L’homme-dé, de Luke Rhinehart : dans des mains hasardeuses

Une mise en pratique de la philosophie nietzschéenne pour qui le « moi » humain ne serait qu’une illusion du langage.

            Un mirage, notre personnalité chérie ?

C’est le pari que lance Luke Rhinehart (pseudonyme de l’auteur et nom du personnage), psychanalyste blasé que sa jolie femme, ses deux enfants et sa réussite professionnelle n’ont conduit qu’à ressentir trop lourdement la pesanteur de son moi. Cet homme enfermé dans une carcasse démesurée ne sait qu’une chose : il est malheureux. Constat qui, de jour en jour, lui cause l’impression toujours plus terne d’avancer sur une ligne, droite et irrémédiablement prévisible.

            Survient alors une fulgurante révélation.

Le laissant entrevoir une possibilité de contourner cette aporie existentielle – ô combien humaine –, cette révélation prend la forme dure et concrète d’un cube vert. Le dé est posé sur une table, mal caché sous une reine de pique à la fin d’une soirée navrante – laquelle faisait suite à une navrante journée. Inéluctablement, Luke se pose la fatale question : et s’il laissait le hasard décider de la forme que doit prendre son « moi » ?

La première transgression identitaire demeure somme toute banale : doit-il aller se coucher contre sa femme en bon mari usé, ou va-t-il oser descendre les deux volées d’escaliers qui le séparent d’Arlene, la femme de son collègue et meilleur ami, dont les seins voluptueux sont l’objet de ses fantasmes ? Le dé choisit pour lui la voie de l’adultère.

            A son retour chez lui, enfin, Luke est serein : la ligne est déviée.

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S’engage ainsi une chaotique et minutieuse pulvérisation de l’idée même de la personnalité. L’équation est simple : avant d’entreprendre quelque chose, toujours faire une liste d’options – certaines raisonnables, quelques-unes farfelues, d’autres enfin, il faut bien le dire, franchement immorales. Chacune des propositions inscrites provient d’un des divers « moi » qui sommeillent en lui, et le Dé ne fait qu’élire celui qui sera mis, temporairement, sur le devant de la scène.

Dès la première heure, dogmatique praticien de cette méthode on ne peut plus hasardeuse, Luke devient l’Homme-Dé, uniquement commandé par Hasard et assumant l’infinité de ses variantes identitaires. Qu’est-ce que cela signifie ? Dans la pratique, qu’il a le droit de tromper sa femme, pervertir ses patients, se faire renvoyer de la PANY1, pratiquer des orgies audacieuses, commettre un meurtre, quitter son foyer, et même, tel le nouveau Messie, entreprendre au bout d’un an de propager avec ferveur et dévotion cette jeune religion – le Hasard étant Divin car « toutes choses furent faites par Hasard et rien de ce qui fut fait ne fut fait sans lui » – tout cela, sans culpabiliser ou devoir prendre conscience de l’ampleur de ses agissements, car le Dé est seul Maître.

            « Que ta volonté soit faite, Dé, et non la mienne », voici le credo.

C’est également le Dé qui lui ordonne d’écrire son autobiographie. Nous devons donc au Dé, chers lecteurs, d’avoir ce kaléidoscope de papier dans les mains.

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Et pourquoi devrions-nous nous en réjouir ? Certes, jusqu’à présent, la description du bouquin le borne aux déambulations outrageuses d’un mégalomane schizoïde qui se planque derrière deux minuscules cubes roulants – deux dés permettant de multiplier les options – afin de perpétrer ses méfaits et blesser son prochain en toute quiétude. Par conséquent, la seule chose qui semble infinie chez lui, c’est la lâcheté.

Mais ce livre est bien plus que cela. L’Homme-Dé est un titan auquel ne résiste pas même le mythe le plus profondément enraciné dans la conscience humaine : celui de l’identité. Le lecteur, témoin de ses efforts pour accomplir certaines tâches que le Dé lui impose, ne peut conserver l’impression que ce personnage est un lâche et commence par développer pour lui une véritable fascination. D’autant qu’il ressent, lui aussi, le gratouillement persistant de tiraillements parfois contraires les uns aux autres auxquels sa propre volonté humaine achoppe. Alors, sombre con déviant ou génie irrationnel, l’Homme-Dé ?

