[Festival Lumière] Rendre hommage aux vainqueurs

Le festival Lumière semble faire briller le spectre du cinéma sur la ville de Lyon. Une ville de province a elle aussi droit à ses stars et son prestige. Paris n’a qu’à bien se tenir, Lyon Métropole, berceau du cinéma, reprend depuis 7 ans son destin en main. On ne remerciera jamais assez Thierry Frémaux, l’Institut Lumière, le Grand Lyon, les cinémas partenaires, GL Events et Choppar.

Fragment d’un discours (jeune) cinéphile.

Thanks to Lumière 2015, j’ai pu découvrir de nombreux films. J’ai aussi pu entendre John Lasseter parler de Pixar. J’ai aussi vu Belmondo et Lindon. J’ai écumé les salles obscures à la recherche de sensations et je n’ai pas été déçue. J’ai pu confronter mon corps aux émotions que provoque le cinéma.  Face à l’image mouvante, j’étais moi-même en mouvement. Une valse d’émotion, de rire, de questions, d’envies de cinéma. Face au grand écran, j’ai été enivrée par la frénésie de ces 24 images par seconde. Confessions achevées, nous pouvons dialoguer sur l’enjeu de ce festival.

Scorcesse lors du tournage de sa version de La sortie d'usine des Frères Lumière.

Scorsese  lors du tournage de sa version de La sortie d’usine des Frères Lumière.

« Le cinéma pour tous »

J’ai la vague impression que cette injonction est un gage de qualité sans réel fond. Comme les TCL d’ailleurs : « partout, pour tous ». Cette devise faussement républicaine semble être le discours vendeur d’une gauche-caviar-télérama-bien-pensante. Quel est le spectre du public du festival ? Du scolaire au cinéphile confirmé ? Spectateur du dimanche ou amateur de l’Institut ?

Est-ce que la programmation du festival porte un engagement prononcé ? Est-ce que le fait de montrer de tout peut être à la fois un défaut et un atout ? Si le festival Lumière est un festival « pour tous », alors rien de plus normal que de tout montrer. Mais il me semble que le festival vit aux crochets des circuits de distributions : en effet, si le festival laisse carte blanche à Bertrand Tavernier pour montrer le cinéma français méconnu (cf. photo), c’est parce que Gaumont offre une rétrospective de sa collection (exposition à Paris au 104, 120 ans de Gaumont du 15 avril au 5 août 2015). Si l’on montre les films de Scorsese c’est parce que la Cinémathèque française livre une rétrospective du cinéaste. Si Pixar est mis à l’honneur, c’est parce son représentant John Lasseter était au Festival de Cannes pour présenter l’un de ses plus grands succès : Vice Versa.  La programmation du festival est assez opportuniste et semble se laisser porter au gré des « lois du marché ». À mon (humble) avis, la programmation manque (cruellement) d’engagement et d’audace. En ce sens, le Festival Lumière ne propose aucun contenu original, sa programmation dépendant exclusivement des démarches mises en œuvres par les instances de distribution. Rien de mal à ça a priori, sauf, peut-être, la sensation de faire le jeu des grandes entreprises de distribution qui récoltent profit et publicité.  Même si, pour nuancer mon propos, Lumière 2015 offre un panel de cinéma assez large, donc pour tous.

Dans une pensée humaniste du cinéma, on aurait tendance à croire que le cinéma n’exclut aucun public. Sauf qu’une question me taraude : au « pour tous les publics » du Festival, un « par tous les créateurs » répond-il, symétriquement ?  Pourquoi faire un festival d’archive et choisir de ne montrer que des cinéastes connus de tous ou presque ? Pourquoi chercher à faire rayonner une culture faite de modèles d’avance sur-légitimés ?

