Au milieu du silence, des mots (3) : Thibault

Réflexion sur les attentats

À la fin de la seconde guerre mondiale, la Shoah n’est pas devenue un objet de connaissance que pour l’historien. Les philosophes, surtout allemands, se sont emparés de cette question. Pourtant, il ne s’agissait pas, la plupart du temps, d’intégrer cet événement dans un « grand récit ». Mais, la Shoah représentait un défi intellectuel, conceptuel. Cet événement appelait les philosophes à venir en aide aux historiens car ces derniers allaient devoir remplir une tâche quasi impossible : raconter la Shoah, et en la racontant espérer l’expliquer, car, comme le disait Paul Veyne dans Comment on écrit l’histoire, l’explication historique n’est rien d’autre que « la manière qu’a le récit de s’organiser en une intrigue compréhensible ». Mais comment produire une telle intrigue quand il s’agit d’expliquer la Shoah ?

Le même mystère semble jaillir face à ces attentats. Comment raconter dans « une intrigue compréhensible » que de jeunes français aient accepté non seulement de tuer des personnes qu’ils ne connaissaient pas et qui ne leur avaient rien fait, mais qu’ils aient même accepté de mourir pour cela ? Comment expliquer que ces jeunes se sacrifient pour la cause d’un pays où ils n’ont jamais mis les pieds, pour des gens qu’ils n’ont jamais rencontré ? « La religion et ses doctrinaires » crieront certains, ceux qui limitent leur « pensée » à des slogans du type « no religion no war » : comme si le même genre d’aveuglement n’avait pas conduit à de semblables horreurs, non plus au nom de Dieu mais de la Révolution, de la marche de l’Histoire, et ce de façon tout à fait athée.

À mon avis, la religion ne constitue pas une explication (d’où l’absurdité des actes haineux qui s’en prennent aux musulmans). Bien au contraire elle ajoute au mystère. Comment ces terroristes peuvent-ils croire qu’ils iront au paradis en tuant des gens ? Je me demande pour quelle raison, selon de telles personnes, Dieu (s’il existe) a créé l’univers. Cela n’a tout simplement aucun sens. La déconnexion d’avec toute rationalité est totale. Autre exemple : dans quelle absurde théologie tuer le vendredi permettrait d’accéder plus facilement au paradis ?

On nous parle d’endoctrinement. « C’est une explication du même ordre que de dire que l’opium fait dormir parce que c’est un somnifère » dirait John Dewey. On prétend énoncer la cause alors qu’on ne fait que caractériser l’effet. Le vrai mystère est comment un tel endoctrinement est possible ? Je pose la question et je la laisse sans réponse car je suis entièrement d’accord avec Marceau : « Questionner et se questionner, c’est là qu’il y a urgence ».

Dans le communiqué de Daesh, les terroristes sont appelés leurs “frères”. Pour l’instant on ne sait pas encore si, comme les terroristes de janvier, ceux d’hier sont français. Mais c’est fort probable. Auquel cas, ce ne sont pas les frères de Daesh mais les nôtres, des personnes unies à nous par la fraternité républicaine, celle que mentionne le dernier concept du trio “liberté, égalité, fraternité”. On a alors envie de répondre que c’est impossible, qu’après de tels actes, ils se sont exclus immédiatement de la communauté nationale. Comme si un fratricide était impossible ! Ce sont bien nos frères qui ont tué, quand bien même ils ont totalement été instrumentalisé par d’autres.

Le but n’est absolument pas de retirer la responsabilité de ces terroristes. Certes, ils ont été instrumentalisés par Daesh. Ils n’en sont pas moins responsables. Simplement, il y a d’autres responsables indirects. Il y a eu manipulation. Celle-ci nous rappelle que les terroristes ne font pas que servir l’Etat islamique. C’est presque l’inverse : l’Etat islamique se sert d’eux. Bien que manipulés, ils sont coupables. Nouveau paradoxe, nouveau défi intellectuel.

C’est à la lumière de cette ambiguïté, entre victime de manipulation et coupable, que nous devons penser l’avenir. Peut-être n’est-ce pas inutile de bannir quelques dangereuses personnes du territoire, mais c’est de la procrastination plutôt que de la résolution de problème. Le vrai défi c’est d’éduquer (et pas simplement à l’école) afin de permettre à chacun (et pas simplement aux musulmans ou plus généralement aux croyants) d’avoir non seulement les capacités de lutter contre la manipulation mais aussi le désir de vivre en communauté avec les autres Français (sans distinction).

Après Charlie, nous avons été nombreux à revendiquer notre liberté, car comme le disait Laurent Joffrin à la télévision, « la liberté c’est comme l’air, on ne s’aperçoit pas qu’on respire mais dès qu’elle vient à manquer on suffoque ». D’habitude on revendique plutôt l’égalité (des sexes, des conditions de vie, etc.). Que des choses légitimes. Mais il est probablement grand temps de revendiquer la fraternité ! La revendiquer, ce n’est pas exiger des autres qu’ils la pratiquent, c’est la pratiquer en espérant que les autres le fassent aussi.

Ces terroristes ont tué pour rien. La guerre était déjà là, elle le sera toujours, et même davantage. Ce qu’il y a de particulièrement tragique, c’est que les victimes aussi soient mortes pour rien. Pour rien du tout, puisque la guerre continue et qu’elle ne semble préparer à aucune paix. On finit par devenir aussi manichéen que G.W. Bush : ces barbares sont le mal, nous le bien, et il nous faut les éradiquer. Tout se passe comme dans un mauvais film. Si l’on ne se résigne pas à une telle réduction, le mystère de « l’intrigue compréhensible » resurgit. Pourquoi sont-ils si mauvais ? À nouveau, pas de réponse, que la question.

