Musée des Confluences : visite sous vide

Le parcours permanent du Musée des Confluences déploie sur 3000 m2 un arsenal impressionnant d’objets, d’animaux et d’œuvres d’art dont la présentation est divisée en quatre grandes expositions thématiques : Origines, les récits du monde ; Espèces, la maille du vivant ; Sociétés, le théâtre des hommes, et enfin Eternités, visions de l’au-delà. En visitant les salles d’exposition, le sentiment plutôt exaltant d’être face à un réservoir de culture, de savoirs et d’histoire potentiellement infini, est rapidement remplacé par la frustration de ne rien parvenir à en tirer. Tout est là, objets splendides, espèces rares, curiosités incroyables… 5000 ans d’histoire sont représentés par des pièces qui ne sont peut-être pas toutes exceptionnelles, mais dont chacune en elle-même pourrait faire l’objet d’une longue et riche rencontre. Mais rien ne passe, rien ne circule, entre ces objets et le visiteur : ni sensation, ni savoir.

Pourtant, des agences de scénographie se sont appliquées à réaliser la mise en scène des différentes salles. Elles ont déployé leur savoir-faire, facturé des millions d’euros, pour proposer chacune « une expérience de visite », selon les termes du site internet du Musée. Et si le problème était là, dans cette prétention à configurer par avance les conditions de l’expérience des individus ? Le mode de pensée « communicationnel », qui s’étend à toutes les sphères de l’existence, provoque l’effet inverse de celui qui est proclamé : il garantit l’absence de toute expérience véritable, soigneusement tenue à distance par les dispositifs mêmes qui prétendaient la permettre.

Sous le terme de « scénographes », ce sont bien des agences de communication qui sont sollicitées pour réaliser les expositions des grands musées. L’agence Klapisch-Claisse, par exemple, qui s’est vu confier la conception de deux salles sur quatre, est une agence qui effectue par ailleurs des missions d’événementiel pour Nike et d’architecture intérieure pour Orange. C’est une réalité qui se fait ressentir sur le résultat des expositions, tant dans l’aspect visuel des salles que dans l’effet qu’elles produisent sur le visiteur. Le visiteur est soumis à des techniques de mise en scène de l’information et de présentation des objets qui sont développées par des communicants, dont le métier est de modifier ou influencer le comportement des individus (identifiés comme consommateurs) grâce à divers outils. En outre, le mode de pensée de la communication consiste à être toujours à la pointe de la tendance, fidèle au dogme de la nouveauté pour la nouveauté. Suivre une tendance plutôt que réfléchir à un problème muséographique, c’est probablement ce qui a poussé ces agences, employées par le Musée des Confluences, à réaliser des salles d’exposition plongées dans le noir complet, dans lesquelles les objets sont fortement éclairés par des spots lumineux qui les font apparaître comme irréels, brillants et parfaitement lisses derrière leur vitrine. Ce choix de scénographie était sûrement guidé par le souhait de présenter les objets le mieux possible, de faire quelque chose de « beau » avec les moyens technologiques les plus récents – un éclairage high tech – afin de créer un effet visuel spectaculaire. Mais l’effet esthétique produit n’est pas anodin, il doit être analysé dans ses conséquences politiques. La question esthétique – dans son sens le plus vaste de sensation, sensibilité – est en effet véritablement une question politique, car celle-ci est essentiellement la question de la relation à l’autre dans un sentir ensemble, une sympathie. Or, une communauté politique suppose un fonds esthétique commun, elle est la communauté d’un sentir. En ce sens, le conditionnement esthétique effectué par la communication, qui réduit la multiplicité de l’expérience à la satisfaction des pulsions primaires et enferme la majorité des individus dans des « zones esthétiquement sinistrées » où leur sensibilité ne peut s’exercer que sur des objets formatés, a pour effet de détruire la possibilité d’une communauté politique, comme le montre Bernard Stiegler dans son livre De la misère symbolique. L’expérience du visiteur doit être analysée dans ce sens, et ce n’est pas parce que cet espace se nomme « musée », lieu « culturel » par excellence, qu’il ne faut pas l’interroger sur sa capacité à faire reculer le désert esthétique plutôt qu’à l’accroître.

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Parcours « Éternités, visions de l’au-delà »

            Il suffit d’observer ce qu’il se passe lorsque l’on visite une salle d’exposition réalisée par des scénographes. Le visiteur marche dans le noir, sans distinguer ne serait-ce que les silhouettes des autres personnes autour de lui. En premier lieu, on lui impose de vivre une expérience entièrement solitaire. On lui donne à lire des panneaux explicatifs, mais son attention est d’abord et avant tout sollicitée par la profusion d’images brillantes. Le contraste entre les vitrines et la pénombre de la salle est si puissant que le visiteur agit comme un moustique dans la nuit, attiré par une source de lumière, puis l’autre. Son regard est rivé à des vitrines contenant une multitude d’objets qui, loin d’être classés ou hiérarchisés, sont juxtaposés selon des associations d’idée simplistes, hasardeuses, irrationnelles.

            En résumé, le visiteur est isolé, dans le noir, face à des écrans qui font défiler à l’infini et sans ordre des images de la multiplicité des objets du monde, qui sollicitent la pulsion scopique, le plaisir de regarder, et maintiennent une attention superficielle, juste le temps de zapper vers le prochain stimulus visuel. Cette expérience muséale se rapproche significativement de celle, banale, d’une recherche internet sur Google images. La même frustration semble d’ailleurs en émaner : le sentiment d’avoir l’immensité des savoirs et des faits du monde à portée de main, et de ne pouvoir entrer en contact avec eux d’aucune manière.

