Marc Graciano, par delà le bruit

puis le paon de nuit s’envola et il s’éleva devant le visage de la fille et la fille perçut sur son visage le petit déplacement d’air, le tourbillon d’air dépressionnaire que le paon créait sous ses ailes…

Il est rare de se trouver aux prises avec des livres si forts, si profonds, que les voix qui s’en échappent, il nous semble d’emblée les reconnaître – de vraiment, d’intimement, les reconnaître – comme à la fois étrangement autres et nôtres. Il est je crois encore plus rare que ce soit le hasard qui nous fasse rencontrer de tels livres.

C’est l’arbitraire de l’alphabet qui m’a permis de tomber sur le second livre de Marc Graciano. Graciano, comme le nom qui précède directement, dans l’étagère du libraire comme dans le catalogue de l’éditeur José Corti (finalement, il n’y a pas de hasard), celui de Julien Gracq. Gracq qui n’aurait certainement pas renié cette proximité encyclopédique, tant Une forêt profonde et bleue (quel titre !) nous renvoie aux problématiques du vieux sage. Il s’agit donc du deuxième livre de son auteur (il y tient, refuse à se dire « écrivain »[1]) : une fille, montant à cru un « étalon de race barbe et de robe alezan brûlé », suivie de ses cinq « leudes », chevauche dans la montagne à la recherche d’une troupe ennemie. Elle se fait enlever à la suite d’une bataille, pour être victime – la scène est d’une rare violence – d’un viol collectif. Laissée pour morte, la fille trouve refuge chez un mège (mot ancien, qui désigne un médecin tout ensemble chamane et charlatan), qui la soigne. La seconde moitié du livre, portée par un lyrisme étouffant, sera le lieu de la re-naissance au monde de la fille. Je ne raconterai pas, ce serait la trivialité même, comparée aux évocations et aux images déployées. Je me contenterai de recopier les titres des différents chapitres de ce regain, à savoir, « La Source », « Le Rite », « La Ruche », « Le Cerf », « La Danse », « L’Enfant » ; autant de moments d’éclatant mysticisme, de paganisme retrouvé, de remède à la trivialité.

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pour concentrer son attention et améliorer son écoute de tous les sons environnants, la fille ferma les yeux et, pareillement pour exacerber la perception de tous les stimuli extérieurs, elle posa chacune de ses mains ouvertes sur l’intérieur des cuisses, avec la paume dirigée vers l’avant en signe d’ouverture envers le monde autour mais pareillement, comme si la fille avait eu la capacité de percevoir le monde de manière purement tactile, par le moyen de ses mains susceptibles, et la fille ferma les yeux et elle abaissa curieusement la tête avec le menton posé sur la poitrine, comme si elle n’avait plus la force de la soutenir, comme en signe d’abdication devant la beauté du monde qui l’entourait et en signe qu’elle s’y ralliait.

À recopier ce passage qui ferme « La Source » et, sans doute, prépare au « Rite », je prends conscience de la difficulté de lire un tel texte. Ce qui semble difficile, en fait, c’est de déraciner le moindre passage du livre, tant l’écriture cherche à se faire flux, tend à devenir circulaire. Chaque paragraphe du livre étant constitué d’une unique phrase (certains allant jusqu’à plus de deux pages), en extraire des morceaux, c’est aller à l’encontre de la cohérence du texte. Et la joie provient d’ailleurs sans doute du moment où la lecture est tout à fait prise dans le mouvement qui anime la phrase, du moment où le lecteur est foncièrement aspiré par son rythme. La joie de cette Forêt profonde et bleue (mais quel titre !) résulte aussi du festin de termes rares que Graciano nous propose. Pas une page au fond sans que plusieurs mots ne m’aient été tout à fait inconnus (ô, « plumes ensipennes », ô « cheval féral », ô « pétasites aux pampres circinés »). Alors on renonce à systématiquement aller voir dans le dictionnaire, et on accepte la part obscure de l’évocation. Marc Graciano s’explique sur la complexité de son vocabulaire. C’est ce qui aurait été à la source de son envie d’écrire, à quarante ans passés[1].

Il faut le lire, il faut l’écouter parler. Humble et silencieux, il raconte comment il en est venu à l’écriture. Un jour, après avoir vu le film de Robert Redford, A river runs through it, Graciano, infirmier en psychiatrie, part pêcher à la mouche. Novice, il fait une chute dans le torrent, et se brise les deux chevilles. Immobilité totale. Ennui d’où naîtra Liberté dans la montagne, son premier livre (de la même manière que Gracq écrira Au Château d’Argol durant la période de vacance que l’attente d’un VISA pour l’URSS lui procurera). Il se fait aussi l’écho d’images fondatrices : un vieillard et une petite fille qui cheminent ensemble et font l’inventaire de ce qu’ils possèdent – une plume, un caillou ; un cerf et une biche viennent à sa rencontre dans un marais, le regardent et repartent… Des images prégnantes, des images fécondes, des images condensées. Et alors, des chevaux ruisselant de pluie, dont les peintures de guerre s’effacent ; la poursuite d’un cerf pendant trois jours et deux nuits dans la montagne ; une cérémonie où tous les tatouages dessinés sur le corps d’une fille s’animent et prennent chair… Et cette perception de l’hiver qui approche.

Les herbes autour du lac étaient devenues rouges, presque purpurines, et pareillement rouges étaient devenues les feuilles des arbres marcescents dans la forêt mixte autour du lac et, plus haut dans la montagne, dans la sapinière, certains rameaux étaient devenus roux et les eaux du lac devinrent colombines et lourdes et grasses et lisses et les eaux plates reflétaient à la perfection le monde autour et l’air devint pur et frais et comme extraordinairement liquide et comme très brumeux et de grands vols de grues en migration commencèrent à passer dans le ciel embrumé et ce fut le signe que l’hiver serait bientôt là.

AP

Marc Graciano, Liberté dans la montagne, José Corti, 2013

Marc Graciano, Une forêt profonde et bleue, José Corti, 2015.

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[1] « Je sais pas si je suis écrivain, je suis auteur en tous cas, auteur d’un livre, d’un livre publié, oui voilà […] Quelqu’un qui écrit voilà, on va dire […] Écrivain pour moi c’est quelqu’un qui… soit qui vivrait de ça, qui en ferait une profession ; soit quelqu’un qui ne vivrait que dans les livres, ou pour qui la vie des livres serait aussi importante ou plus importante que la vie réelle ; ou alors une autre définition ce serait quelqu’un qui aurait une maîtrise du métier quoi, maître en écriture. Alors moi les trois critères, je les remplis pas encore… mais peut-être ça viendra. », Entretien avec Alain Veinstein, pour son livre Liberté dans la montagne, dans l’émission « Du jour au lendemain » du 14 février 2013, sur France Culture.

[2] « Ce qui m’intéresse à l’origine, c’est les mots, toute l’évocation d’un monde qu’un mot charrie […] des mots désuets au fond, anciens, qui n’ont plus cours, qui ont trait à un monde encore rural […] tout un lexique qui parle d’un monde disparu, mais qui pour moi ont beaucoup de poésie. »

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