Tous de gauche : du manque de discorde en sciences sociales

Quelques précisions sur le billet ci-dessous sont nécessaires à sa compréhension : notre argument- que les sciences sociales ont besoin d’une plus grande diversité politique – ne nie pas les avancées colossales que ces champs d’études ont permis, elle ne remet pas en cause la validité de la plupart des études canoniques, elle n’a pas pour but de déconsidérer qui que ce soit. Elle appelle seulement de ses voeux une plus grande hétérogénéité idéologique afin que la méthode scientifique puisse reprendre ses droits. Également, pour éviter la répétition de périphrases incommodes, nous utiliserons le terme de “progressistes” pour désigner les individus qui se reconnaissent à gauche, et “conservateurs” pour désigner ceux qui se reconnaissent à droite.

Considérez la chose suivante, qui m’est arrivée plus d’une fois : je me retrouve à discuter avec un camarade universitaire qui se reconnaît moralement à gauche, et nous évoquons la sous-représentation des conservateurs dans l’enseignement supérieur. Mon interlocuteur reconnaît qu’effectivement, c’est une réalité, mais que cela tient sans doute au fait que les conservateurs ne recherchent pas les postes académiques, ou bien peut-être qu’ils n’ont pas les qualités appropriées. À quoi je réponds : “Ah oui. Et pour quels autres groupes sous-représentés pensez-vous que votre explication fonctionne ?”. On est le Cyrano qu’on peut, soit – mais l’autre s’est tu.

Les sciences sociales sont sabotées par l’homogénéité idéologique de ceux qui la pratiquent : voilà ma thèse que je déplie maintenant. Le terme d’idéologie, en manque d’une définition parfaite, implique toujours la vigilance d’un groupe à la transgression de certaines valeurs. Ainsi, le féminisme est une idéologie vigilante au traitement injuste des femmes ; l’écologisme est une idéologie vigilante aux dégâts environnementaux ; le fascisme est une idéologie vigilante à la subversion de la “bonne” hiérarchie économico-politique, etc.

Le monde subit des dégâts moraux, c’est un constat qui ne se réfute pas – je suis presque gêné d’écrire une phrase pareille. Il serait donc absurde d’interdire aux professeurs et aux chercheurs d’avoir une position idéologique particulière. Seulement, il est embêtant qu’au sein des sciences sociales, ces engagements ne soient pas plus variés. En effet, la logique de la recherche scientifique repose sur la falsifiabilité des énoncés : le chercheur doit constamment confronter sa théorie aux tentatives les plus féroces de réfutation ; seulement alors la théorie sera-t-elle provisoirement considérée comme “non-fausse”. C’est l’idée de Karl Popper, je n’aurais pas trouvé ça tout seul.

Karl Popper (1902-1994), impose ta falsifiabilité.

Karl Popper (1902-1994), impose ta falsifiabilité.

Or, puisque les idéologies tournent autour de soucis similaires, ceux qui partagent la même idéologie partagent également les mêmes valeurs et les mêmes tabous. En ce cas, si on ne fait pas assez attention, un champ académique se transforme en une communauté morale au nez et à la barbe des observateurs ; laquelle communauté, comme toutes les autres, bricole une réalité seconde qui éclipse aux yeux de ses membres les questions ou hypothèses qu’elle juge indésirables – pour des raisons idéologiques, et donc morales. Pour la validité méthodologique du processus scientifique, c’est dangereux.

Il y a au moins deux manières par lesquelles l’homogénéité idéologique favorise la stagnation scientifique.

  • En limitant l’éventail de la recherche.

Une fois que la communauté morale a encodé ses valeurs et ses tabous dans la recherche, certaines hypothèses ne sont plus posées. Prenons deux exemples :

La question des stéréotypes

A partir des années 1930, les chercheurs en psychologie sociale affirmaient que les stéréotypes, par nature, sont incorrects. Point n’était besoin de le prouver, car les stéréotypes étaient eux-même stéréotypés comme destructeurs du lien social, mal intentionnés, injustes et incorrects.

Certains d’entre eux sont effectivement faux, idiots, grossiers. Mais d’autres, potentiellement, ont un fondement empirique valide, et correspondent à des estimations subjectives des caractéristiques d’un groupe. Ils s’étendent de la proportion d’élèves en échec scolaire aux communautés les plus susceptibles d’être victimes d’agression, en passant par les populations les plus partisanes de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. C’est seulement depuis 1978, date de la première étude rigoureuse sur l’exactitude des stéréotypes, qu’une douzaine d’autres ont été menées – et par des chercheurs américains centristes, cela va sans dire. Elles ont d’ailleurs prouvé que, parmi tous les effets que la psychologie sociale étudie, la pertinence des stéréotypes est un des plus robustes. Voilà une première erreur qu’on a mis longtemps à déraciner.

