Réalisme et télé-Réalité : Edward Hopper et Secret Story

Cet article traitera dans un premier temps de la compréhension que j’ai du réalisme et de la télé-réalité, deux moyens différents de s’emparer de la réalité et de la présenter, mais quelque peu similaires en ce que leur résultat est éloigné – loin de la réalité, télé-réalité. Puis, je tâcherai d’expliquer en quoi la peinture de Hopper et l’émission Secret Story réveillent (en moi) des sentiments analogues.

Pourquoi Hopper ? Car j’ai pu saisir toute la puissance de son œuvre en la contemplant à l’occasion d’une rétrospective donnée au Grand Palais en 2012. La scénographie immersive, feutrée et entêtante, reprenant les codes du spectacle, semblait appeler à l’introspection, à un retour sur soi, sur sa propre condition. Et c’est la mise en spectacle de la solitude, de l’anonymat, de l’isolement qui m’a frappée. De si grands formats pour se glisser dans l’existence ordinaire, sans fantaisie, de créatures anonymes. Des sentiments comparables à ce que j’ai pu ressentir ce jour-là au musée m’ont envahie lorsqu’un soir d’été j’ai échoué sur mon canapé pour regarder quelques inconnus se chicaner et se pavaner. Je me suis sentie triste, désillusionnée. Vous l’avez compris, la réflexion qui suit repose essentiellement sur mon expérience de ces images. Dans cette note, j’aimerais davantage parler de cette peinture et de cette émission en ce qu’elles se ressemblent, en ce qu’elles entrent en résonance avec le monde, en ce qu’elles pourraient remuer le spectateur.

Hopper est né en 1882 dans l’état de New-York. Très tôt, il s’est intéressé au dessin et au spectacle. Comme il de coutume à cette époque, il se rendit en voyage initiatique sur le vieux continent, et plus particulièrement en France, alors considérée comme le berceau de la modernité picturale. Il y fit la rencontre de la peinture impressionniste dont il appréciait le traitement de la lumière, il se familiarisa avec les avancées néo-impressionnistes et fut tout à fait admiratif d’Après-Midi à la Grande-Jatte, toile emblématique de Georges Seurat. Il se nourrit de cette nouvelle liberté conquise, qu’il infusa par la suite dans chacune de ses toiles.

Georges Seurat,

Georges Seurat, « Un dimanche après-midi à l’Île de la Grande Jatte », 1884.

Il faut savoir que toutes les acceptions qualifiées de post-impressionnistes signalent la dilution du réalisme au profit de l’individualité et le geste débridé, libéré de toute contrainte académique. Le pinceau, l’insoumis ! La toile devient soudainement le véritable manifeste artistique du peintre. Et Hopper s’est aventuré sur le terrain qu’ont défriché tous ces artistes farouchement opposés à la peinture comme fidèle miroir du monde. Il s’est évidemment nourri de leur intensité chromatique, de ces rouges intenses que l’on trouve bien souvent chez Félix Vallotton ou encore chez Paul Gauguin, des figures hiératiques propres à Georges Seurat.

Et malgré les affinités d’Edward avec la peinture affranchie des artistes français, l’histoire de l’art enclot son œuvre dans une catégorie douteuse : le Réalisme Américain. J’hurlerais bien haro sur les « -ismes » emprisonnants !  Il le faut, parlons peu, parlons bien : j’aime ce « -isme ». C’est peut être bien le seul, d’ailleurs.

Alors. Réalisme ? Je l’entends ainsi : image crédible, qui pourrait tout à fait être réelle, car tous les éléments qui la composent nous semblent ordinaires et familiers, et qui plus est, sont minutieusement décrits. « L’essence de cet arbre-là est identifiable », « la rugosité de ce tissu-ci est quasiment palpable ». Ah que je ressens !

Prenons l’exemple des Glaneuses de Jean-François Millet. Il nous est difficile d’imaginer que ces femmes se sont grimées, se sont postées pendant des heures sous le regard appliqué de Jean-François pour que celui-ci réussisse à rendre une image authentique et pittoresque. Donc :

Première hypothèse : J-F a tout bonnement fait appel à des modèles afin de reproduire une scène ordinaire. Alors, il y aurait volonté de mettre en scène la vie. La toile ne serait donc que la reproduction de la réalité, de toute évidence une image qui en serait éloignée puisqu’elle est serait le reflet d’une scène paysanne dépeinte, le fruit du fantasme de l’artiste, l’expression de son idée du pittoresque, de l’authenticité.

Seconde hypothèse : J-F, en se baladant dans la campagne, aurait été tout à fait pu être frappé par ces femmes laborieuses. C’est plausible. Ce moment de dur labeur et cette simplicité paysanne auraient provoqué les émotions de J-F. Il décide tout bonnement d’immortaliser cet instant. La toile ne serait donc que la reproduction de la réalité. Mais de toute évidence, cette image serait éloignée de la réalité, puisqu’elle serait le reflet d’une scène dépeinte à travers le spectre déformant du souvenir et des émotions.

Par conséquent, je pense que le réalisme, c’est un peu comme une forme de télé-réalité. Un tableau réaliste, ce n’est que rarement un résultat photographique, un instant que l’on aurait saisi sur le vif, saisi dans toute sa réalité. Même si J-F n’est pas le sujet d’aujourd’hui (un jour peut-être), cet audacieux détour m’a simplement permis de définir les contours de ce que pour moi représente le réalisme en peinture… C’est en cela que j’ose le rapprocher de la télé-réalité car ces deux notions, certes fuyantes, relèvent toutes deux de l’orchestration et de l’arrangement arbitraires de la réalité.

