Selfish selfie : la réalité à mon image

« Il supporte mal toute image de lui-même, souffre d’être nommé. Il considère que la perfection d’un rapport humain tient à cette vacance de l’image : abolir entre soi, de l’un à l’autre, les adjectifs ; un rapport qui s’adjective est du côté de l’image, du côté de la domination, de la mort. »

Roland Barthes.

La vogue du selfie, touchant jusqu’aux politiques, a donné lieu à une myriade de néologismes : le shelfie, consistant à prendre des objets en photo ; le ussie, photo de groupe ; même le youie, la photographie de quelqu’un d’autre que soi. Toutes ces pratiques nouvelles ont à leur principe le self. Mon moi s’étend, s’étire, se répand sur ce qui m’entoure, et le sujet s’inscrit au cœur du dispositif. En ce sens, le selfie est ce moment où la photographie quitte, jusque dans ses dénominations, son objectivité principielle : la photo n’est plus la reproduction à l’identique du réel, que les photographes artistiques s’ingénieraient à subvertir. Le selfie correspond à l’abandon de l’illusion d’objectivité, il est la pratique par excellence de l’individu, il contribue à affirmer que moi j’existe même en-dehors de moi. Photographiant moi-même et le monde qui m’entoure, je m’en saisis, le place sur la lentille du microscope, de façon à le circonscrire de même que je circonscris mon propre corps. J’échappe, ainsi, à tout danger.

Il n’est pas anodin que l’une des premières expériences photographiques ait été un autoportrait. Daguerre prend un cliché de lui-même déguisé en explorateur des fonds marins. Parallèlement, Nadar monte en dirigeable pour réaliser des photos de Paris depuis sa nacelle. Pour la première fois, on put voir (d’en bas) ce qu’on voyait d’en haut, répondant ainsi au besoin de connaissance et de sécurisation d’un espace urbain devenu inquiétant car complexe. Dès ses débuts, la technique photographique rassurait les angoisses : avec précision, avec netteté se voir, et voir d’en haut. Autrement dit : adopter sur moi-même le point de vue de l’Autre, qui me voit, ou le point de vue (imaginairement, métaphoriquement) de Dieu, qui me voit d’en haut. Il n’est pas non plus anodin que, pour se prendre en selfie, il soit habituel de lever le bras, de telle sorte que le cliché soit plongeant. Prenant un selfie, je deviens Paris vu par Nadar ; je suis quadrillé, circonscriptible : le selfie, c’est mon visage vu du ciel. Je prends sur moi-même un point de vue surplombant, me donnant par là même l’illusion d’être mon propre Dieu. Toutefois cette illusion repose sur la dissociation entre mon corps photographié et mon moi photographiant : j’impose à mon corps de se laisser saisir, en vue de mon autocélébration. Prenant les rôles du photographe et du modèle, je prends aussi ceux du metteur en scène et du décorateur.

Dès lors, on serait à même de penser que le selfie est l’émanation d’un narcissisme mégalomaniaque qui me pousse à multiplier les occurrences de ma figure, sur mon téléphone, sur mon ordinateur, sur le web. Dans la tradition des statues d’empereurs, des grands portraits de rois et des petits portraits de bourgeois, je fixe, à tout jamais, mon image dans la matière ; et, comme dans cette tradition, je ne souhaite pas seulement montrer la réalité de ma beauté, joliesse, gros seins, etc. Je veux surtout signifier qui je suis, en agrémentant mon corps : j’accentue le dessin de ma mâchoire dans une duckface, je bande mes muscles, je place ma casquette, ma voiture, mes habits ou quoi que ce soit d’autre bien en vue, de telle sorte que mon cliché devienne lisible comme texte de moi-même, autobiographie iconique.

Ainsi l’on pourrait croire que le selfie correspond à ce moment dans l’histoire de la photographie où la société est devenue à ce point individualiste que chacun s’y pense et y agit (notamment en faisant des selfies) comme Centre et Totalité. De telle sorte que le selfie serait le signe du relativisme le plus radical : il y a autant de réalités que d’individus, chacun d’eux se heurtant parfois, mollement, au gré d’une rencontre sensualiste, et le reste du temps tournant sur soi-même, placé sous la tutelle et l’œil intelligents du smartphone. En ce sens, le smartphone serait le tyran doux dont parlait Tocqueville.

