[Festival Lumière] : paillettes et petits tracas

On ne va pas se mentir, le Festival Lumière, c’est bien. C’est très bien même ! Cette année, un programme où on en a pris plein les yeux (peut-être même un peu trop tellement c’était dense) avec des noms prestigieux du cinéma : Martin Scorsese, Pixar, Akira Kurosawa, Mads Mikkelsen, Nicolas Winding Refn, etc. Et de nombreuses célébrités présentes pour présenter les films à toutes les séances. On me chuchote même dans l’oreillette que Roman Polanski est venu présenter un de ses films aux côtés d’Alexandre Desplats. Bref, beaucoup de beau monde, beaucoup de beaux films et quelques petites choses à questionner, il faut bien se l’avouer.

Avant toutes choses, il faut se remémorer quelques faits à propos du festival Lumière, ou plutôt devrais-je dire du Grand Lyon Film Festival. La première, c’est qu’il s’agit d’un tout jeune festival, lancé en 2009, et qui en est seulement à sa 7ème édition. La seconde chose à garder en tête, c’est que le festival Lumière est porté par le réalisateur Bertrand Tavernier, mais surtout par Thierry Frémaux, ça a son importance, nous y reviendrons.

***

Lundi 12 octobre, 19h, Halle Tony Garnier : branle-bas de combat. La salle est remplie. Elle est aussi divisée de façon très nette. Sur les gradins des côtés et du fond, les gens qui ont payé leurs places sont assis. Sur les gradins du milieu il y a une sorte de carré VIP avec tous les officiels, invités de marque et autres célébrités. Dans cette tribune, on aperçoit Gérard Collomb, maire de Lyon ainsi que Jean-Jack Queyranne, président de la région Rhône-Alpes et Laurent Wauquiez, son concurrent aux prochaines élections régionales qui auront lieu en décembre prochain. La soirée promet d’être intéressante. Je ne peux m’empêcher d’imaginer un célèbre duel entre Lee Van Cleef et Gian Maria Volontè en voyant ces deux là, assis dans la même salle, en pleine campagne électorale (mais en moins palpitant, c’est vrai). Le cinéma, c’est un vrai point de clivage entre les deux candidats aux régionales, et un des plus importants dans ces élections aussi car on sait combien la région s’investit dans le 7ème art. Alors Jean-Jack Queyranne profite de cette soirée pour affirmer et ré-affirmer à quel point il est important de continuer à faire vivre le cinéma en Rhône-Alpes. Thierry Frémaux renchérit et d’autres invités y vont de leur petit mot pour appuyer là où ça fait mal. Dans la salle Laurent Wauquiez applaudit poliment et reste calme. La soirée d’ouverture du festival Lumière c’est donc plus, à mon sens, une grande valse politique, un argument dans les programmes électoraux des candidats, qu’une soirée de cinéphilie pure. Normal, surtout à 2 mois des élections !

Ces enjeux politiques expliquent également le côté très people de ce festival. En l’espace d’une semaine, on a vu débarquer à Lyon : Martin Scorsese (bien sûr), les différentes prestigieuses têtes d’affiche (of course), mais également Vincent Lindon, Jacques Audiard, Jean-Paul Belmondo, Gaspar Noé, Abbas Kiarostami, Jane Birkin, Richard Anconina, Pierre Richard, Souleymane Cissé, Michel Hazanavicius, Bérénice Bejo, Tahar Rahim, Hippolyte Girardot, François Cluzet, Salma Hayek, Max Von Sydow, Alain Chabat, etc, etc, etc. Ça en fait du monde, et encore, je n’en ai cité que le quart. Le problème avec cette abondance de célébrités c’est que 1/ on perd un peu le fil : Beaucoup de célébrités viennent pour présenter un événement, un seul, et rien d’autre (par exemple Alain Chabat qui est venu exprès pour La Nuit de la Peur). Parfois, cela peut donner de très belles surprises (comme Radu Mihaileanu (Le Concert Va, vis et deviens) qui a présenté Ratatouille) mais souvent, on ne voit juste pas le rapport et on a du mal à comprendre la ligne directrice du festival. D’autant plus que la programmation est vraiment très riche, peut-être même trop riche pour ne tenir qu’en une semaine et garder de la cohérence. 2/ C’est beaucoup de paillettes et même trop de paillettes à mon goût. Ma théorie c’est que toutes ces célébrités sont convoquées pour une raison : attirer les caméras. C’est normal, c’est le jeu et c’est comme ça que ça marche. Imaginons que vous êtes à la tête d’un festival et que vous avez envie qu’il s’intègre dans un paysage politique de sorte à ne jamais pouvoir être démantelé, que faites-vous ? Vous faites parler de vous le plus possible. Et si un jour le festival est mis à mal, ça gueulera autant dans la profession, que dans le public. CQFD. Il faut juste le garder dans un coin de sa tête. Cela explique peut-être aussi les choix de programmation. Bien que je sois ravie que Martin Scorsese ait été mis à l’honneur cette année et que j’ai adoré voir ses films dans d’aussi bonnes conditions,  je me dis qu’il a aussi été choisi parce qu’il a cette capacité de ramener un très grand public et beaucoup, beaucoup, beauuuuucoup de fans. Il en va de même pour Mads Mikkelsen, Nicolas Winding Refn ou encore John Lasseter. Cela n’enlève rien à la qualité des films, voir du Pixar dans un festival de films d’archives, c’est top, là n’est pas la question.

