Le Musée des Confusions

Tout était déjà dans le nom du cabinet d’architectes allemand, à l’origine du projet du Musée des Confluences : Coop Himmelb(l)au. Construire le ciel bleu[1] ! Car c’est bien ce que font les collections du Musée des Confluences : exposer un ciel bleu fabriqué de toutes pièces, à savoir le mythe inépuisable et fatigant de l’humanité unie, au gré d’un anéantissement de l’historique, parce que les mythes n’ont pas d’histoire.

Le projet du Musée est limpide : raconter « le grand récit de l’humanité » pour fonder une « mosaïque humaine interactive », c’est-à-dire « construire une société humaine, fraternelle, prospère », comme si la prospérité allait de pair avec la fraternité.

Voici une salle sur la mort, la fameuse Fin, si mystérieuse, si profonde, et qu’on nous présente toujours comme une question, à laquelle nulle réponse ne peut être apportée mais qu’il faut pourtant poser. Le but de cette salle est de montrer la diversité des actes humains : certains acceptent la mort, d’autres la refusent, beaucoup honorent leurs morts, certains vont même jusqu’à organiser des cérémonies rituelles pour l’inhumation ou la crémation. D’ores et déjà, une figure du mythe : la juxtaposition, la parataxe ; se côtoient des objets funéraires africains et asiatiques, de petits textes sur le stoïcisme, etc. Ici tout est côte-à-côte : il n’y a plus de succession, plus de chronologie, plus d’histoire : tout est nivelé, indifférencié car posé non comme objet de connaissance possible, sujet à interprétation, mais comme preuve, argument dans un développement discursif concernant, in fine, l’unité inébranlable, métahistorique des conduites humaines. L’impression d’un tourbillon d’objets sans rapports et sans structure, de textes, d’images, de gadgets, participe pleinement de cette entreprise argumentative. Il s’agit d’oublier cette différence apparente, immanente, tourbillonnante, pour concentrer ses regards sur l’essentiel, le substantiel : le point commun de tous ces objets, de tous ces discours, de toutes ces personnes, c’est l’humanité profonde qui les relie, non pas dans une culture commune, ce qui est évidemment faux, mais dans une nature unique, indifférenciée, transcendante. Le musée n’est plus un lieu d’exposition mais, pour jouer sur les mots, d’imposition par le monologue argumentatif qui s’y déroule.

À une extrémité de cette salle sur la mort, on trouve une ronde de fauteuils très confortables, placés devant des télévisions. Sur ces écrans, des universitaires chenus, figures d’autorité, en gros plan, dissertent avec force rabâchage d’idées bien-pensantes sur la vanité et l’horreur du post-humanisme et de l’homme augmenté, qui amèneraient à une scission de la société en deux parties inégales, les riches et les pauvres (ce qui serait une grande nouveauté), et, surtout, ôterait à l’homme ce qui essentiellement le constitue : sa mortalité.

La salle Sociétés est répartie autour de trois pôles, censés résumer les actes humains fondamentaux : Organiser, Échanger, Créer. À l’entrée, un cartel nous rappelle qu’« animé d’un sens aigu de la curiosité, l’homme veut voir toujours plus loin, aller plus vite, découvrir d’autres territoires », et que la capacité des sociétés humaines à organiser, échanger, créer est proprement « infinie ». Ce langage, qu’un professeur de philosophie de terminale réprouverait (le fameux « de tout temps, les hommes »), s’organise autour de deux axes : le singulier au lieu du pluriel (l’homme et non les hommes), et l’usage du présent de vérité générale, qu’on retrouve même dans des énoncés faisant pourtant référence à une histoire précise : « au Japon, quand la contestation gronde, les symboles du pouvoir sont attaqués et seul l’usage de la force peut sauver un temps le régime ». Encore une fois, jouent l’unification, et la présentification, c’est-à-dire la négation de toute différence historique.

L’humanité comme caractéristique commune, métaphysique, au-delà du zoologique, est une notion recevable, et peut-être vraie. Le serait-elle, il n’en reste pas moins qu’elle n’a que peu d’intérêt intellectuel en comparaison des différences sociohistoriques, qui nous en apprennent bien davantage sur nous-mêmes que le fait évident de savoir que l’homme a besoin de se nourrir, de dormir, et meurt à tous les coups. Roland Barthes a écrit : « sans doute, un enfant naît toujours, mais dans le volume général du problème humain, que nous importe ‘’l’essence’’ de ce geste au prix de ses modes d’être, qui, eux, sont parfaitement historiques ? »

Crédit : Social3F

Crédit : Social3F

Le problème que posent les collections du Musée des Confluences est qu’elles répondent plus qu’elles n’interrogent, apportant des connaissances tellement saturées d’idées banales ou de maximes inintéressantes qu’elles empêchent, proprement, d’apprendre et de penser à propos des contenus présentés.

