Économie collaborative : en finir avec les lendemains qui chantent

On en a parlé beaucoup en bien, avec beaucoup d’emphase, c’était quelque chose d’émergent, le signe d’une société qui change. Et puis dernièrement, on en a parlé autrement, que finalement, ce n’était pas forcément si bien que ça. Quand on parle d’économie collaborative, ou d’économie du partage, ou de ces mille autres avatars qui ont tous un sens propre mais que tout le monde confond et utilise à tort et à travers, on tourne vite autour du poncif : « c’est super, mais y’a des dérives ».

Alors quelles vraies leçons tirer des derniers débats à propos d’Uber, des taxis et de l’« économie altruiste » (dixit Attali)?

Le débat n’est pas récent, et cette contribution rejoint une multitude d’autres, mieux documentées et plus concrètes. La présente sera peut-être juste un peu plus ronchonne et techno-critique. Afin d’avoir un point de vue partial et partiel plus percutant, on se limitera en fait ici à parler des plateformes numériques de mises en relation de pairs à pairs à vocation lucrative, simplement parce que c’est souvent les Uber, les Drivy, les BlablaCar, les Zilock, qui font la couv’ des magazines généralistes. On ne tranchera pas définitivement, mais peut-être bien que le lecteur mal avisé en sortira grandi.

Crédit : OuiShare

Crédit : OuiShare

  1. Le capital et le travail, on y revient toujours

Bah oui. Quand un service autour de l’économie du partage se met en place via une start-up (c’est souvent le cas), l’entrepreneur – le mec qui veut se faire des thunes et/ou avoir un impact social – fait une levée de fonds auprès de financeurs – les mecs qui ont des sous et qui veulent en avoir plus après –, histoire d’avoir un peu des sous quand même en attendant des recettes. (On pourrait longuement parler de la figure de l’entrepreneur (social ou pas), de cette sorte d’éthique mégalomane et superficielle, mais ce n’est pas le sujet.) Et donc bon, les financeurs, en général, ils veulent que l’argent qu’ils « investissent », ça leur rapporte. C’est ce qu’on appelle le profit. Bon, et bah, au bout d’un moment, la logique du profit est plus forte que la logique de l’intérêt général. Y’en a qui diraient même que le profit, c’est justement l’antithèse de l’intérêt général puisqu’on ne fait du profit qu’avec de l’exploitation du travail des gens (la « survaleur » chez Marx).

Ce qui explique pourquoi il y a problème quand des acteurs de l’économie collaborative (Uber) font du profit en ne salariant pas des gens qui travaillent pour eux (les chauffeurs UberPop). Drôle d’oubli. En faisant comme si. Si ce n’est pas ces non-salariés que ça énerve[1], c’est ceux qui paient les coûts sociaux de cet oubli qui finiront par l’être (les taxis, mais aussi l’ensemble des contribuables). L’astuce est de faire croire que ce sont les usagers de la plate-forme qui font du profit : en effet, on gagne de l’argent grâce à son « capital » (sa voiture personnelle, sa perceuse). Soit. Mais on travaille aussi (on met le produit en ligne, on conduit la voiture, on fixe les rendez-vous). Et la plate-forme, elle paye aussi des salaires, mais après, elle gagne aussi de l’argent, et si elle peut en extorquer plus à ses clients, elle le fera. Ou ses concurrents le feront. Ou une autre « innovation » le fera.

Bref, un service lucratif, même avec l’adjectif « collaboratif », c’est la logique du marché, et c’est un sain rappel. Rappel mis encore plus en lumière par le fait qu’on voit bien qu’il n’y pas vraiment de problème de ce genre avec les services « collaboratifs » gérés par des institutions à but non-lucratif, c’est à dire sous forme de fondation, d’association ou de coopérative (les deux dernières sont démocratiques en sus). Par exemple, Wikipédia est géré par une fondation à but non-lucratif, et si le projet a du mal à se financer, c’est bien la preuve qu’il ne fait pas de profit et participe vraiment à la construction de quelque chose de positif.