            Tout a pourtant été pensé en amont par ces agences qui prétendent organiser la visite, l’optimiser au maximum et même favoriser la liberté de parcours des visiteurs. Mais cette conception part de tels présupposés, elle se nourrit d’un tel impensé que, même avec la meilleure volonté du monde, elle échoue à remplir ses objectifs proclamés et favorise au contraire l’abêtissement et l’aliénation du visiteur, devenu simple spectateur. Le dogme de la liberté, par exemple, omniprésent dans les discours publicitaires, est une excuse pour abandonner l’individu à lui-même sans lui fournir les moyens d’une émancipation réelle. La « liberté » invoquée par les scénographes est utilisée pour masquer l’absence de propositions muséographiques fortes et imaginatives qui impliqueraient de contraindre ou d’orienter en partie le parcours du visiteur pour permettre la sortie de soi nécessaire à tout apprentissage, à toute nouvelle expérience ou rencontre. Dans les espaces organisés par la communication – même scientifique – il s’agit de rester confortablement installé dans son moi, et c’est la tautologie qui prime : « JE = JE », narcissisme apolitique accentué dans le cas du Musée des Confluences par le contenu même des salles, qui entendent faire admirer l’Homme à l’Homme (voir à ce sujet cet article).

            Cette extension du domaine de la communication à la sphère du musée ne va pas de soi, il pourrait en être autrement. La communication est un medium pour vendre. Elle s’adresse à l’individu consommateur, il n’y a donc aucune raison qu’elle ait sa place dans la réalisation d’un musée. Un musée n’est pas soumis à la loi du marché, il n’a pas pour obligation d’être compétitif. Son utilité, son apport, son rayonnement se placent sur un autre plan. Aller au musée, qu’il soit d’art, d’histoire, de société, de science ou des techniques, c’est adopter un rapport au monde différent de celui de la consommation, et expérimenter d’autres modes d’être, qui peuvent être très variés : enrichir son expérience, son savoir, admirer des œuvres ou des objets, stimuler son imagination, vivre un moment avec des amis, sa famille, découvrir de l’inconnu, être confronté à une perception alternative du monde… Bref, sentir et apprendre, deux activités humaines qui sont entièrement exclues du mode d’être consommateur. Le Musée d’Ethnographie du Trocadéro à Paris, dans les années 1920-1930, constituait un espace de vie original, et ce avec des moyens financiers bien moindres. Il a été un lieu d’expérience et de découverte pour les contemporains qui s’y donnaient rendez-vous, s’y promenaient à travers des salles poussiéreuses, mal fichues, mal éclairées,… mal scénographiées en somme. Mais ils y passaient parfois la nuit, y revenaient souvent, et s’y éveillaient à des sensations inconnues au travers des objets ethnographiques étranges qui nourrissaient leur imagination. Le palais d’architecture mauresque abritait la plus grande salle des fêtes de l’époque, mise à profit pour des galas et des défilés de mode à l’ouverture des expositions. Une génération d’artistes fauves et cubistes comme Picasso ou les surréalistes comme Breton fréquentaient régulièrement le Musée et y puisaient l’inspiration, faisant de ce qu’on appelle aujourd’hui leur « expérience de visite » une source féconde de création et d’invention. Le Musée d’Ethnographie du Trocadéro a contribué à former la sensibilité de ses contemporains, et a joué à sa façon un rôle intéressant dans la société. Il est un exemple d’un lieu de culture devenu le creuset d’expériences neuves et originales sans que personne ne l’ait spécifiquement recherché. Certes, il sera aussi le lieu des premières opérations de « communication » au Musée, initiées par Georges Henri Rivière qui, par exemple, eut l’idée de mettre Joséphine Baker en vitrine pour un lancement d’exposition. Mais de ce type d’artifices qui visent à faire ponctuellement du musée un lieu de vie, de fête, et de mondanité pour attirer les visiteurs, pourquoi est-on passé au nivellement total, à l’aplatissement, au lissage consensuel de l’intégralité de l’expérience du visiteur par des agences de communication ?

            La nullité de l’expérience du visiteur au Musée des Confluences provient de la mise en place d’un dispositif qui le réduit à être le spectateur passif des objets exposés, et l’usager docile d’un parcours fléché où il est impossible de créer une trajectoire personnelle. Ce qu’offre le Musée des Confluences comme expérience n’est pas celle d’une visite d’exposition, mais celle de la consommation d’un parc d’attraction où il n’est pas la place pour une sensation neuve, pour une rencontre sensible avec un objet, une idée, une culture. Peut-être est-ce parce qu’avec ce type de musée, il ne s’agit plus de créer une institution culturelle mais de mettre en œuvre un plan d’aménagement du territoire, au même titre qu’une autoroute, un centre commercial ou un nouveau quartier. Le Musée devient une pièce dans l’ensemble urbanistique regroupé sous la marque déposée « Confluence » qui contribue à faire de la métropole lyonnaise un vaste espace de divertissement déraciné, où tout ce qui fait l’intérêt, le vivant de la vie, est perdu au profit de la fluidité sans heurts des échanges et des relations entre individus séparés.

Raphaële Javary

Pour aller plus loin :

 http://www.louvre.fr/sites/default/files/medias/medias_fichiers/fichiers/pdf/louvre-txt-ref-daniel-jacobi.pdf

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Une réflexion sur “Musée des Confluences : visite sous vide

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