Mais pour y répondre, pour essayer de donner un tant soit peu de sens à la mort de ces victimes, il va nous falloir « un supplément d’âme » pour parler comme Bergson, qui nous permette de faire la guerre pour préparer la paix.

Ce texte n’est qu’une réflexion spontanée. Elle doit être critiquée.

Thibault.

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3 réflexions sur “Au milieu du silence, des mots (3) : Thibault

  1. Pingback: Au milieu du silence, des mots (5) : Bruno | REVUE BRAT

  2. Ça donne à réfléchir… Dire qu’ils soient à la fois « victimes de manipulations et coupables », en soulevant l’éducation comme possible « solution » contre les effets de manipulation… Appuyer et développer l’éducation, oui. Mais delà à réussir à passer outre l’aspect moral auprès des masses en donnant à ces « fidèles » le statut de victime. Difficile à accepter…
    Et puis, difficile de lutter contre les effets radicaux/sectaires de croyances qui durent depuis des millénaires. La force la plus puissante est celle du discours, qu’il soit issu de croyances ou de politique. Peut-on mettre en place une guerre du discours quant on fait face à des attaques d’armes de guerre ?

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    • Je ne suis pas sûr d’avoir été très clair, car tu es la deuxième personne à me reprocher une forme de déresponsabilisation des terroristes. Ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu faire. Bien au contraire. Il me semble que le fait qu’ils soient responsables des crimes commis vendredi n’empêche pas qu’ils soient victimes d’un autre point de vue. La description de l’action suppose un point de vue. Comme le faisait remarquer Aristote au sujet du médecin se soignant lui-même, celui-ci peut être agent d’un certain point de vue et patient d’un autre. De la même manière, il me semble pas qu’il soit contradictoire de dire que les terroristes français sont coupables des attentats et en même temps manipulés par l’Etat islamique.
      Les deux erreurs à éviter sont selon moi les suivantes : celle qui consiste à subordonner la responsabilité au point de vue de victime et celle qui consiste à rejeter tout autre point de vue que celui de coupable. Le philosophe Alain Badiou expliquait par exemple, dans Le Monde, après les attentats de janvier, que les arabes de cités constituaient le nouveau prolétariat et que les vrais coupables c’était la classe dominante (en gros les français « blancs »). Ce genre de déterminisme est absurde. Mais les discours qui se veulent détenir le monopole de la vérité le sont aussi. Certes, d’un certain point de vue, l’idée d’une guerre de la Civilisation contre la Barbarie paraît vraisemblable. C’est le cas lorsqu’on raconte les événements comme suit : des terroristes ont massacré des gens qui souhaitaient simplement boire une bière, écouter un concert. Idem pour la guerre qui nous oppose à Daesh.
      Mais si on s’interdit tout autre point de vue, on va entrer dans une guerre, comme le conflit israélo-palestinien, où deux récits concurrents et prétendant au monopole s’affrontent, empêchant toute possible paix. Si on limite le conflit qui nous oppose à Daesh à l’histoire du Bien (la civilisation) contre le Mal (la barbarie) on n’aura jamais la paix. Les attaques en Syrie et en Irak font aussi des veuves, des orphelins, des familles en deuil. Alors, quand bien même on éradiquerait leur armée, comment ferions-nous véritablement la paix ? A moins de supposer qu’ils soient tous des Nelson Mandela capables de pardonner à ceux qui ont tué des membres de leur famille, certains de leurs amis et leur ont fait du tort personnellement, afin d’obtenir la paix. Peu probable.
      Comme le faisait remarquer Bourdieu dans un article éponyme « l’opinion publique n’existe pas », celle-ci est construite, orientée dès le départ, par la conjonction des médias et des acteurs politiques. Très vite Hollande, Sarkozy et les autres sont venus devant les caméras pour nous dire « ce que veulent les français ». Bien entendu, ils n’en ont aucune idée. Mais selon eux, ce que nous voulons c’est la guerre. Ah bon ? D’où des frappes en Syrie à peine 48h plus tard. Face à cette opinion publique (top down) il ne me paraît pas déraisonnable de former un public (bottom up), au sens de Dewey, un groupe de la société civile qui se forme par la communication et dont le but est d’influencer la direction des affaires communes. Mais ce public ne doit pas être un simple lobby (expression non argumentée mais plus absolutiste d’une opinion). D’où l’importance d’être clair, de distinguer, de ne pas s’enfermer dans des grands récits du type la civilisation contre la barbarie.
      J’ajouterais juste deux choses. Comme Irénée, il me semble que l’un des problèmes a été que nous n’avons pas eu le temps de faire notre deuil. Je n’ai pas pensé mon article comme l’expression d’idées personnelles. Une réflexion, assez subjective, c’est tout. La formulation d’une espérance, celle de la paix. Bien trop tôt les extrémistes, laïques cette fois-ci, se sont emparés de ce moment de deuil pour répandre leurs idées. Un tel accuse le laxisme de la gauche en matière pénal, ou en matière de politique migratoire, un autre ressort l’éternel refrain des religions nécessairement meurtrières. Et, comme Marceau aussi, je ne veux pas vivre dans un pays moins libre, sous prétexte que nous sommes en guerre, et que, comme le dit l’adage « à la guerre comme à la guerre ». Alors, plutôt que de nous dire ce que nous voulons, et de nous dire que ce que nous voulons c’est la guerre et par conséquent qu’il faudra limiter nos libertés, les dirigeants politiques feraient mieux de préparer la paix. J’en reviens à mon point de départ : pour cela, il va falloir ne pas se limiter à un déterminisme naïf, ni à un manichéisme idiot. La boucle est bouclée.

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