Les nouvelles pratiques de l’édition : deuxième partie

Par Elsa Magescas.

Incidence sur la production littéraire

 C’est à cause de telles considérations que l’on aboutit à la production formatée et effrénée qui se déploie de nos jours et dont la déferlante des prix automnaux est chaque année l’exemple le plus probant : les mêmes auteurs d’un prix à l’autre, des éditeurs pour l’essentiel confortablement installés : il n’est pas aisé d’y trouver des textes qui sortent des rangs.

Sur quoi nous basons-nous, concrètement, pour affirmer que la constitution de tels oligopoles éditoriaux conditionne à ce point la production littéraire ?

Sur des pratiques qui ont bel et bien évolué : dans les comités où valsent acceptations ou refus des textes, les experts en marketing ont remplacé les directeurs littéraires. Pour chaque création soumise aux avis, des pourcentages sont établis, les coûts de production sont attentivement calculés, les possibilités de gains impitoyablement mises en rapport avec les risques de pertes, et si le couperet des prévisions économiques tombe en décidant que la probabilité des seconds est plus importante que celle des premières, alors on passe à la proposition suivante.

Autrement dit, ce qui était en aval du livre se situe à présent en amont. Plutôt que de se demander si un auteur fait preuve d’une démarche originale ou d’un style novateur, l’on se place directement du côté de la réception : « au vu de ce qui s’est déjà vendu, quelles sont les prévisions pour ce coup-ci ? » Cela aboutit évidemment à une logique pernicieuse puisque, à force de proposer aux gens ce qu’ils ont déjà acheté, plus rien de neuf ne se produit. Lorsque toute évolution artistique se constitue par tâtonnements hasardeux, l’on voit dans quelle impasse cela nous mène.

Sur le même air que ces lugubres observations, André Schiffrin, l’un des premiers éditeurs à avoir dénoncé ces grands mouvements de concentration venus tout droit d’Amérique, affirme au Nouvel Observateur qu’« aujourd’hui, on refuserait d’éditer Kafka ». Les écrits de Kafka sont en effet un bon exemple du destin qui échoit aux textes novateurs : échecs commerciaux complets, ils sont devenus avec le temps des textes emblématiques de la littérature occidentale. L’on voit donc en quoi, dans le domaine littéraire, l’avancée est indissociable de la novation, débusquable seulement par des paris éditoriaux risqués. Pour cela, l’édition a besoin d’éditeurs qui aient la possibilité de soutenir des auteurs auxquels ils croient sincèrement, parce qu’un quelque chose dans leurs mots leur parle et qu’ils peuvent déjà entrevoir dans ces débuts un parcours littéraire intéressant et digne d’être mis en valeur.

Mais quand l’objectif se résume à des bénéfices immédiats, avec pour ligne de mire un objectif de bénéfices rapides, les exemplaires défilent sur les étals des librairies. Au bout de trois mois, un ouvrage n’est plus considéré comme une « nouveauté » et, si à ce moment-là, il n’a pas assez rapporté, il sera envoyé au pilon et l’on se rattrapera sur la publication suivante.

Et pour limiter ces manquements, voici venu le temps des livres formatés. Les grandes lignes sont déjà inscrites, il suffit d’en décliner des variantes. Est-il besoin de citer, pour s’en convaincre, les 50 nuances de Grey, originellement une fan fiction de Twilight, et ses innombrables variantes : la série Crossfire de Sylvia Day, Beautiful Bastards et consorts de Christina Lauren – ou, pour des romans épurés de toutes considérations sexuelles et d’un cru très français, les Guillaume Musso et Marc Levy ? Ce sont toujours les mêmes modèles qui assurent sans faillir un best-seller à tous les coups. La règle se généralise : le bon filon trouvé, inutile d’aller voir ailleurs.

Qu’il est loin le temps où Rainer Milka Rilke affirmait : « une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge.” À présent, la seule donnée qui justifie l’existence d’un texte est celle de ses capacités à se vendre. La littérature n’est plus un besoin, ni même un art, seulement un produit potentiellement rentable.

Rainer Maria Rilke

Rainer Maria Rilke.

Derniers bastions

L’on pourrait encore affirmer qu’après tout, puisque l’on se borne à donner au lecteur ce qu’il demande, le mal n’est pas bien grand. Mais le bât blesse lorsqu’on n’offre pas la même possibilité d’existence à toutes les parutions. Puisque les grands groupes d’édition qui produisent en quantités industrielles sont aussi ceux qui possèdent des médias et des chaînes de télévisions, nous voyons et entendons toujours les mêmes membres de ces quelques écuries. En outre, ce sont également ces consortiums qui détiennent la plupart des grosses sociétés de distribution, contraignant de plus petits éditeurs à dépendre d’eux-mêmes pour ce service essentiel à un lancement convenable de leur production dans les circuits de ventes et, bien entendu, nul besoin d’une imagination particulièrement féconde pour deviner que les livres de leurs clients et concurrents sont défavorisés face à leur propre production.

Ce système corrompu sabote donc une bonne partie des chances de visibilité des petits éditeurs, faisant du choix multiple qui semble être laissé au consommateur un simple revêtement de pacotille. 

Bien entendu, parmi ces déconvenues dont la répétition afflige celui qui est attaché à une certaine idée de la littérature, il continue d’exister de belles aventures éditoriales. Collections audacieuses, rachats d’entreprises en difficultés par des maisons indépendantes mieux loties, microstructures cheminant cahin-caha : de bons livres comme on les aime continuent d’être écrits et publiés.

Ces résistances n’existent que grâce aux librairies indépendantes, véritables bulles d’air pour ces textes déviant des sentiers battus tracés par les études de marché. La relation privilégiée que les libraires tissent avec les clients leur permet de tenir un rôle de guide en mesure de défricher un terrain envahi par un marketing agressif. Leur existence physique même est essentielle par la visibilité qu’ils assurent, en utilisant à bon escient la surface non-extensible de leurs locaux, afin de mettre en tête de gondole les ouvrages qu’ils jugent importants et qu’une chaîne de librairie aurait retournés au bout de trois mois pour cause de ventes insuffisantes.

La littérature ne devrait pas être disséquée, ni ordonnée selon des impératifs commerciaux. Objet culturel autant qu’anthropologique, la création littéraire se doit d’être imprévisible et d’adopter un rythme lent, propice à la digestion des œuvres de l’esprit. À l’encontre des dogmes actuels, redonnons la parole au Choucas, qui nous disait : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous ». Le lecteur doit être amené en territoires inconnus pour s’y retrouver, et non condamné à l’exploration interminable d’un duplicata de ce qu’il a déjà lu. Une littérature novatrice et variée se doit d’être une tentative constante de nommer le monde et se comprendre soi-même, en aucun cas une donnée projetée par des courbes vectorielles – elle s’adapte donc mal, comme beaucoup d’autres choses, au système capitaliste et libéral débridé qui chapeaute tout.

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