Couronner les rois 

Que le festival de cinéma de Lyon soit un festival d’archive s’explique par la dimension historique du lieu : berceau du cinéma, Lyon rend hommage à la mémoire cinéphilique, placée dès lors comme primordiale dans la définition d’une « vraie cinéphilie », telle que promue par Thierry Frémaux. La Nouvelle Vague n’a qu’à bien se tenir. Sauf qu’au-delà de la question de l’âge d’or, jamais bien loin lorsqu’on porte ainsi la mémoire et l’histoire au pinacle, se soulève celle de la forme prise par cette histoire. Quelle histoire le Festival Lumière est-il en train d’écrire, puisque cette dimension historiographique semble être son fonds de commerce[1] ?  Nous pouvons penser que le festival archive le cinéma. Je m’explique : en délivrant des prix à des symboles déjà très puissants du cinéma, le festival Lumière applique une sorte de tampon certifiant les étapes de l’histoire cinématographique. Ne rentrons-nous pas également dans une position gaullienne du mythe des héros, une sorte d’imaginaire d’une histoire auréolée ? S’agirait-il de créer une sorte d’Olympe des cinéastes favoris de Frémaux ? Ou de trouver des artistes « vieux » bankable qui déplaceront les foules ?

lasseterA

À quoi bon décerner encore un prix à Scorsese, à Depardieu, à Clint Eastwood, à Tarantino déjà maintes fois récompensés pour leurs œuvres ? Le festival Lumière tente-t-il d’écrire l’histoire des vainqueurs ? Pourquoi préférer choisir certains cinéastes et en exclure d’autre ? Car qui, de Scorsese ou du Festival Lumière, légitime l’autre et le fait accéder à la reconnaissance ? À qui le prix Lumière profite le plus ? Est-ce que Lyon, Lumière, l’Institut n’essayent pas, en n’invitant que les monstres sacrés du cinéma mondial, de se faire une place dans « le monde du cinéma » comme instance de légitimation reconnue et acceptée ?

Le vide politique du cinéma français[2]

Cahiers-du-cinéma-vide-politique

Le festival Lumière amène à dresser des constats accablants. Lors de la soirée de lancement on a peu parlé de cinéma, si ce n’est Vincent Lindon qui nous a (encore) déclaré son amour pour le cinéma. Belmondo a tenté (difficilement) de parler. Frémaux a remercié tous les partenaires. Que le spectacle commence : on lance des ballons de foot dans la salle, les profanes n’ont qu’à bien se tenir. Qu’est-ce que vient faire le lancement de l’EURO 2016 dans un festival de cinéma ? Pourquoi toutes ces vedettes ? Est-ce le seul moyen que les organisateurs du festival ont trouvé pour faire rayonner Lyon à l’international ?

Le côté champagne/vedette est assez simple à analyser. Le festival a besoin de retombée médiatique. En plus des distributeurs qui cherchent le regard du Petit Père du Peuple (Frémaux), les agents de certains cinéastes se bousculent aussi pour être présents au Festival Lumière.

Le cinéma est une industrie et doit être pensé dans une logique économique, les enjeux ne sont pas ou plus seulement artistiques, et la place laissée au politique est sinon inexistante, du moins ténue.

Le cinéma est aussi (et peut-être avant tout) un lieu de divertissement. Le festival Lumière semble vouloir créer une politique de démocratisation du cinéma. On tente aussi de prendre le pouvoir sur l’histoire du cinéma sous l’égide des Frères Lumières.

Capture d’écran 2015-10-20 à 14.28.07

Alors, même si nous pouvons nous réjouir de voir un festival de cette ampleur prendre Lyon d’assaut, nous pouvons néanmoins nous interroger sur l’engagement de ce festival.  Je vous l’avais dit dans un précédent article : l’Institut Lumière semble avoir le désir d’exercer une hégémonie sur le paysage cinématographique lyonnais. Le manque de ce festival est – selon moi –  l’absence de fil rouge, d’engagement politique, de regard. Je terminerai par une citation de Serge Daney tirée de Salaire du Zappeur : « On ne privatise pas la consommation des images sans reconnaître au consommateur le droit au caprice et à l’irresponsabilité. ». À bon entendeur.

Sarah Bariset.

[1] Le Festival Lumière sert à « faire du cinéma de patrimoine un trésor vivant » selon Fleur Pellerin, dans le Catalogue du Festival. De même Gérard Collomb explique-t-il que le Festival est « l’occasion pour l’agglomération lyonnaise de revenir sur de grandes productions du XXe siècle, le siècle du cinéma ». Quant à la quatrième de couverture, elle prétend qu’il y a « urgence » à « refuser de laisser ‘histoire du cinéma devenir un champ de ruines ».

[2] J’emprunte cette formule aux Cahiers du cinéma, qui en parlent à propos de la vogue du cinéma social (La loi du marché, Dheepan, La Tête haute, Maryland).

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s