Les nouvelles pratiques de l’édition : première partie

Par Elsa Magescas.

Nous allons tenter de démêler le complexe imbroglio du fonctionnement éditorial en France, occasion de faire quelques mises au point et d’exprimer notre pensée. Bien qu’on puisse appliquer le modèle décrit, et les reproches qu’on lui adresse, à l’ensemble de l’activité éditoriale, et même si nos amis sociologues, philosophes ou historiens nous importent beaucoup, nous explorerons uniquement le cas de l’édition littéraire.

Voyons d’abord qui gagne quoi, dans cette chaîne du livre aux agents obscurs. S’il est évident que l’auteur écrit le texte, que l’éditeur en fait un livre vendu par un libraire à un lecteur anonyme et comblé – destination ultime de tous ces relais –, d’autres acteurs essentiels restent méconnus. Nommons-les donc sans tarder : « diffusion » et « distribution », deux activités souvent regroupées et prises en charge par une même société. Chaque groupe d’édition a créé la sienne (la Sodis pour le Groupe Madrigall, Interforum pour Editis, par exemple) et certaines, comme Harmonia Mundi, sont indépendantes et prennent en charge de « petits éditeurs ».

La diffusion consiste à faire connaître aux libraires les prochaines sorties. Tous les trois mois à peu près, une équipe de représentants fait le tour des librairies pour présenter les prochaines sorties, prendre les commandes s’il y en a, et éventuellement proposer des offres spéciales – en bref, donner envie au libraire de donner envie aux clients d’acheter le livre. La distribution englobe tout le mécanisme qui se cache derrière ces stocks envoyés, depuis l’imprimerie aux librairies des quatre coins de France, soit : le stockage, les conditionnements des commandes, leur envoi et la gestion des retours. Quelques chiffres pour avoir une idée de la répartition des coûts, empruntés à Éric Vigne dans son tonitruant Le livre et l’éditeur : sur le prix total d’un livre, 5,5% sont consacrés à la TVA, 10 à 12% reviennent à l’auteur, 5 à 8% à la diffusion, 10 à 12% à la distribution, 35 à 40% au libraire ou au détaillant, 12 à 20% à l’imprimeur, les qualités des tirages, d’une collection à une autre, n’étant pas du tout les mêmes. Vigne résume ainsi : « Sur un ouvrage vendu 20€ au public, la part éditeur sera donc de 3€, sur laquelle il devra déduire ses frais de structure, de promotion et de publicité, enfin les salaires.«  Situation plutôt délicate, en somme.

Lorsque l’on parle de « chaîne éditoriale », l’on évoque donc un modèle de fonctionnement bien précis qui implique plusieurs acteurs. De la marche de cet ensemble dépend la production littéraire. Or, si nous considérons que la littérature se doit d’être innovante et diversifiée, quelques dysfonctionnements sont à pointer dans cette harmonie instable – dysfonctionnements inhérents à l’ère du « tout-libéralisme ».

Les grandes concentrations :

Comment ne pas ouvrir le bal de ces grains de sable bloqués dans les rouages en compagnie de nos bonnes amies, les grandes concentrations ?

Depuis les années 90 en effet, plusieurs maisons d’édition ont ouvert leur porte à des actionnaires, aboutissant à la formation de consortiums aux activités éparses et souvent sans aucun rapport avec la littérature. Actuellement en France, les deux plus grands groupes d’édition que sont Hachette et Editis appartiennent à des sociétés mères, respectivement Lagardère SCA et Planeta, lesquelles possèdent également des filiales et entreprises dans des domaines totalement étrangers au monde du livre, tels que la presse, l’audiovisuel, la publicité ou le marketing.

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Logo d’Editis

Voilà donc la littérature plongée en eaux troubles. Sous ces tropiques, la température ambiante diffère radicalement de celle nécessaire à un épanouissement créatif. Ces grands groupes habitués aux affaires florissantes n’ont qu’une idée en tête, celle de la rentabilité à tout prix : leur branche éditoriale doit donc être mise au pas de cette injonction au profit.

En ce sens, les manières de procéder basculent et, alors que le prestige d’une maison d’édition s’est toujours établi sur un catalogue lentement construit par des choix réfléchis et alimentés par un intérêt artistique sincère, l’irrationalité du profit à court terme enjoint à la littérature de rapporter immédiatement.

Pour le lecteur, la relation au texte doit être intime et fluctuante. Qui, en effet, n’a jamais vécu une expérience différente au moment de replonger dans un livre déjà lu ? Certains prétendent d’ailleurs que la qualité littéraire se manifeste par  la découverte de nouveaux plaisirs à chaque relecture. Or, dans ce système moderne, on ne cherche plus à accompagner le lecteur dans son cheminement personnel ni à l’orienter vers de l’inattendu. Il est dorénavant considéré comme le simple consommateur d’un produit constitué de mots et de papiers de mauvaise qualité. Voilà pour le côté face.

Côté pile, l’auteur qui s’assoit à sa table par besoin d’écrire, par désir invasif d’entrer lui aussi, à la suite de la masse colossale d’écrivains parcourus et admirés, dans ce vaste ensemble qu’est la littérature : il apparaît rapidement taraudé par l’angoisse de ne pas en être capable. Ballotté entre ses influences et un style qu’il voudrait sien, il cherche, à tâtons, un chemin dans la nébuleuse. Alors que modernité et prise de risque littéraire nécessitent souvent plusieurs publications pour affirmer un ton et fidéliser un public, chez les géants à l’appétit gargantuesque, si un livre ne sait pas être immédiatement juteux, l’on tourne la roue pour se dépêcher de miser sur une autre plume apte à signer le ticket gagnant.

Ce type d’édition ne s’embarrasse plus de considérations artistiques, balayées et remplacées par un unique dogme bien plus facile à manier : celui des bénéfices presque instantanés. Ainsi, les grands groupes ne voient dans le rachat de maisons d’édition qu’une activité potentiellement rémunératrice, à condition toutefois d’être fermement réorientée. On demande donc à la production littéraire de rompre avec sa nature intrinsèque pour devenir aussi éphémère que ces émissions de téléréalités qui n’existent que pour répondre aux envies des spectateurs, afin que ces derniers soient satisfaits, et ponctuels aux rendez-vous.

Ce système est d’autant plus nocif que certaines maisons indépendantes, frappées par l’ampleur exponentielle de ces assemblages titanesques, considèrent qu’elles se doivent d’être compétitives pour survivre, et adoptent à leur tour cette stratégie absurde qui conduit à tourner le dos au fondement même de la raison d’être de l’entreprise : l’appétit littéraire. Mais il est vrai qu’il ne doit pas être facile de faire face à des géants qui brassent des millions par an lorsqu’il faut courir après les subventions pour le moindre livre.

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