La Gonette arrive à Lyon : quelques réflexions autour des Monnaies Locales et Complémentaires (MLC)

L’initiative des monnaies parallèles, dont le succès et l’explosion sont récents (depuis la crise financière de 2008), prend sa source dans un constat : le chiffre de 2%, représentant la part de l’économie réelle dans la totalité des transactions financières mondiales. L’économie réelle, c’est l’ensemble des transactions de biens et de services ainsi que l’ensemble des transactions opérées par les producteurs pour construire, faire pousser, ou autre, les produits qu’ils vendent. Quand j’achète des carottes, c’est de l’économie réelle, de la même manière que lorsque le maraîcher achète de l’engrais pour ses carottes. Or, 98% des transactions financières mondiales sont du ressort de l’économie virtuelle, autrement dit de la spéculation financière.

C’est pour contrer cette prétendue « saleté » de la monnaie traditionnelle, qui sert en majeure partie donc à enrichir quelques poignées de traders, que l’initiative des monnaies parallèles est née.

Or, nous autres Lyonnais, nous voici directement concernés par ce type de projets, dans la mesure où la Gonette, monnaie complémentaire assez proche dans son fonctionnement, semble-t-il, du Sol-Violette à Toulouse par exemple, débarquera et commencera de circuler à Lyon à partir du 7 novembre. Intéressons-nous alors à son fonctionnement et interrogeons-nous sur ses éventuelles limites. Façon de prendre une posture critique, de ne pas s’en laisser conter dès les premiers instants.

Je ne suis pas économiste, loin de là. Cependant à projet de monnaie qui se dit « citoyenne », article d’un citoyen en tant que tel, pas plus malin ni plus connaisseur qu’un autre. Mon propos sera donc simpliste, à plusieurs reprises.

Si j’en crois les quelques blogs et articles que j’ai parcourus, il existe deux types de Monnaies Locales et Complémentaires (MLC) : d’abord, celles qui sont entièrement informatisées, sans être imprimées sur des billets, comme le fameux TEM en Grèce. Il s’agit d’un site internet sur lesquels les participants enregistrent les échanges de biens et de services auxquels ils se prêtent, dans une logique simple de don et de contre-don : donner un poulet à un autre membre amène à se voir gratifié de tant de TEM sur le site, de telle sorte qu’il est possible alors de les dépenser pour acquérir une heure du temps d’un charpentier, par exemple. Mais la Gonette fonctionne par émission de billets, comme le Sol-Violette à Toulouse. Cette différence, indépendamment de la question écologique des effets de l’impression papier, est grandement pratique.

Pour une monnaie « papier », le principe est le suivant : cette monnaie ne peut se dépenser que chez des producteurs partenaires, dont la participation est conditionnée par une série de critères de respect écologique et humain. En clair, un magasin où je peux payer en gonettes serait un magasin « propre », appliquant une politique stricte de traçabilité des produits, de respect de l’environnement, de privilèges accordés au local, et de recrutement social, par exemple. La monnaie elle-même, pour préserver cette « propreté », est soumise à certains règlements : elle est fortement traçable et tracée, d’abord. Chaque billet en Sol-Violette est scanné régulièrement pour savoir où va l’argent, comment il est dépensé, etc.

Ensuite, et c’est un point fondamental, les MLC usent souvent du principe de la monnaie dite « fondante », c’est-à-dire qui perd de la valeur au bout d’un certain temps. Je dois donc dépenser rapidement mes gonettes (la version papier de ces dernières ne fonctionnera pas ainsi, mais la version électronique, oui), sans quoi mes gonettes perdent de leur valeur et mon pouvoir d’achat diminue donc. Ce procédé a deux effets :

  • en premier lieu, il interdit la capitalisation ou thésaurisation : je ne peux pas m’enrichir grâce aux gonettes.
  • en second lieu, il force, en quelque sorte, la circulation de la monnaie, qui est créatrice de richesses. En effet, si je dépense dix gonettes pour acheter de la viande, et que mon boucher achète avec ce même billet de dix gonettes trois kilos de pommes de terre, cela fait au total vingt gonettes échangées. Si le vendeur de pommes de terre achète avec ses dix gonettes, mettons du papier recyclé, cela fait trente gonettes échangées, et ainsi de suite. La circulation de la monnaie est en ce sens créatrice non seulement de dynamisme économique, mais aussi de richesses, car le pouvoir d’achat circule avec la monnaie. Ainsi un procédé censé m’amener à un mode de consommation éthique et responsable me force-t-il, en fait, à consommer davantage. Toutefois, encore une fois pas de mélange : la gonette ne fonctionnera pas ainsi.

En somme, en citant le flyer promouvant le projet de la Gonette (que vous trouverez ici, ou sinon vous m’appelez j’en ai un chez moi), cette MLC me sert à « soutenir les commerçants et producteurs locaux », à « protéger l’environnement », à « respecter l’humain », et à mieux consommer, mais aussi à « ne plus alimenter les dérives des marchés financiers », à « favoriser l’emploi local », à « (re)créer du lien avec les gens », à « apprendre la vraie démocratie ». Tout cela m’amenant à « (re)trouver mon pouvoir politique »[1].

