[Festival Lumière] Larissa Chepitko, une oubliée

Après Ida Lupino, Alice Guy et Germaine Dulac, le cycle « Histoire permanente des femmes cinéastes » du Festival Lumière s’est intéressé cette année à la réalisatrice soviétique Larissa Chepitko. L’occasion pour nous de découvrir un nouveau nom parmi l’éventail des femmes cinéastes, on ne le dira jamais assez, les grandes négligées de l’Histoire du cinéma. Pour en revenir aux éditions précédentes, qui se souvenait de l’importance d’Alice Guy chez Gaumont ? Pour son apport plus que conséquent au mouvement surréaliste dans les années 20, Germaine Dulac a de son côté toujours la chance d’être étudiée au moins dans les universités.

            Pour en revenir à l’actualité de ce septième Festival Lumière, qui se souvient de Larissa Chepitko, devenue pourtant en son temps une artiste majeure ? Auparavant, je ne l’avais vu citée nulle part, que ce soit dans un panthéon des grands noms du cinéma soviétique ou des grandes réalisatrices du XXème siècle. À juste titre, un festival d’archives semble l’un des plus en mesure pour faire partager son œuvre au plus grand nombre et la réhabiliter. Les copies des films de Larissa Chepitko sont venues de loin pour nous être projetés. Un effort à ne pas négliger, d’autant qu’il s’agissait là d’une rétrospective complète, véritable chance quand on sait que ces films n’avaient pas été projetés en France lors de leur sortie originelle.

Larissa portrait

Larissa Chepitko. Crédit : Festival Lumière.

            Cela dit, on pourra noter que la publicité ne fut pas grande autour de cet événement. Je n’ai peut-être pas mis les pieds aux bons arrêts de tram mais soyons clairvoyants : les têtes de Jean Gabin ou de Sophia Loren parlent davantage au public qu’une obscure réalisatrice russe. Aussi, pas sûr qu’après ce passage plutôt discret, son nom marque à jamais la cinéphilie française. Le festival semble investir dans un aspect plus people que son désir initial de mettre le patrimoine en avant. Soit, il faut le faire vivre en attirant du public, mais sans en faire des tonnes, les salles auraient forcément été pleines pour un Scorsese et un Pixar. Je parle ici du cas de Larissa Chepitko mais on pourrait aussi évoquer celui du Film Foundation’s World Cinema Project ou du Trésor des Archives qui, faute de publicité, n’ont dû être vus que par quelques curieux ayant feuilleté l’intégralité du programme.

            Outre la hiérarchisation des œuvres dans une évidente optique marketing, l’intention, bien qu’honorable, de proposer un focus impliquant explicitement la notion de « femmes cinéastes » continue à enfermer les femmes dans des cases. On aurait pu espérer une évolution depuis la création du Festival du Film de Femmes à la fin des années 70, à l’époque, véritable intention de valoriser leur film en rappelant leur existence dans le paysage artistique. En 2015, le constat est là ; l’usage du terme « permanent » doit continuer de nous rappeler que oui, elles participent activement à l’industrie cinématographique, et ce depuis ses débuts. Pourtant, il n’existe pas un cinéma féminin et un cinéma masculin. Bien qu’elles soient minoritaires, leurs thèmes ne se ressemblent pas au point de créer une grande casse fourre-tout arbitraire et simpliste. Le travail d’une Agnès Varda n’est pas à celui d’une Jane Campion. Le cas de Larissa Chepitko est d’autant plus éloigné des idées préconçues sur la femme cinéaste qu’il s’inscrit dans un contexte bien particulier de l’URSS, un monde où le sentimentalisme n’était pas vraiment de mise lorsqu’il ne s’adressait pas à la mère patrie.

Projection du film

Projection du film « Chaleur Torride ».

            Pour la resituer un peu, on peut déjà noter que l’histoire l’aura retenue comme étant l’épouse du réalisateur Elem Klimov. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle m’a été présentée avant la projection de ses films. Premier constat, elle n’existe pas totalement sans son mari.

            Nous nous trouvons face à un parfait exemple du masculin l’emportant sur le féminin. Pourtant, si on leur connaît les mêmes études au prestigieux VGIK de Moscou, leur travail était resté indépendant l’un de l’autre. Avant que Klimov ne reprenne le projet orphelin de sa femme, Les Adieux à Matiora, le parcours ne semble s’être croisé que dans le privé. On ne pourra toutefois pas être trop dur en reproches au vu de la qualité du terrifiant Requiem pour un massacre (1985), l’œuvre pour laquelle on connaît le plus Klimov, bien qu’un long-métrage comme L’Ascension (1977) mérite lui aussi une attention accrue. Deux ans avant son décès, c’est pour ce film que la réalisatrice obtenait la reconnaissance de ses pairs en devenant la seconde femme à recevoir l’Ours d’or à la Berlinale. Tous les facteurs semblaient réunis pour en faire une personnalité renommée du cinéma avant que sa carrière ne s’arrête brutalement dans un accident de voiture en juillet 1979. Elle avait quarante ans.