Une émission de télé-réalité telle que Secret Story et une toile d’Edward sont des compositions bâties sur des éléments du réels, re-disposés et repensés afin que l’image soit plus percutante.

Edward Hopper, « People in the sun », 1960.

Les Lieux

Remémorons-nous les lieux où toutes les machinations, les trahisons et le peu de franchise se jouent dans Secret Story. L’intérieur est moderne, design mais en même temps mortellement commun. A croire que les types ont fait une virée chez le Suédois ou son homologue français pour nous dégoter « ce qui se fait le plus ». Quant à la scène extérieure, bien entendu clôturée, est en apparence idéale : qui n’a jamais rêvé d’une piscine dans son jardin ?

Hopper, dans ses scènes domestiques, nous épargne bien des détails – murs dénudés, et au diable les détails superflus ! Il en est de même avec les innombrables lieux publics qu’il a pu représenter – stations essence, salles de spectacle, cafés – mais aussi avec les paysages ruraux, véritables échos au concept de wilderness, cher aux artistes américains. Son œuvre est un corpus d’images d’Epinal, de ce qui fait paysage moderne en Amérique. En revanche, si l’espace n’est pas clôturé, la composition plastique des œuvres de Hopper suit presque invariablement le même modèle : des lignes horizontales, verticales et diagonales créent d’une part de la perspective mais aussi cloisonnent l’espace et enferment les personnages. De plus, le sentiment d’emprisonnement est renforcé par l’usage de grandes zones d’à-plats de couleur.

Les acteurs

Intéressons-nous maintenant à ces nouvelles personnalités encagées pendant quelques mois, chacune étant la projection de ce que serait une jeunesse à la mode, aux avant-gardes lexicales. Si nous nous fions à ce que nous pouvons voir à nos écrans, il faudrait être rebelles et fashion, (ou soit l’un, soit l’autre). Ces jeunes gens exhibés les soirs d’été me semblent tous pareils. Aucune épaisseur psychologique, des caricatures d’eux-mêmes, costumes et maquillages à outrance. Il est difficile de distinguer ce qui est surfait de qui est authentique. Quel spectacle !

Quant à ces femmes hopperesques, toutes mal dégrossies – il n’y a qu’à observer leur visage ! Nous sommes bien loin du portrait. Pas la moindre volonté de faire ressortir la beauté, la singularité de leurs traits… L’identité de chacune est gommée à coups de pinceaux presque grossiers, ne restent plus que de graciles anonymes. Et ce n’est pas faute d’avoir un bon coup de crayon !

La complexité et l’unicité de l’être humain sont niées. Les visages sont informes et imprécis ou trop maquillés, transformés par la bêtise ou par la solitude.

Soir Bleu Hopper Le Grand Palais

La mise en spectacle

Sans connaître les ficelles actionnées par l’équipe d’Endemol Productions, je ne peux pas m’empêcher de penser que son émission traduit un profond désaveu de l’espèce humaine. En effet, le scénario semble être un instrument pour nous faire apparaître ce qu’il y a plus de ridicule, de plus pitoyable dans notre société actuelle. D’ailleurs, j’ai connu un garçon fort honnête et intelligent qui y a participé. Devinez quoi ? Son intelligence lui a porté préjudice : aujourd’hui, il n’est pas connu.

Chez Hopper, l’anonymat, la solitude et le vide font l’objet d’un spectacle suggéré par l’usage de couleurs vibrantes, qui subliment des lieux trop prosaïques et enveloppent d’une aura poétique les créatures esseulées et sans fantaisie. La lumière criarde et « déshabillante » rappelle celle des projecteurs hors-cadre.

Conclusion

Que ce soit en regardant une gigantesque toile de Hopper ou un épisode de Secret Story, celui qui regarde se sent potentiellement voyeur: l’intimité de l’autre est mise au jour. Ainsi, il s’immisce dans un dortoir, assiste à une rupture humiliante, s’introduit dans la chambre d’hôtel d’une femme. Cela rend curieusement mal à l’aise.

Que ce soit dans une épopée télévisuelle ou dans l’œuvre de Hopper, la faiblesse, l’artificialité, l’indécence, ou la banalité sont vedettes. Certes différemment. Les acteurs, dont on ne sait rien, élevés au rang des personnalités, deviennent de véritables références, des exemples à suivre pour les plus jeunes, les plus crédules. Le scénario est si bien ficelé qu’on a presque une impression de spontanéité et de sincérité. Ça fait vrai. Tout comme on peut se souvenir de la peinture de Hopper comme étant un formidable portrait de l’Amérique, tellement iconique que ça fait bien de la plaquer sur une première de couverture. Pourtant, tandis que Hopper l’esquisse, Endemol Production donne vie à un monde imaginé, infernal, contre lequel tout un chacun admet volontiers lutter en affirmant sans originalité sa différence, et duquel chacun d’entre nous souhaite s’abstraire tant bien que mal.

Le principe commun qui sous-tend le rapprochement de l’un de mes peintres favoris avec un genre d’émissions que je honnis, est celui de transformation, de manipulation de la réalité, que ce soit par l’écriture de scénarii ou par la peinture. Hopper, le mélancolique, et les producteurs de ces émissions renvoient une image malheureuse de notre société. Œuvres à postérité ou émissions-poubelles, elles provoquent le même questionnement existentiel, réflexif : et moi dans tout cela ? Dites-moi surtout que je ne suis pas de ceux-là.

Pour finir, je vous conseille de regarder Paris-Texas de Wim Wenders, Model Shop de Jacques Demy et les photos de Gail Albert Halaban et sa série « Hopper Redux » …

Edward Hopper, « night-windows », 1928.

Marion Jousseaume

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