  1. Le capitalisme est invasif, il marchandise tout très efficacement

L’exemple grossier qu’on prend souvent pour parler de l’économie du partage, vous savez, celle où on passe de la propriété à l’usage (clin d’œil rigolo au premier point, vous ne trouvez pas ?), c’est l’exemple de la perceuse. Une perceuse qui sert 10 minutes par an, et qu’il est donc évident de proposer sur un site de location de matériel. À la clé, les gens n’achètent pas d’objets inutiles et donc, la planète est contente. Mais pourquoi tout le monde ne le fait-il pas ?

D’abord parce que ça ne vaut pas le coup – le coût, en termes de temps, de risques, de tout…

Mais surtout, WTF, j’ai besoin d’une perceuse, je vais sonner chez mes voisins, ou demander à ma sœur qui habite pas loin, et je leur offre l’apéro, un gâteau au chocolat, des bisous…

apéro gâteau

Le temps est plutôt venu pour qu’on démarchandise, qu’on dé-économise, plutôt que de créer avec enthousiasme des marchés qui n’existaient pas encore. Plutôt que de créer une rareté factice et de faux besoins, il faut construire des solidarités réelles et résilientes. Une société saine se construit aussi sur une logique de don/contre-don.

Que fait un site de location entre particuliers, un site de covoiturage, un site d’enchères ? Il profite de la baisse radicale des « coûts de transaction » pour lancer une activité de commerce où il n’est pas propriétaire de ce qu’il vend ou loue. Révolutionnaire en quelque sorte. Mais n’est-il pas terrifiant de se dire qu’en plus de travailler, il nous faut maintenant devenir commerçants à nos dépens ?

Le pire vient peut être du fait qu’on appelle ça « économie du partage ». C’est un bel oxymore en fait. (Comme développement durable, quoi).

  1. Le numérique, c’est ni écolo, ni convivial

Il serait impossible de mettre en lien tous ces gens, ces mini-services de pair à pair, sans l’outil informatique. Ces plateformes permettent aussi d’assurer une certaine sécurité dans les échanges de bons procédés, avec des assurances, des moyens de paiement dématérialisés et garantis, etc. Bref, le numérique, ça change tout, et la société ne peut que mieux s’en porter.

D’abord, et contrairement à ce que semblent affirmer certains acteurs du secteur, le numérique n’est pas un secteur « dématérialisé » : il faut des ordinateurs pour les usagers, des serveurs pour héberger les services, et de l’électricité, beaucoup d’électricité (jusque 10 % de la consommation mondiale).

eco coll from internet

Mais surtout, il est dangereux de s’en remettre à des dispositifs techniques aussi complexes pour gérer le manque de confiance et de solidarités locales dans nos sociétés. Non pas qu’il ne faille pas utiliser de stratagèmes pour agir sur le social, non, mais les plateformes d’économie collaborative sont des outils techniques qui nous échappent. Comme dirait Ivan Illich, ce ne sont pas des techniques « conviviales » : in fine, ce que l’on gagne ne vaut pas ce que l’on perd, c’est à dire notre capacité à nouer des liens de confiance, à prendre des risques, à calculer par nous-mêmes ce que nous coûte telle ou telle action.

Exemple concret : quelqu’un (l’auteur) doit aller de Lyon à Viviers, pour un événement quelconque, on le met donc en relation avec quelqu’un d’autre. Ce quelqu’un d’autre, un peu embêté par la démarche mais enclin à aider, l’embarque. En guise de participation financière : le prix du marché fixé sur le site de covoiturage, « parce que c’est le prix du marché, quoi ». C’est une anecdote singulière, mais c’est inquiétant.

Un outil convivial, c’est un outil dont le fonctionnement est compréhensible par une majorité de ses usagers, transparent sur son fonctionnement, dont on doit pouvoir se passer (même si c’est plutôt la galère sans) et qu’on peut reproduire sans trop de difficulté. Aujourd’hui, une plate-forme de l’économie collaborative n’est pas un outil convivial.