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            Un an après ce décès, Elem Klimov réalisa un court-métrage documentaire sobrement intitulé Larisa résumant le travail et la persona de son épouse. Grâce à l’usage d’archives vocales, nous pouvons découvrir la voix d’une femme persuadée qu’il est inutile d’imiter à tout prix le cinéma des hommes pour bien faire et que le deuxième sexe est plus sensible à certains phénomènes de la nature. Ainsi, la clef de voûte de son œuvre serait affaire de sentiment et d’intuition. En tant que metteur en scène, elle ne renie pas son statut de femme. Elle essaie seulement d’en tirer le meilleur sans tomber dans des films empreints d’affect.

            Dépassant largement les clivages du genre, elle livre des œuvres où évoluent des personnages en proie à leurs conflits internes. Des choix parfois cornéliens saisissent les protagonistes. Dans L’Ascension, faut-il collaborer ou rester de marbre face à l’adversité ? L’Homme, cœur même de l’œuvre de Chepitko, connaît le doute, la mise à l’épreuve, la peur de trahir ses pairs, ses « frères ». La Grande URSS croyait en l’utopie de ne faire qu’un ; comme partout ailleurs, elle n’est finalement qu’une somme d’individualités où les uns vont décider de se taire jusqu’au bout, les autres de sauver leur peau.

            Ainsi, le culte de l’« homme nouveau soviétique » est remis en cause. L’héroïne des Ailes (1966) devient elle aussi l’étendard de cette perte de repères. Célèbre aviatrice durant la guerre, elle n’est plus qu’une photo de musée. Si elle l’a mise sur un piédestal, la société a totalement occulté l’être qu’elle est devenue, une ombre perdue dans une ville indifférente à sa frustration.

            Comme si l’errance ne suffisait pas, Larissa Chepitko n’hésite pas à filmer des paysages arides et désertés. De même, son travail rentre parfois en écho avec des contextes difficiles, notamment la Seconde Guerre Mondiale comme nous l’avons vu au dessus. Les interminables steppes enneigées vous écrasent, vous coupent de toute civilisation. Il faut croire que le climat difficile et la géographie russe étaient prédestinés à nourrir un imaginaire impitoyable. Peut-être un rappel de la position étrange qu’a toujours tenu la Russie, puissance indéniable mais restée à la marge de la civilisation. Ainsi, le moyen-métrage Le Pays de l’électricité (prolongé par L’Ange d’Andrei Smirnov pour former Le Début d’un siècle inconnu) inscrit-il tout un village d’êtres décharnés dans un univers hostile et tourmenté, où l’eau manque pour nourrir les hommes et les semences. Leur héros ne sera pas un personnage fort charismatique tel que l’Alexandre Nevski d’Eisenstein mais un jeune étudiant dont l’entreprise d’apporter l’eau et l’électricité finira par échouer. Jugée trop peu optimiste, il s’agit de la seule œuvre de Chepitko que le régime soviétique interdira et ce jusqu’en 1987.

            De son vivant, Larissa Chepitko comptait parmi la génération des grands réalisateurs soviétiques en devenir, au même titre que Tarkovski et Kontchalovski. Si l’Histoire a retenu la carrière des metteurs en scène masculins, tous s’inscrivent dans la même vague d’un cinéma né durant ce temps d’apaisement qui caractérisait l’ère Khrouchtchev. Les travaux artistiques se voulaient plus libres, voire expérimentaux, loin de la lourde propagande imposée par Staline. C’est sous l’égide de cet art libéré de tout carcan que s’est épanouie Larissa Chepitko.

            Suivant coûte que coûte les conseils de Dovjenko, figure émérite du début du cinéma soviétique, devenu son mentor au VGIK, elle a toujours privilégié ses désirs artistiques et sa volonté de créer face à l’ire potentielle de la censure soviétique, revenue à la charge sous Leonid Brejnev. Il serait ainsi plus judicieux de classer sa carrière parmi les résistants à la censure que dans la case fourre-tout des « femmes cinéastes ». Finalement, cette appellation ne veut pas dire grand-chose et n’a pas de pertinence en dehors de l’image médiatique qu’elle dégage.

            À nous maintenant d’espérer que des organisations comme le Marché du Film Classique puissent donner l’impulsion à des éditeurs DVD pour publier les films de cette grande réalisatrice méritant de retrouver ses lettres de noblesse… Pour les plus impatients, on peut déjà retrouver Les Ailes et L’Ascension dans les collections de l’américain Criterion.

Célia Choque Quispe

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