est consacrée aux aventures amoureuses des trois filles Crawley. Cette génération modifie le schéma de celle qui la précède. A ce titre, on peut citer deux changements majeurs. D’une part, un mariage parfaitement exogamique : l’une des filles épouse un Irlandais, catholique, pauvre et sans titre. D’autre part, la banalisation de la fornication, c’est-à-dire des rapports sexuels entre deux personnes non mariées (différente d’un adultère où l’un au moins des deux partenaires est marié). À nouveau, Downton Abbey met en scène l’accélération des mutations des mœurs qui caractérise la société moderne.

Thibault de Sallmard

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