  1. Franchement, qu’est-ce que ça change globalement?

Et puis enfin, l’argument de mauvaise foi : est-ce que votre vie est vraiment mieux depuis qu’on parle de l’économie collaborative ? Est-ce que votre cage d’immeuble est moins souvent saccagée ? Est-ce que les pauvres de Vaulx-en-Velin vont trouver un emploi ? Non.

Est-ce que c’est agréable de se voir donner des leçons par des petits péteux en Stan Smith et Ray-ban qui sortent d’HEC avec des anglicismes dans chaque phrase sur des concepts fumeux ? Est-ce que c’est sympa de voir des rapaces en costard sur BFM Business parler du potentiel de la « sharing economy » et de l’entrée en bourse d’une plate-forme de location de chaussette usagée ? Non.

C’est un peu stupide d’attendre de tels dispositifs ce qu’ils ne promettent pas. Mais certains gourous et hommes politiques sont sujets à la sacralisation de la technique : une innovation technique = une solution à un problème. Alors que ce qu’il manque à nos sociétés, ce ne sont pas les innovations techniques, ce sont les expressions concrètes de la solidarité et de l’envie de faire société, même dans l’effondrement écologique que nous vivons.

Mais alors quoi ? Tout est mauvais ? L’économie collaborative, c’est caca ? Peut être pas. On peut tenter de séparer le bon grain de l’ivraie en suivant la méthode suivante. Si la plate-forme :

  • est sans-but lucratif (forme juridique du gestionnaire),
  • créé un bien commun sans privatiser ce qui était public ou ouvert,
  • utilise des outils conviviaux (code source libéré par exemple, transparence, respect des données privées),

Alors a priori, c’est ok.

On peut se réjouir que des initiatives capitalistes permettent des rencontres improbables en covoiturage, permettent de donner du travail (ultra-précaire) de chauffeurs à certains, de remplacer des pratiques polluantes par des moins polluantes… Mais on ne doit pas oublier que si on se réjouit de ça, c’est que le système économique a aussi réussi à détruire des choses aussi élémentaires que le lien social, le droit à un travail, le sens de la mesure. Et qu’on peut donc espérer mieux.

On a ici volontairement passé sous silence tout ce qui pourrait se ranger dans le fourre-tout de l’économie collaborative, mais sans l’outil numérique ni le profit : bricothèques, ateliers participatifs, AMAP, coopératives de consommateurs… Autant de services qui viennent se mettre à la suite d’actions militantes de terrain plus anciennes, d’alternatives concrètes, qui portent en elle un vrai projet politique.

Joseph d’Halluin.

http://www.bastamag.net/Numerique-cette-empreinte

http://www.slate.fr/lien/65387/cout-energetique-internet-centrales-nucleaires

http://www.zdnet.fr/actualites/le-numerique-consomme-10-de-l-electricite-mondiale-39793222.htm

http://magazine.ouishare.net/fr/2014/11/pourquoi-la-plupart-sites-de-consommation-collaborative-ne-marcheront-jamais/

http://www.lesechos.fr/14/10/2014/LesEchos/21792-053-ECH_pourquoi-rifkin-fait-fausse-route.htm

http://rue89.nouvelobs.com/2013/10/16/jeremy-rifkin-plait-beaucoup-maitrise-mal-dont-parle-246641

http://www.slate.fr/economie/81817/economie-du-partage-nexiste-pas

http://www.slate.fr/story/90333/economie-collaborative-partage

http://100futurs.fr/blog/leconomie-collaborative-triple-piege-dune-utopie/

[1] http://siliconvalley.blog.lemonde.fr/2015/09/03/comment-les-travailleurs-1099-menacent-luber-economie/

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2 réflexions sur “Économie collaborative : en finir avec les lendemains qui chantent

  1. Pingback: La Gonette arrive à Lyon : quelques réflexions autour des Monnaies Locales et Complémentaires (MLC) | REVUE BRAT

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