La question est permise. Son aptitude à être une personne puis une autre – parfois les identités doivent s’enchaîner par tranches de dix minutes seulement – est humainement renversante. C’est d’ailleurs bien son but : renverser la conception communément admise de l’humain, puis l’écrabouiller, l’étaler sur le parquet, les murs, la cheminée, en balancer dans le bocal à poisson, mettre le feu à la maison. Pour lui, c’est limpide : en devenant adulte, l’homme s’érige une barrière et ne laisse plus s’exprimer qu’une infime portion de ce qu’il est pour être en accord avec la société, s’empêchant alors de s’épanouir et de réaliser tout ce dont il est capable. Lorsqu’on lui oppose l’immoralité dont il fait preuve et le retour à l’état de Tarzan et Jane – mais sans Jane – auquel serait immanquablement conduit l’humanité si tout le monde se comportait comme lui, Luke fait valoir qu’actuellement, le monde, régi par la rationalité de personnalités stables et solides, engendre guerres, famines, pauvreté, ou insatisfaction générale pour les plus chanceux. Impitoyable et lucide, l’Homme-Dé.

Arguments, contre-arguments, points de vue tangents, autant de manières d’aborder la complexe et primordiale question de l’identité, brillamment orchestrées par Cockcroft (le vrai nom de l’auteur) dont la prose, en cohérence avec l’incohérence de son sujet, ne cesse de différer d’un chapitre à l’autre, sans jamais manquer de nous régaler.

Le ton aurait pu être sérieux et solennel, force est de constater que nous rions beaucoup face aux tribulations de cet « homme à six faces ». A-t-il fait une découverte en mesure de détrôner Freud et faire voler en éclats la notion d’inconscient ? C’est ce qu’il souhaiterait.

Pourtant, nous autres lecteurs, du haut de notre simple et plate personnalité, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il ne parvient finalement pas à échapper à sa condition humaine. L’Homme-Dé reste Homme, mais nous livre un roman qu’il faut lire.

Elsa Magescas

 Luke Rhineheart (pseud.), L’homme-dé, 1971, 2014 pour la traduction française, éditions de l’Olivier.

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Une réflexion sur “L’homme-dé, de Luke Rhinehart : dans des mains hasardeuses

  1. Merci pour ton texte ! J’aime comment il est écrit, et j’aime également le choix du texte, que je ne connaissais pas mais que tu synthétises de manière vraiment agréable et intéressante. 
    J’aurai deux remarques, ou pistes pour approfondir la réflexion : 
    – d’une part, la question un peu matricielle du texte si je comprends bien, celle du dé matérialisant le hasard. On peut se permettre de se poser la question, d’ordre métaphysique, de la notion de hasard et de sa pertinence : dire « il y a le hasard, et c’est tout, et par conséquent il faut vivre sa vie selon ce hasard », c’est dire trois choses : 1/ il n’y a pas de lois, pas d’explication causale du monde et de ses lois, qui sont purement contingentes et à tout moment révocables en doute (définition du hasard), 2/ le hasard, « c’est tout », c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’explication à donner à cette absence d’explication, le hasard se suffit à lui-même dans son absence, 3/ du hasard découle une morale qui est une absence de morale, puisque le hasard est une absence de règles. 

    L’autre point, c’est l’intertexte : l’homme-dé existe déjà dans les comics (Harvey Dent dans Batman), mais aussi et de manière peut-être plus fine, on retrouve tout au long du XXe siècle me semble-t-il, des personnages qui vivent leur vie de manière entièrement erratique, selon la loi du hasard : chez Dostoïevski, chez Gide (Les caves du Vatican), et, bien sûr, chez Sartre et Camus (Le mur et le mythe de Sisyphe), mais même chez Ionesco (bien que là, ils n’en aient pas conscience). Or ce qu’on perçoit souvent, à mon sens pour le coup, c’est l’absurdité d’une position de l’absurde : car si vraiment il n’y a pas de sens et que le hasard mène le monde, eh bien rien ne mène le monde, parce que le hasard n’a pas d’épaisseur intellectuelle, et c’est bien le problème : faire du Hasard un Dieu, créer une secte, c’est s’avouer dans la nécessité d’un Dieu, d’une figure du Destin, alors que non : dans un monde hasardeux, tromper sa femme ou ne pas la tromper sont deux actes équivalents (il n’y a ni mal ni bien), c’est certain ; néanmoins décider de la tromper à cause d’un chiffre sur un dé ou parce qu’on est excité par notre voisine, sont aussi deux actes équivalents. Donc l’homme-dé est doublement absurde : au premier degré, parce qu’il vit dans un monde absurde, au second degré parce qu’avec son histoire de dé il essaye de recréer un sens via une figure du Destin, finalement. Et c’est pourquoi son identité m’apparaît comme foncièrement stable, quoi que tu en dises : il est l’homme-dé, c’est-à-dire le Messie du Dieu-Dé (tu le dis dans ton texte).
    Après j’ai beau jeu de parler d’un livre que je n’ai pas lu. D’accord. Je me tais.

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