Prenons l’exemple du pôle Créer de la salle Sociétés, où l’on découvre une large collection de cristaux des produits utilisés dans la fabrication des smartphones et des avions. Un écran tactile nous indique quels cristaux permettent de construire quel objet technologique. La mise en regard de ces cristaux et des objets finis s’inscrit dans une logique de simplification excessive de la causalité : je pars de la pierre et j’arrive au smartphone, immédiatement ; pas d’usines, pas d’employés, pas de patrons, pas de travail, pas de durée. Les cristaux renvoient au mythe de la Matière Première, que l’Ingénieur Alchimiste transforme magiquement. C’est l’industrie dégradée en mystique, c’est-à-dire la confirmation que, de toute façon, personne ne peut comprendre, pas même dans un musée, les opérations infiniment délicates et complexes qui amènent un bout de pierre à devenir smartphone.

Dans le pôle Créer toujours, devant un métier à tisser Jacquard qui a développé, rappelons-le, un des prolétariats urbains les moins bien lotis de la première révolution industrielle, les ouvriers canuts, on nous explique que « le textile répond à des besoins fondamentaux de l’homme : se vêtir, se protéger ou se distinguer ». Indépendamment de la valeur de vérité d’une telle affirmation, on y observe néanmoins, par la simplicité même du propos et le rythme ternaire, qui fait sonner les mots comme des évidences, la mise en échec de la contradiction : allez soutenir que le textile ne répond pas au besoin de s’habiller. On frôle la tautologie, qui est l’esquive absolue à la contradiction, car c’est la figure qui désintègre la possibilité du savoir (qu’on se rappelle le mot de Barthes, encore lui, sur la tautologie : « sécurité admirable du néant »).

Dans le pôle Échanger, à l’intérieur d’une sorte d’igloo en plastique, un jeu de pong sur écrans tactiles est l’occasion pour un comédien en gros plan de nous rappeler que pour son anniversaire, un enfant est fier d’inviter ses copains (à condition qu’il en ait). Fêter son anniversaire et offrir des cadeaux est donc l’occasion de créer et de renforcer le lien parents-enfants, lien qui est évidemment « nécessaire à la constitution d’une communauté » (et à la sauvegarde de la consommation de masse). Pourquoi pas, mais de quelle communauté parle-t-on, de quel type de famille parle-t-on, si ce n’est de la société occidentale ? L’énoncé est ici faussement universalisant, et légitime ainsi certaines structures sociales au détriment d’autres. De même peut-on s’étonner du didactisme du propos : ainsi, on nous explique comment élever nos enfants.

Je passe sur l’écran invitant à mettre en perspective les costumes et les uniformes des hommes de pouvoir, traçant un parallèle entre le manteau de Louis XIV et le costume-cravate de Barack Obama (sous-entendu : il y a, il y aura toujours des chefs, pas question qu’il en soit autrement).

On pourra toujours me répondre que le musée est en grande partie destiné à un jeune public, mais c’est bien pire si c’est le cas : les enfants ont moins besoin encore que les adultes d’un florilège d’assertions discutables et démissionnaires de la pensée comme celles que le Musée des Confluences nous fait subir.

C’est l’alibi de la « grande famille des hommes » qui justifie l’injustice et la violence (voir dans la salle Sociétés l’apologie de la conquête et de la maîtrise des territoires, encore un « besoin fondamental »), c’est l’apologie du libéralisme grâce à ce qui serait l’essence de l’humanité, c’est l’étalage d’idées reçues sur la tolérance, le vivre-ensemble, la politique et le pouvoir, rendues légitimes par le recours à des figures d’autorité, les « spécialistes », c’est la dépolitisation par le nivellement des conduites humaines et leur « anhistorisation », c’est la recherche désespérée d’un nouveau « grand récit » humaniste intemporel, c’est le Musée des Confluences.

Marceau

Si le sujet vous intéresse, n’hésitez pas à lire cet article, qui porte sur la communication et la scénographie de l’exposition permanente du Musée des Confluences.

[1] Il s’agit en effet d’un jeu de mots sur Himmelblau, le ciel bleu, et Himmelbau, construction du ciel.

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Une réflexion sur “Le Musée des Confusions

  1. Pingback: Musée des Confluences : visite sous vide | REVUE BRAT

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