Bons baisers de la COP

(Je propose aux lecteurs ce texte, écrit avec le ventre plutôt qu’avec la tête, dans lequel j’ai convoqué le souvenir de mes impressions, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, pendant le sommet de la COP.)

« Va-t-on sauver le monde avec des conférences ? C’est bizarre mais, malgré les déceptions du passé, nous continuons à penser que les problèmes se résolvent en mettant les grands de ce monde autour d’une table. » [1]

Souvenirs de la COP 21

Des mots d’abord, prononcés, on le sentait bien, sans grande conviction, de la voix de ceux qui ne savent plus mentir à force de parjure ; « accord mondial juridiquement contraignant » par exemple, semblait condenser déjà la mollesse visqueuse et l’in-signifiance de ce langage brandi comme un bouclier dégueulasse.

Et puis des images, parmi lesquelles celle-ci : une petite femme âgée d’une cinquantaine (soixantaine ?) d’années est encadrée par deux vigiles à brassard orange. Ils la tiennent fermement par les aisselles et se dirigent vers la sortie du Grand Palais où se déroule l’exposition de la COP, « Solutions COP 21 ». Leurs visages sont tendus, déterminés. Ils sont immenses à côté d’elle. Elle fait partie du groupe de militants écologistes évacués pour avoir organisé une contre-visite de l’exposition : leur action consistait à dénoncer le greenwashing des grands groupes français exposés en expliquant pourquoi ni Vivendi ni Total ne sont en vérité éco-friendly. En voyant ces images, j’ai ressenti la même impression d’injustice étouffante qu’un enfant qu’on engueule sans qu’il ait le droit de répliquer, et une sorte de vertige en pensant que cette violence injuste était exercée publiquement et à l’encontre de citoyens engagés dans la protection de l’environnement – et puis c’était tellement gros…

L'express

Source : L’express.fr

Endives au jambon

Ce pays qui, en janvier, puis mi-novembre, s’érigeait en dernier rempart de la civilisation et des droits de l’homme et revendiquait fièrement son attachement à la liberté d’expression, empêchait quelques jours plus tard ceux qu’il avait appelé « ses enfants » d’user de cette liberté, en leur interdisant de dire une parole publique, dans un lieu public, à l’occasion d’une exposition publique. Témoins de cette absurdité et dans ces conditions, comment ne pas avoir envie de reprendre à mon compte le dangereux vocabulaire de l'(extrême) droite ? Comment ne pas avoir envie de parler de vaste farce, d’orchestration, comment ne pas enrager ? L’ironie est tellement amère qu’elle a le goût des endives au jambon.

Violence, j’écris ton nom

À travers ces images, qui ne sont malheureusement qu’un exemple parmi tant d’autres, on voit à nouveau devenir effective la violence symbolique exercée par les pouvoirs politiques et financiers au sujet de l’écologie. Violence symbolique de la mise en scène grandiose de l’événement (réunion extraordinaire au sommet, entre soi, moyens financiers exceptionnels, exposition au Grand Palais), violence effective des matraques policières et des poings des vigiles. Enfin, pour résumer, violence d’un État qui, alors qu’il devrait définir clairement quelle violence est acceptable et laquelle ne l’est pas, et se tenir à cette distinction, exerce de façon absurde une restriction des libertés au nom de la liberté : on bombarde au nom des droits fondamentaux républicains, tout en violentant ceux qui usent de ces droits.

Autrement dit, dans notre cas, l’Etat justifie l’usage de la violence à l’égard de deux comportements qui pourtant s’opposent : d’une part, il est légitime de mobiliser un arsenal de guerre (verbal comme physique) pour frapper ceux qui ont porté préjudice aux libertés fondamentales vécues comme typiquement françaises (voir l’image d’Epinal de Paris véhiculée au moment des attentats), et en même temps il est légitime d’user de la force contre des citoyens français qui expriment une opinion au nom de l’une de ces libertés, la liberté d’expression. Ce qui me frappe ici, c’est l’incohérence à mon sens évidente entre la parole et le geste.

Europe 1

Source : Europe 1

On pourrait objecter en affirmant qu’il s’agit d’un cas exceptionnel relevant de la jurisprudence, qu’en réalité l’on réduit les libertés pour mieux protéger la vie de citoyens. Je n’en crois rien, pour deux raisons. La première est que, dans le cas exceptionnel des attentats, le danger éventuel serait tout simplement celui de sortir de chez soi. Le fait de manifester, surtout sous cette forme qui n’est pas celle d’un rassemblement dans la rue, mais plutôt d’une action qui se rapproche de la performance, n’opère en aucun cas un ajout de dangerosité au fait de sortir de la maison. Empêcher ces dangereux activistes de parler ne les empêchait pas de mourir. La seconde repose sur une simple observation : en matière d’écologie, le gouvernement prend (quasi) systématiquement le parti des industriels : en témoignent les désastreux exemples de Notre-Dame des Landes ou encore des boues rouges déversées en mer Méditerranée. Parmi les principaux partenaires privés de l’événement, on peut citer les groupes Carrefour, L’Oréal ou encore Generali (une société d’assurance) – industrie agro-alimentaire, industrie cosmétique, assurances, des secteurs évidemment bien connus pour leur engagement écologique, qu’il s’agisse d’écologie environnementale ou sociale. Ainsi rien, je crois, ne justifiait ces violences à l’égard des protestations écologistes, si ce n’est, ô surprise, des intérêts financiers particuliers.

Il y a de quoi désespérer. Alors, vers qui, vers quoi se tourner ? L’écologie sociale a développé cette idée d’un lien intime entre domination et écologie. Je crois que c’est là une belle piste – à nuancer, à discuter, à redéfinir peut-être, mais à explorer afin d’endiguer la violence et de considérer l’écologie d’un point de vue global.

D’autres articles viendront sur Brat, qui poseront en effet cette question majeure : croissance et développement durables sont-ils compatibles ? Quelle viabilité d’une croissance « verte » ?

Lucie Mollier.

 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s