Examinons à présent les limites d’un tel projet. Bien entendu, et je me permettrai de me répéter à la fin de cet article, énumérer quelques défauts ne signifie pas que cet article ne soit pas d’abord de promotion. Mais vous êtes sur Brat, vous avez sûrement compris que la promotion pure et simple ne fait pas partie de nos centres d’intérêts.

Premièrement, le maintien des salaires et des inégalités qui vont avec. Je ne m’enrichis pas grâce aux Gonettes, on l’a dit, mais ma situation financière ne change pas d’un pouce : que je sois riche ou pauvre, je le reste.

Cela est dû en grande partie à l’indexation sur la monnaie traditionnelle, l’euro en l’occurrence, sur une base de 1 pour 1. Dès lors, la MLC est soumise aux fluctuations du marché et de la valeur de l’euro. Toutefois, cette remarque a deux contre-arguments : d’une part, l’indexation sur l’euro est la condition de la légalité (les MLC ont le même statut juridique que les Tickets Restaurant) ; d’autre part la conjoncture économique fait que les phénomènes d’inflation ou de récession ont des conséquences mineures sur les coûts des produits de base en local. L’évolution des prix est due à d’autres facteurs, qui pourraient ne pas toucher les MLC[2].

Un autre problème est dans le maintien, voire l’entérinement de la rupture entre producteur et du consommateur. Dans un contexte où, au niveau local notamment ainsi que sur le Web, se développe l’économie du share (voir à ce propos cet article hypra-ouf), dont le principe est le C2C (consumer-to-consumer), de quelle façon un projet comme la Gonette peut-il s’adapter ? On pourrait répondre que cela ne change pas grand-chose, et que l’on pourrait très bien payer en Gonettes sur certains sites de sharing (ou de la main à la main IRL, peu importe), mais, et c’est là une nouvelle limite de la Gonette, l’avantage (ou le défaut, d’ailleurs) premier d’une telle monnaie réside dans l’obligation faite aux consommateurs et aux producteurs de consommer et de produire de façon alternative. Or l’économie collaborative a pour but premier de répondre aux phénomènes de précarisation et de fin de l’emploi qui touchent la société, et non, comme les MLC, de manifester ou renforcer son engagement écologique et respectueux de l’humain.

La question qui se pose à moi réside donc dans l’intérêt que pourraient avoir les gonettes vis-à-vis des nouvelles formes d’échanges économiques qui se mettent en place : peut-être, finalement, les MLC pourraient-elles avoir le même effet dans les économies en C2C que dans l’économie traditionnelle, celui de réguler et d’assainir les échanges. En ce sens, les MLC se posent (et c’est souligné à plusieurs reprises sur les blogs promoteurs de ces projets) à l’opposé du Bitcoin, cette monnaie virtuelle conçue en 2009 par le mystérieux Satoshi Nakamoto. Le Bitcoin est anonyme, hors-sol (mondial), et entièrement dérégulé ; les MLC sont enracinées dans le local et soumises à une exigence de traçabilité très forte, plus forte encore que les monnaies émises par les banques centrales elles-mêmes.

Plus globalement, l’intense avantage de la Gonette serait d’opposer à la monoculture financière (euro-dollar) un souci de diversité fiduciaire, qui est pour l’instant géographique, mais pourrait devenir fonctionnelle : une monnaie pour acheter des aliments, une pour acheter des tickets de métro, etc.

Le seul problème, intrinsèque à la question monétaire, et qui fait dire qu’en un sens, l’initiative de la Gonette, malgré tous les espoirs dont elle est porteuse, demeure enracinée dans une idéologie indécrottablement libérale, c’est la question de la valeur. Comment fixer les prix, en admettant qu’on se désolidarise de l’euro, si ce n’est en s’en remettant au jeu de l’offre et de la demande, en rendant hommage à la « main invisible » du libéral Adam Smith, main qui guiderait magiquement les intérêts particuliers vers un plus grand bien collectif ?

Néanmoins je suis, personnellement, en faveur de l’initiative de la Gonette, et j’écris cet article, comme mentionné plus haut, en partie pour, à ma petite échelle, participer d’une entreprise de visibilité de ce projet qui m’intéresse. J’enjoins les lecteurs à s’y intéresser ; c’est toujours une action, un pas de plus, et à ce titre toujours salutaire.

Marceau

Le site de la Gonette

Et un reportage sur le Sol-Violette, où l’on comprend plus clairement et de manière plus agréable ce que j’ai dit dans cet article.

[1] « Petit test pour voir si je suis Gonette-compatible ».

[2] Mes connaissances en économie sont trop faibles pour aller plus loin. Les commentaires d’éclaircissement, de précision, ou tout simplement les commentaires, sont les bienvenus, évidemment.

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