Au milieu du silence, des mots (5) : Bruno

J’accompagnerai de mon chant le bouc-émissaire sacrifié, je me servirai de sa barbiche pour tricoter une laine réconfortante.

Que faisais-tu le 13 novembre ? J’étais prostré. Mais maintenant, à l’exemple de mes amis, j’essaie de clarifier mon esprit, d’essayer de comprendre, d’arranger les événements en une « intrigue compréhensible » pour charpenter des pistes de réflexion.

Distinguons ensemble, ça donne l’impression d’avancer et puis ça tient chaud ; à partir d’ici, le je est rhétorique.

Il y a, semble-t-il, deux grandes routes de nationalisme : l’impasse et l’avenue.

La première est celle du nationalisme clos, qu’on ne peut généralement rejoindre : j’y suis né. La plupart du temps, le nationalisme ethnique est clos – quoique tous les nationalismes clos ne soient pas ethniques.

L’avenue est celle du nationalisme entrouvert, dont la marque d’appartenance peut être adoptée : je peux faire partie de la communauté. C’est le nationalisme pensé par Ernest Renan et John Stuart Mill.

Or, le mal noircit le cœur des hommes en élargissant le cadre de la violence acceptable, et en amenuisant celui de la compassion requise. Le nationalisme clos est pour lui un terreau d’exception, puisqu’il bricole une identité politisée, antagoniste, clouée à un récit d’oppression très performant.

Récit : le mot est essentiel. Il désigne la narration que je me fais d’événements réels ou imaginaires.

Un récit d’oppression s’énonce ainsi : je crois que mon « clan » est ou a été victime de persécution. Il s’appuie généralement sur des faits, sur la réalité d’une oppression vécue, mais le récit finit toujours par s’en détacher, pour exister en toute indépendance : il est devenu paradigmatique, il a ouvert grande la porte aux biais de confirmation (ceux qui me rendent permissif quant à la rigueur d’énoncés qui confirment mes opinions).

La force du paradigme tient à ce qu’il peut induire un transfert : ce n’est plus exactement « mon groupe est opprimé », mais « je suis opprimé ». Cela explique pourquoi les répétiteurs du récit peuvent n’avoir jamais été opprimés eux-mêmes sans que leur croyance n’en soit ébranlée.

Mon identité est alors forgée autour du récit, il est devenu ma pierre d’angle, le suc qui distille dans mon cœur à la fois passion, objectif et direction (c’est-à-dire sens).

Je vis comme une expérience traumatisante le fait de relâcher l’emprise du récit, ou simplement de le replacer dans un contexte. J’ai l’impression qu’on a coupé mon identité avec de l’eau. Je réagis donc très instinctivement quand mon récit est contesté, même si c’est par un universitaire sans arrière-pensée politique.

L’émotivité de ma réaction est amplifiée par le fait que ceux qui méprisent mon groupe cherchent à ridiculiser la validité de mon récit, tout en portant le leur au pinacle. C’est ici le point de départ de la guerre, qui peut donner lieu à la plus radicale des haines, au plus obtus des sectarismes.

C’est la raison pour laquelle il est de la plus haute importance que je scrute la consistance de mon propre récit d’oppression, et que je le conteste en moi-même ou avec mes proches. Cela ne signifie pas que mon récit soit injustifié ou fantaisiste ; cela revient à l’inscrire dans un contexte, celui de la Terre comme commun.

Je fais partie du genre humain : je ressens la douleur de l’homme, et non pas seulement celle de mon clan ; il est mon semblable, mon frère.

Bruno.

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