Crédit : Olivier Chassignole

Crédit : Olivier Chassignole

Le grand avantage du festival Lumière c’est de pouvoir voir des films dans les meilleures conditions possibles et à un prix raisonnable (6€ la séance). Les travaux de restauration menés par l’Institut Lumière sont considérables et un énorme plus dans le cadre du festival. La volonté aussi d’ouvrir le festival aux écoles, aux enfants, aux lycéens est à saluer, ainsi que les partenariats qui permettent d’assurer des projections dans des hôpitaux ou encore des prisons. Cependant, bien que le festival Lumière soit très bien, il est aussi nettement améliorable. Car pour jouer dans la cour des grands, il y a encore quelques points à réfléchir. Tout d’abord la programmation très dense et très paradoxale du festival, qui veut à la fois promouvoir des archives du cinéma et montrer l’œuvre de cinéastes très contemporains crée un vrai déséquilibre. C’est très audacieux de passer les oeuvres de Pixar pendant un tel festival. Cela montre une vraie volonté de continuer à écrire la grande Histoire du cinéma et à y imposer des artistes et des oeuvres parfois peu considérées. Mais le but d’un festival d’archive, c’est aussi, normalement, de valoriser l’archive. À vouloir jouer sur les deux tableaux, j’ai parfois eu l’impression que l’archive passait au second plan voire à la trappe (notamment pour la retrospective de la cinéaste russe Larissa Chepitko, très peu mise en avant pendant le festival). De plus, les Masterclass, bien que gratuites, sont aussi très problématiques. La Masterclass c’est la valeur ajoutée d’un festival (il n’y a qu’à voir les prix faramineux auxquels les gens revendaient leurs places pour la Masterclass Scorsese). Or, au festival Lumière, les salles sont trop petites, la billetterie n’est pas limitée à 2 places par personne et est donc sold out en 30 secondes chrono. Les rencontres étaient très inégales mais toutes trop courtes (entre 1h et 1h30 chacune) et parfois sans laisser au public l’opportunité de pouvoir poser des questions et ça, ça passe mal. En bref, il ne faudrait pas que le festival se repose sur ses lauriers et ses célébrités car il y a encore tant de choses à faire pour trouver un équilibre et peut-être aussi étendre le festival à un public plus large encore (comme par exemple programmer plus de séances dans les cinémas qui ne sont pas en plein centre de Lyon).

Pour conclure, je vous disais qu’il était important de retenir que le festival Lumière est essentiellement porté par Thierry Frémaux, car c’est à la fois le directeur de l’Institut Lumière, le délégué général du Festival Lumière et le délégué général de Cannes (le Festival, toute cette pression). Bien que j’apprécie ses choix de programmation aussi bien à Cannes qu’à Lyon, je dois admettre que j’ai tendance à tirer le signal d’alarme lorsque qu’une même personne accumule les positions à la tête de différentes structures œuvrant toutes dans le même domaine. Je ne sais pas si cela est une bonne ou une mauvaise chose, mais je me demande néanmoins si cela ne crée pas une sorte de concentration verticale empêchant parfois une ouverture et une diversification de la programmation. À creuser.

En attendant, je suis quand même bien heureuse de pouvoir continuer à profiter du festival pour voir et revoir tous ces films, d’archives ou pas, en belles versions restaurées et avec du son qui tabasse.

Vanda Braems

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Une réflexion sur “[Festival Lumière] : paillettes et petits tracas

  1. « Cela n’enlève rien à la qualité des films, voir du Pixar dans un festival de films d’archives, c’est top, là n’est pas la question. » Je ne crois pas que Ratatouille soit un film d’animation qui ait marqué durablement et profondément l’histoire du cinéma mondial, et je ne trouve pas que le mélange, comme tu dis, des films d’archive et des films récents soit pertinent. Il est vrai que Frémeaux peut toujours programmer les films récents à Cannes, et que le cumul de ses fonctions à la tête des deux festivals met en danger la pluralité des perspectives sur ce qui est défini comme le cinéma important. En revanche, je suis également d’accord au sujet de Scorsese : son oeuvre a marqué le cinéma américain et continue à y exercer une grande importance thématique et stylistique.aujourd’hui. Je pense que c’est un compromis intelligent qui couvre une assez large période de l’histoire du septième art, et honni soit qui mal y pense. En tout cas, je trouve ton article clair et bien argumenté, d’autant plus que je suis d’accord avec la majorité de ce que tu dis.

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