Mot du Mock #5 : L’Étranger, de A.C.

Que nous chaut Marky Mark ? De littérateur à vidéaste, permettez-nous l’incartade suivante : dans une scène du Joueur de Rupert Wyatt, Mark Whalberg joue du mieux qu’il peut, c’est-à-dire en fronçant les sourcils, un professeur de littérature que l’âpreté de la vie conduit à flamber son pécule dans un casino pour anciens pauvres. Afin de rehausser l’intérêt de sa propre existence, il trace un parallèle grossier entre son indolence insupportable et la suprême indifférence de Meursault. « Tu me prends pour un prof démissionnaire, dit-il au directeur de son département, mais c’est la marque de ton ignorance, car moi j’ai lu Albert ». Il enfonce le clou de son idiotie pédante en proposant à ses élèves une explication « inédite », qu’il est « le seul à avoir construite » : Meursault tire cinq coups sur l’Arabe, car il conservait la dernière pour lui-même. C’est le pompon. Prenez Girard : la violence est justifiée par toute société comme expiation collective sacrée. Le Christ est le plus grand des boucs-émissaires, mais Meursault est le seul Christ que nous méritions. L’ostracisme du personnage de Camus est mis en œuvre par la bêtise mondaine qui enferme les hommes dans une image qui convient à tous (ici, celle d’un homme qui n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère). Comment ne pas voir l’éclatante supériorité d’un héros insensible qui meurt pour ce qu’il sait de la vérité sur le répétiteur à la fois docte et lymphatique qui dilapide ses sous plus vite que son ombre ? Jamais Meursault ne ment, jamais il ne prétend. Pourquoi a-t-il tué l’Arabe ? Parce qu’il faisait chaud. Pourquoi a-t-il connu Marie le lendemain de l’enterrement ? Parce qu’elle était belle. Le Joueur, quant à lui, bluffe sans cesse ; il mise un argent qu’il ne possède pas. Cela étant établi, pourquoi Camus déconsidère-t-il le suicide ? Car plus encore que le Christ, la blancheur de la voix et du regard de Meursault font signe vers le Christ enfin ressuscité, celui qui a fait l’expérience de l’indifférence du monde et qui, de la douleur, fait un moyen de connaissance de son inhumanité. Mais dans le monde sans Dieu de Camus, Meursault ressemble à un enfant précisément parce que sa douleur n’a aucun sens. Pas d’explosion mystagogique, pas de rachat transcendantal, rien de cette métaphysique révocable que Camus lit dans les Écritures. Le monde est redevenu glacial, étrange. Cependant, dans ce fatalisme, l’écrivain ne trouve aucun motif de résignation ; dans son consentement, aucune raison de baisser les bras. La vertu est sa seule récompense. Meursault est un Christ dont l’entreprise trouve sa source dans l’absence d’espoir. Est-il alors un bourgeois qui s’ennuie et lutte à peine contre ses pulsions de mort ? Non.

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