La portée et la visée des préjugés

La publication par Adorno des Etudes sur la personnalité autoritaire en 1950 a posé la première pierre du postulat suivant : sur l’échiquier politique, les préjugés et l’intolérance se retrouvent généralement à droite. Allport, dans La nature des préjugés (1954), fait explicitement le lien avec le conservatisme. En 2013, une étude du libertarien Henry Chambers constate que les groupes qui sont généralement la cible de préjugés appartiennent aux couches populaires et tendent à gauche : ce sont les Afro-Américains, les communistes, etc. En élargissant le champ d’application de son travail, il arrive à la conclusion que les conservateurs ont des préjugés à l’encontre de groupes généralement liés à la gauche (les Noirs, etc.), de même que les progressistes en ont à l’encontre de groupes généralement liés à la droite (les chrétiens, les militaires, etc.).

A nouveau, la psychologie sociale partageait un récit moral herméneutique dont la prédominance avait restreint la portée de la recherche : elle ne s’intéressait au préjugé que dans la mesure où il attaquait des groupes dont la gauche a le souci. C’est l’application d’un libertarien qui a permis d’élargir le champ des cibles, et d’amener la science à un résultat plus nuancé, c’est-à-dire moins faux.

Alors, c’est joli de critiquer, mais comment éviter que les sciences sociales ne s’enlisent dans des sujets qui ne font rien qu’à conforter un récit moral ? Une piste tient à la re-formulation des questions. Par exemple, au lieu de présupposer que les stéréotypes sont naturellement faux, je devrais dire : “Dans quelle mesure les stéréotypes sont incorrects ? Qu’est-ce que la recherche empirique en dit ?”. J’éviterais de demander : “Pourquoi les conservateurs ont-ils tant de préjugés ?” (comme dans l’étude Bright Minds and Dark Attitudes de Gordon Hodson et Michael Busseri (2012), pas tip top à ce titre) et je dirais plutôt : “Quels sont les groupes que les préjugés ciblent particulièrement, et pourquoi ?”. C’est une idée.

  • L’homogénéité idéologique favorise la stagnation scientifique en soutenant la pérennité des biais de confirmation

Le biais de confirmation a été théorisé par Raymond Nickerson en 1998. Ce chercheur a compilé des preuves empiriques selon lesquelles nous avons tendance à ne prêter attention qu’aux données qui confortent nos convictions, tandis que les éléments contradictoires seront survolés par notre esprit biaisé. Au quotidien, c’est extrêmement prégnant ; si le débat glisse vers des sujets moraux à haute teneur émotionnelle, ou sur l’identité culturelle d’un groupe, il est terriblement difficile de s’en départir. De là à encourager l’extrémisme dans un système à forte polarisation politique, il y a un petit Rubicon.

Ainsi, nous sommes très performants quand il s’agit de trouver des défauts au raisonnement d’autrui, et plus encore dans le cas où le locuteur est mon adversaire politique ou moral. Au sein d’un groupe qui souhaite faire communauté, c’est pratique ; pour des scientifiques, c’est plus gênant. Cela met en danger le protocole de l’évaluation par les pairs, qui garantit la validité provisoire des études : par biais de confirmation, les comités de lecture s’échineront à trouver des erreurs dans les papiers dont les conclusions leurs déplaisent, tandis qu’ils épargneront les faiblesses méthodologiques de ceux qui les confortent. Si des théories sont sujettes à une permissivité durable, elles feront office de sens commun sans avoir été jamais assises sur des preuves vraiment robustes.

L’idée, ici, revient à susciter une plus grande diversité de points de vue au sein des sciences sociales, afin d’atteindre la situation où les biais de confirmation tendent à s’annuler.

  • Pourquoi y a-t-il si peu de non-progressistes en sciences sociales ?

Cette question porte en son sein le problème de la sous-représentation d’un groupe dans n’importe quel domaine. Voyons quatre des pistes qui sont habituellement engagées.

Une différence de compétences

Il est parfois soumis l’idée que les conservateurs n’ont pas les qualités du chercheur : leur ouverture à l’expérience est faible, le respect de l’autorité les empêche d’ébranler les conventions. Hodson et Busseri, les mêmes, avaient publié des résultats qui soulignaient la corrélation inverse (quoique modeste) entre le niveau de QI et le conservatisme. Ceci n’est pas confirmé par la recherche, pour deux raisons : d’abord, leurs données sont des médianes, c’est-à-dire qu’elles signifient qu’il y a plus de conservateurs à faible QI, mais elles n’impliquent pas que tous les conservateurs aient un QI plus faible. Egalement, alors que le conservatisme social est effectivement corrélé négativement, le conservatisme économique engendre des résultats supérieurs (c’est le travail de Kemmelmeier, en 2008). Cette explication ne semble pas valide.

