Au milieu du silence, des mots (4) : Irénée

Le deuil n’est pas mauvais silence

            La jeunesse française en premier lieu, les Français aussi, notre communauté d’humains rassemblés, nous avons été meurtris, frappés par la haine. Bien sûr, les réactions sont rapides, et chacun y va de son petit commentaire sur ce qu’il aurait fallu faire, sur les « vrais responsables », sur la manière dont il faut répondre, sur le nationalisme vicelard de ceux-là qui ont fait l’erreur de changer leur photo de profil sur tel réseau social, sur l’aveuglement d’un « gouvernement laxiste », ou encore sur l’incompétence des services de sécurité. Et voilà qu’on vient nous dire qu’il faut ne pas céder à la terreur panique, sentiment qui nous paraît réponse si facile dans notre désarroi. D’autres nous disent qu’il faut faire preuve de bon sens et ne pas se rassembler. Et voilà que bientôt, bien trop tôt, nous les avons oubliés, ceux que nous devons pleurer, sous prétexte qu’il ne faut pas rester abasourdis, ou pour la belle raison qu’il ne faut pas que « les politiques », ces « salauds », récupèrent l’événement par l’entremise de médias vendus.

            Voilà que nous commençons à les oublier, voilà que nous avons peur de dire ce qu’ils sont. Ils sont morts, et voilà que nous voulons résoudre, avant même de les enterrer, tous les questionnements qui nous excitent. Ils sont morts et un peu de silence est la réaction la plus juste et la plus facile à la fois, mais voilà que nous sommes, déjà, pressés de fuir notre premier devoir d’hommes. Honorer nos morts, ne serait-ce qu’en observant trois jours, trois petits jours de deuil national, sans essayer de pointer du doigt comme des vieux fils de pute les responsables, comme des petits cons ivres de gloriole qui rêveraient de voir leur dernier commentaire accéder au Panthéon du top 10 des meilleures réactions au 13 novembre.

            Faire le deuil n’est pas une lâcheté. Être en deuil ne signifie pas l’arrêt de la pensée. Faire le deuil, c’est une affaire d’honnêteté. Prétendre être bouleversé par les attentats de Paris tout en chiant, au détour d’une conversation, au hasard d’un hashtag, des pensées si profondes, subtiles et pertinentes sur la conduite décente à tenir, éructer des reproches envers ceux qui ne font pas comme il faut, c’est là qu’est l’indécence.

            La moindre des choses, qui paraît si difficile aujourd’hui, c’est de se recueillir, seul ou à plusieurs, et marquer un temps. Un temps pour dire ceux-là sont morts, à qui je pense, en mémoire de qui j’offre quelques jours de silence, de prière peut-être. Un temps pour ne plus porter les couleurs d’un parti, d’une idéologie. Un temps sans brandir l’étendard de son égoïsme bavard, un temps sans dire rien d’autre que le deuil. C’est peut-être ça, un deuil national : un temps où l’on porte du noir, le plus simplement possible.

Viendra le temps, plus tard, des débats. Mais pour le moment, les jours que nous vivons ne nous appartiennent pas. Ils nous ont été dérobés : ils appartiennent à ceux-là qui ne sont plus, et à leurs proches, ceux qui les pleurent. Donnons-leur un peu plus qu’une minute de silence.

Irénée.

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2 réflexions sur “Au milieu du silence, des mots (4) : Irénée

  1. Marquer un temps ce n’est pas se taire, pas nécessairement. Le deuil peut aussi être affaire de réflexion. Parler aux autres, chercher à agir contre la violence qui nous est infligée c’est aussi honorer nos morts: c’est penser ce qui LEUR a été infligé.
    L’égoïsme c’est de se renfermer, chez soi, dans son chez soi et penser le deuil de l’extérieur. Nous ne réfléchissons pas au deuil, nous le faisons.
    Qui peut dire comment vivre la mort des autres? Qui peut nous dicter une morale du deuil? Il n’y a pas de « petit commentaire ». Sinon l’expression n’a pas de sens, sinon tout article n’a pas de sens.
    L’importance du deuil n’est en rien minimisée par la parole sinon pourquoi les messes, pourquoi les discours? Les larmes sont aussi affaire de personnes, juger les autres sur leur capacité à encaisser une pareille souffrance c’est affaire d’intolérance.

    Aimé par 1 personne

    • Tout d’abord merci Cloé de ton commentaire. Tu comprendras, je pense, qu’y répondre en long, en large et en travers serait tout à fait contraire à ce que j’ai tenté d’exprimer de la façon la moins maladroite possible. Je précise simplement que je n’ai aucune intention de « dicter une morale du deuil »: je voulais simplement dire mon désarroi face à des énoncés qui, à mon sens, « dictent  » la façon de réagir et de penser ces attentats aux moments où les victimes ne sont pas encore identifiées, et que les blessés attendent encore des soins dans les hôpitaux. Je suis désolé si tu as compris l’inverse de ce que je voulais dire.
      Irénée.

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