Vous êtes trop sotte pour être aimable ! Comédie romantique américaine et rapports de sexe

Par Thibault de Sallmard

La vieillesse d’un film

J’avais déjà repéré un paradoxe dans les films de science-fiction se passant dans le futur : plus ils cherchent à être futuristes, moins bien ils vieillissent. Les vieux films historiques, à l’inverse, vieillissent relativement bien, le noir et blanc aidant presque pour des films se déroulant durant la seconde guerre mondiale : l’habitude pour les images d’archives en noir et blanc les rendent quasiment plus crédible. En revanche, rien ne paraît plus démodé que les affreux minitels de 2001, ou pire encore, les tenues des pompiers du Fahrenheit de Truffaut.  

Mais ce n’est que très récemment, après avoir vu Breakfast at Tiffany’s (Diamant sur canapé) de Blake Edwards et The Seven Year Itch (Sept ans de réflexion) de Billy Wilder, que je me suis rendu compte que ces films souffraient d’un vieillissement plus terrible encore : l’évolution du regard porté sur les femmes rend ces comédies romantiques inopérantes (celles-ci et les autres de la même époque). A peu de choses près, les deux films racontent la même histoire : celle d’un voisin qui tombe amoureux de sa superbe voisine : dans le premier, datant de 1962, c’est d’Audrey Hepburn que tombe amoureux George Peppard ; dans le second, de 1955, c’est de Marilyn Monroe que tombe amoureux Tom Ewell. S’il n’est plus possible d’apprécier ces films, ou de pleinement les apprécier, c’est que le personnage féminin n’a plus rien d’attirant. Hepburn comme Monroe jouent des filles dont la sottise frise la déficience mentale. Leur puérilité, souvent montrée comme une forme d’originalité, impose à l’homme d’apporter son secours. Et si, par chance, elles s’avèrent drôles, c’est bien entendu à leur insu (des femmes avec de l’humour, et puis quoi encore ?). Or, pour qu’une comédie romantique marche, il faut que les deux pôles (féminin/masculin, pour une romance hétérosexuelle) soient pour ainsi dire « faits l’un pour l’autre », que le spectateur en soit convaincu, et qu’à la fin les deux personnages ou bien s’en rendent compte (pour une happy end) ou alors ne parviennent pas à concrétiser leur amour (auquel cas il faut sortir les mouchoirs !).

Mais, le cinéma américain de cette époque (disons jusqu’à la seconde moitié des années 1960) ne nous permet plus de nous convaincre que les deux personnages soient « faits l’un pour l’autre ». Qu’est-ce que ces messieurs iraient faire avec ces deux cruches ? Certes, Hepburn et Marilyn possèdent indéniablement des qualités physiques, mais une comédie sentimentale qui ne reposerait que sur l’apparence ne serait tout simplement pas une comédie sentimentale. Quant à l’érotisme, ne rêvons pas, les Américains n’y sont presque jamais arrivés, et certainement pas à l’époque du code Hays.

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Les Cahiers du cinéma et l’approche auteuriste selon Noël Burch

Une approche trop formelle ne nous permettrait pas d’expliquer ce changement de compréhension dans un même film. Seule une approche qui tient compte du contexte social et de la portée politique d’un film rend possible l’explication de cette évolution. Il faut donc entrer dans les débats qui ont animé la sphère des théoriciens du cinéma. Noël Burch, dans l’introduction de l’ouvrage collectif Revoir Hollywood. La nouvelle critique anglo-américaine, a tenté de remettre en cause les présupposés de la critique cinématographique concernant le cinéma américain. Il en a livré la généalogie, au sens de Nietzsche.

Tout commence au début du XXe siècle en France avec Louis Delluc. Dans le film muet, Delluc délaisse les intertitres (le texte qui s’affiche entre deux plans) pour ne s’intéresser qu’à la mise en scène. Cette orientation formaliste de la critique trouvera son apogée après-guerre, avec la « politique des auteurs » développée par les théoriciens des Cahiers du cinéma. Selon Burch, le formalisme trouve son origine dans le personnalisme d’Emmanuel Mounier. André Bazin, fondateur des Cahiers, est également rédacteur à la revue Esprit de Mounier, et y fréquente l’abbé Amédée Ayfre, jésuite cinéphile. De cet existentialisme chrétien, les théoriciens tirent une vision apolitique de l’art, et lui préfèrent le « culte de la mise en scène » et le « mépris du scénario et du dialogue ». Selon Burch, « cette adulation passionnée […] s’est faite dans le cadre d’un provincialisme bien parisien qui impliquait en l’occurrence la plus totale ignorance des réalités de la société américaine ». Autrement dit, les critiques du cinéma américain ont idéalisé la forme tout en restant insensibles au « sous-texte social ». Naissance d’une nation de Griffith peut ainsi être encensé, sans que soit prononcé un mot sur son caractère raciste. La nouvelle critique que prône Burch consiste à refuser le postulat « auteuriste » des Cahiers, pour lui substituer une lecture politique et sociale.  

Une approche “Gender” du cinéma (Noël Burch et Geneviève Sellier)

Il n’est pas anodin que cette envie de refonder la critique cinématographique lui soit venue à la lecture des travaux féministes issus des départements de gender studies aux Etats-Unis. Burch consacrera d’ailleurs la suite de ses travaux à la représentation des femmes au cinéma, en collaboration avec Geneviève Sellier.  Ils déclarent que leur ambition est de « montrer comment les approches genrées remettent en cause le regard esthétique et auteuriste sur le cinéma qui reste dominant en France ». Ils font remarquer que le cinéma est devenu plus misogyne avec l’application du code Hays. Non pas que le cinéma fut avant dépourvu de sexisme, loin de là. Ainsi, à propos des films avec Katharine Hepburn au début des années 1930, ils font la remarque suivante : « Le travail de ces films consiste à réduire – au nom de la ‘‘normalité’’ patriarcale – cette forteresse trois fois redoutable : femme économiquement indépendante, intellectuellement non conformiste (souvent féministe et ‘‘libérale’’), imbue de l’autorité des classes dirigeantes et privilégiées ». En bref, la femme est montrée avec des qualités mais son indépendance la rend rebelle aux yeux de la société. La rébellion est matée lorsqu’elle épouse un homme.

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La femme idiote

Mais, à la fin des années 1930, la situation empire et la femme se voit ramenée « par le chemin le plus court à sa ‘‘nature de femme’’ et au mariage ». La force de caractère et l’intelligence dont jouissaient les rôles féminins interprétés par Katharine Hepburn disparaissent de l’écran. De là est issue la bêtise désarmante d’une Monroe ou d’une Hepburn (Audrey cette fois-ci). Non seulement les femmes se voient imposer une « normalité patriarcale », mais elles sont désormais dépourvues de qualités intellectuelles et d’humour. Hepburn comme Monroe furent deux sex-symbol. Mais leur sexappeal est désormais réduit à néant par leur « féminité » qui confine à l’imbécillité.

Ces films ont mal vieilli, comme ceux de science-fiction. Ce n’est plus la technologie réelle qui, dépassant de très loin les gadgets futuristes imaginés alors, rend ces films vieillots, mais l’évolution du sentiment amoureux en lien avec les progrès effectués en matière de lutte contre le sexisme. Parce que nous sommes devenus incapables de nous émouvoir devant de pauvres idiotes en manque d’un mâle pour les recadrer, les comédies romantiques échouent et se transforment en archives. Plus la peine de vanter la qualité de leurs mises en scène, car à quoi bon une comédie sentimentale qui ne susciterait plus d’émotion ?  

 

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