L’Homme irrationnel et la fugue des idées

Chœur de voix

Les idées canonnent dans le dernier film de Woody Allen : en cours de philosophie, à table, au lit, lors des interminables déambulations sur le campus entre Emma Stone en élève fascinée et Joachin Phoenix en nouveau professeur d’éthique qui n’en demandait pas tant. On parle beaucoup, comme toujours. On chante, aussi. En chœur les voix se mêlent : conversations directes, rapportées et voix-off livrant l’intimité des personnages. Canon de voix et de points de vue qui berce tout le début du film comme autant de lignes mélodiques, posé sur The ‘In’ Crowd[1]. Début dynamique qui installe le décor (un campus), les personnages (étudiants, profs), les rapports entre eux (un professeur déprimé sollicité à la fois par son élève et une collègue).

L’art du contrepoint

Cette polyphonie de voix se double d’un contrepoint des idées. Idées abstraites d’une part, canonnées depuis le pupitre du professeur comme autant de balles avec lesquelles jongler, et pensées intimes d’autre part, moins évidentes, moins malléables. Le conflit est là : entre discours absolus et situations. Entre la salle de classe carrée et les promenades tortueuses du campus, où avancent et reculent des personnages au pas incertain, dès qu’il est en situation. Contrepoint constant entre morale absolue et morale de situation. Est-ce un hasard si le protagoniste a écrit sur cette dernière, comme le souligne un admirateur ?

Comme le professeur l’implore de son élève, il faut se défaire des « opinions toutes faites ». Le cinéaste new-yorkais glisse ici de la comédie de mœurs à la comédie des morales. Ce sont les idées qui, mises en situations, deviennent comiques, dérisoires parce qu’elles ne correspondent plus à rien. W. Allen ne dénonce pas les travers d’une époque ou d’un groupe social, mais ceux des idées prises absolument.

Plutôt Bach que Rousseau

Comme un écho à cet art du contrepoint, de véritables mélodies contrapuntiques sont jouées au piano par le personnage d’Emma Stone[2]. Comme les fugues de Bach, la petite musique du cinéaste ne produit pas de choc émotif, mais nous incite à la reproduction intérieure du mouvement de l’œuvre, qu’il soit musical ou ici, narratif et philosophique. Émotions, idées… rien n’est livré, tout est à inventer. Pas d’émotions ordinaires, donc, mais bien esthétiques.

La fugue

La méditation reste interrogative, hypothétique. Les lignes mélodiques ne sont pas démêlées, aucune n’a prédominé. Chez W. Allen la morale est en fuite, la leçon est en fugue.

Tsolag Paloyan

[1] De Ramsey Lewis Trio

[2] Prelude & Fugue No. 2 in C Minor – J.-C. Bach ; Prelude & Fugue No. 18 in G Sharp Minor – J.-S. Bach ; Cello Suite No. 1 in G Major, Prelude – J.-C. Bach.

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