Toutefois, le selfie n’est placé sous le signe ni de la thésaurisation, ni de la monumentalisation. Le selfie n’est pas fait pour être imprimé, ni exposé, ni accroché chez moi pour que je contemple tout à mon aise ma personne magnifiée. Il n’est, à ce titre, pas un portrait, encore moins une œuvre d’art. Je ne cherche pas à conserver mon selfie, à peine le regardé-je, une fois pris. Le selfie n’est pas comme le portrait un memento mori qui, en plaçant dans une image ma survie, rappelle mon état mortel ; le selfie est mortel. Il n’a qu’une durée de vie limitée : Snapchat, l’application qui restreint l’apparition des photos à quelques secondes, est l’apogée et l’emblème de cette surenchère du passager et du momentané. Le processus du selfie est le même que celui d’une relique : je procède, en me prenant devant tel ou tel décor, au sacre de mon corps, que je range dans le même temps dans une petite boîte ; mais c’est une relique one shot. Aussi n’est-ce pas mon portrait qui dure et devient éternel, comme les visages d’acteurs du studio d’Harcourt, mais l’acte de me photographier qui est cycliquement récurrent : le selfie n’a d’existence que comme une pratique : ce qui m’intéresse, c’est le transvasement immédiat et sans délai ni durée de la photo sur Internet. En effet une caractéristique majeure du selfie consiste à rendre ma photo publique, visible : je cherche moins à me voir qu’à être vu, partout et tout le temps : c’est un fantasme de l’ubiquité, du dévoilement.

D’autre part, des formes récentes de selfies se sont développées, comme l’underboob selfie, où seule une partie du corps, les seins, est photographiée. Ces nouveaux selfies s’inscrivent bien souvent dans une logique du défi : prendre des zones chargées de tabous sociaux, comme la poitrine ou les organes sexuels, et oser les faire rentrer dans la circulation des réseaux sociaux. Ce qui nous amène à l’idée que contrairement à ce qu’on pourrait penser à première vue, le selfie n’est pas une pratique égocentrique, ni narcissique : c’est, bien au contraire, l’acceptation et la revendication de son inscription dans une économie virtuelle, où le corps a une dimension computable : c’est faire de son physique une valeur fiduciaire, avalisée et entérinée par les sites et applications de rencontre comme Tinder. Ainsi, chacun de mes selfies me sert à achalander ma boutique sociale, sise au milieu de toutes les autres, imbriquée dans les réseaux sociaux. Cet achalandage nécessite une offre constamment renouvelée, d’après la loi moderne du commerce selon laquelle toute marchandise superflue ne se présente comme besoin (donc n’implique une demande) qu’à condition qu’elle soit en permanence placée à l’horizon de la novation : ainsi le selfie ne serait-il qu’une mise en vente de son corps, et l’underboob selfie un « coup » marketing, navigant entre le bénéfice impliqué par le sensationnel, et le risque de la condamnation pour vulgarité. La valeur d’un selfie ne se mesure pas à sa réussite esthétique, ni à son aspect flatteur pour le modèle, mais aux jugements des pairs, s’exprimant eux aussi de façon chiffrée (les likes, par exemple). Je ne m’impose pas, en me prenant en selfie : je me soumets. Je n’affirme pas mon individualité en appliquant à mon corps, à ma nourriture, aux objets de mon quotidien, à mes amis la marque de ma conscience divinisée, mais je subis l’impérieuse nécessité d’être représenté dans le virtuel, d’exister dans le réseau et face aux autres.

S’agissant du rapport à la réalité inféré par la pratique du selfie, il n’est pas relativiste à l’excès ; bien au contraire est-il unitaire, dans la mesure où, chaque individu étant sommé de participer incessamment à la dépossession de sa propre existence, il fait exister un « monde » sous le regard duquel je me place sans cesse. Chacun de mes actes devient, sur le marché virtuel, une action de mon capital social, dans la mesure où je me photographie à tout instant : l’image est cette alchimie qui transforme le brouillis de ma vie quotidienne en une série de pépites, indiquant à tous les autres que mon corps possède tel avantage, a été à tel endroit, a mangé dans tel restaurant. Dès lors le renouvellement de ma marchandise conditionne mon enrichissement : il me faut sans cesse me photographier. Reste que c’est moi qui prends la photo : je suis, malgré mon aliénation ou à cause d’elle, entrepreneur de moi-même, gérant mon stock, mon cheptel.

Marceau Levin

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