Une conséquence de l’instruction

D’autres suggèrent que le propre de l’instruction, nourrie philosophiquement des Lumières et organisée par la IIIe République, est de transmettre des valeurs humanistes, plus proches du progressisme que du conservatisme. En réalité, il s’avère que l’orientation politique des adolescents et des étudiants n’est pas intrinsèquement liée à l’acquisition d’un bagage intellectuel : Alexander Astin a publié en 1993 What Matters In College, fruit d’une recherche sur quatre ans pendant lesquels il a suivi plus de 500 000 étudiants inscrits dans 1300 établissements. Sa conclusion est la suivante : c’est au contraire les pairs qui jouent le plus grand rôle dans la socialisation politique. Si vos fréquentations sont progressistes, vous tendez à devenir plus progressiste, et inversement. Cette explication n’est donc également pas valide.

Une divergence d’intérêts particuliers

Est-ce que, tout simplement, les progressistes ne sont pas plus attirés par une carrière en sciences sociales ? Certaines études soulignent que les conservateurs sont généralement moins intéressés par un doctorat, requis pour devenir maître de conférences ou chercheur dans un établissement public, et que la réussite financière fait partie des moteurs de leur ambition. De même, l’effet pares cumparibus congregantur, dit d’affiliation (c’est-à-dire “qui se ressemble s’assemble”) joue un grand rôle à partir du moment où la population des chercheurs est majoritairement orientée à gauche – cet effet est d’ailleurs une des trouvailles les mieux prouvées depuis The Attraction Paradigm de Donn Byrne (1971). Avec le temps, les chercheurs sont associés à la gauche pour les mêmes raisons que les sages-femmes sont associées aux femmes : culturellement, parce que les autres candidats supposent qu’ils s’y intègreront mal.

De toute évidence, l’auto-sélection porte une part de responsabilité. Mais il serait assez ironique que la communauté des sciences sociales soit exempte de préjugés à l’encontre de ceux qui ne lui ressemblent pas, alors même qu’elle souligne leur importance quand d’autres groupes sont sous-représentés dans d’autres institutions. Pourquoi les mêmes arguments seraient-ils inapplicables dans ce cas précis ?

Précisons tout de même ceci : dans l’éventualité où la recherche prouverait que l’affiliation et l’auto-sélection sont seules responsables du déséquilibre idéologique au sein des sciences sociales, notre thèse selon laquelle ces sciences bénéficieraient grandement d’une plus grande diversité idéologique n’en serait pas réfutée.

Alors, question : et si l’auto-sélection n’était pas la seule explication ? Et si les conservateurs pâtissaient d’un climat hostile qui pèse comme un couvercle ? Il y aurait alors encore d’autres raisons de souhaiter corriger la situation.

Un climat hostile

Aux Etats-Unis, la chose est assez prégnante. Voici les conclusions de certaines études récentes en psychologie sociale : comparé à celles des progressistes, l’intelligence et la complexité cognitive des conservateurs sont moindres ; ces derniers sont plus rigides, plus dogmatiques. La faiblesse de leur QI explique leur propension au racisme et au sexisme, et c’est leur tolérance de l’inégalité qui les rend généralement plus heureux que les progressistes. Ils sont très sensibles aux stimuli menaçants et leurs intentions de vote se justifient notamment par la peur et l’anxiété. Ces affirmations ne sont pas confinées aux revues scientifiques, elles glissent largement dans la presse. Sans être Sherlock Holmes, un conservateur étudiant en sciences sociales saura recouper les indices qui soulignent que ce champ scientifique le prend pour un gars déficient.

En ce qui concerne la France, je n’ai pas encore compilé les études dont l’objet est similaire. Mais si vous souhaitez constater, vous n’aurez pas à feuilleter beaucoup de magazines.

Bref : pendant toute la première moitié du XXe siècle, la psychologie a été dominée par l’école béhavioriste, dont les représentants partageaient la même idée de la psychologie. Ils administraient les avancements professionnels, ils modéraient les revues scientifiques : ils avaient créé un climat hostile à l’égard des psychologues sensibles au cognitivisme. Et pourtant, la “révolution cognitiviste” qui a eu lieu à la fin des années 1950 montre bien que la divergence de ces perspectives a joué un rôle crucial dans le progrès scientifique en sciences sociales.

À bon entendeur… (j’ai toujours rêvé de finir un article par “à bon entendeur”).

Bruno de L.

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