Retour sur Les Huit Salopards, de Tarantino : des vertus de la répétition

Le dernier film de Quentin Tarantino, The Hateful Eight, (en français Les Huit Salopards), sorti depuis plusieurs semaines déjà, a rapidement fait l’objet de critiques assez vives et à vrai dire peu surprenantes. La plupart des critiques que j’ai lues ou entendues m’ont semblé décevantes : elles s’attachaient à des défauts qui ne me semblaient pas en être, et oubliaient selon moi plusieurs points négatifs. Par ailleurs, les critiques que j’ai lues  reprenaient le plus souvent au sujet des Huit Salopards les mêmes idées exprimées au sujet des précédents longs-métrages de Tarantino. Violence gratuite, donc malsaine – parce qu’un film qui justifierait la violence qu’il met en scène ne saurait être malsain ? Esthétisation de la cruauté des mœurs humaines, donc œuvre immorale – parce que le concept de catharsis ne mérite pas d’être considéré ailleurs que dans les tragédies grecques ? Personnages moralement ambivalents, donc substrat moral trouble et dangereux pour la jeunesse – puisque tout film se doit de mettre en scène un schéma actantiel manichéen, pour que les enfants et ce pauvre public ignare et abruti ne se trompent pas sur la leçon de vie à retenir ? Ces arguments, souvent entendus dans les réquisitoires divers exprimés à l’encontre du cinéaste américain, me semblent d’une hypocrisie insupportable quand ils sont mis en avant par des critiques français encore (et toujours) attachés à un certain formalisme.

Contre le dogme de l’originalité

Quant aux critiques qui se bornent à constater la répétition des mêmes thèmes et des mêmes procédés scénaristiques dans les œuvres de Tarantino, elles ne me semblent pas pertinentes dans la mesure où l’exploration chez un écrivain, un peintre, un musicien, bref chez un artiste (de manière générale), de (quelques) thèmes récurrents tout au long de sa carrière n’est pas en soi un critère valable pour constituer un jugement de valeur. Certains artistes passent leur vie à créer et recréer des variations sur un sujet qui leur tient à cœur et dont ils pensent sans doute ne jamais pouvoir épuiser la complexité. Que Rembrandt s’appliquât à exploiter toutes les possibilités qu’offre le procédé du clair-obscur n’est pas un défaut d’innovation qu’on peut lui reprocher, pas plus que l’on ne peut déprécier l’écriture de Zola au nom d’un prétendu manque d’imagination, sous prétexte que l’on trouve dans un de ses romans, prenons au hasard L’Assommoir, les mêmes réflexions sur l’argent, l’alcoolisme, l’hérédité et la fatalité sociale que dans l’ensemble de son œuvre.  Mais puisque “des goûts et des couleurs gnagnagna”, il n’est absolument pas répréhensible de se sentir lassé, à la fin du visionnage des Huit Salopards, par les dialogues surfaits, les giclements de sang et la vulgarité que l’on retrouve si souvent dans les films de Quentin Tarantino. Je souhaite simplement signifier mon agacement face à des propos à l’emporte-pièce fondés uniquement sur le constat de ces répétitions. Qui reprocherait à Sergio Leone les ressemblances que l’on peut voir entre ses différents westerns ?

Tarantino Leone

Ressemblances techniques

 

Le film de Tarantino n’est d’ailleurs pas sans rappeler Sergio Leone, ne serait-ce qu’à travers la musique composée par le maître du genre et collaborateur favori du cinéaste italien, Ennio Morricone. Mais les points de ressemblance, ou plutôt de réécriture entre Les Huit salopards et Il était une fois dans l’Ouest, pour ne citer que ce chef d’œuvre du western spaghetti, sont plus nombreux. Tout d’abord et paradoxalement, le format : Sergio Leone filmait en Techniscope (2,33:1), format aussi large que le cinémascope, et jouait sur des alternances entre très gros plans (que parfois l’on appelle d’ailleurs plan Sergio Leone) et des vues panoramiques au contraire très larges. Tarantino, avec son amour pour les procédés cinématographiques d’autrefois (et beaucoup de prétention, disent les mauvaises langues), a choisi un format de pellicule rare, les 70 mm, qui donne là aussi des images très larges. Mais son film est un huis clos avec très peu de vues d’ensemble… Oui, cependant Tarantino reprend (pour l’amplifier encore) la technique de montage du champ/contre-champ non pas binaire, mais multiple, que Sergio Leone a employé lors des scènes de duel du Bon, la Brute et le Truand et d’Il était une fois dans l’Ouest.

Comme le titre du film l’indique, l’intrigue  des Huits salopards se déroule comme une longue, très longue impasse mexicaine (mexican standoff) impliquant non plus trois personnages, mais huit.

Ressemblances thématiques

 

Le film de Tarantino rappelle aussi l’œuvre de Sergio Leone par d’autres aspects, non plus techniques et formels, mais scénaristiques et thématiques : la destruction du mythe de la fondation nationale et l’insistance sur la violence considérée principe historique de cohésion. Dans les films de Sergio Leone ainsi que dans les œuvres appartenant au sous-genre du western crépusculaire, le personnage principal est à la recherche d’un gain personnel (l’or de l’armée enterré ou la vengeance) et n’a jamais, au cours de ces films-fleuves à la tonalité épique, l’intention de changer le monde par son action ni d’instaurer un nouvel ordre sur lequel les Etats-Unis pourraient se fonder comme nation unie et inclusive. Bien au contraire, l’homme à l’harmonica ne peut rien faire pour sauver la veuve incarnée par Claudia Cardinale face à un progrès industriel symbolisé par l’avancée inexorable du train convoyeur de profits et d’intérêts égoïstes. Blondie (Clint Eastwood) ne saurait réinstaurer la paix entre les armées sudistes et nordistes, malgré tous les ponts qu’il peut faire sauter. Le héros anti-épique n’a plus d’incidence sur l’histoire et demeure écrasé par la fatalité de la lutte, impuissant face à la torture, sans réponse face au cynisme alcoolique des soldats sans idéaux.

A la fin des films de Sergio Leone, le spectateur est sans doute ravi de voir le héros s’en sortir mais n’en demeure pas moins confronté au constat proposé par le cinéaste : la violence devient le plus grand dénominateur commun dans cette nation naissante.

Les Huit Salopards ne montre pas de grandes batailles ni le progrès ininterrompu du cheval de fer dans les plaines de l’Ouest, il montre le résultat de la guerre de Sécession dans une petite auberge sur la route perdue sous la neige. Mais le long-métrage montre assez l’échec de l’unification voulue à l’issue de la guerre civile américaine. Aucun des personnages ne fait preuve d’une once de moralité, le général sudiste est un vieillard sans vie, obsédé par la vengeance, tandis que le second sudiste, jeune crétin, crapule nommée sheriff est probablement le seul des huit à présenter une personnalité pas tout à fait pourrie – il ne sera pas pour autant épargné par la débauche de cruauté à laquelle s’adonne le reste des personnages, surtout le major Marquis Warren, ancien soldat de l’Union, joué par Samuel L. Jackson. Et le seul moment où s’amorce une rédemption possible pour cette Amérique concentrée en huit spécimens, rédemption qui n’advient pas, est le moment où un jeune blanc-bec idiot comme ses pieds, qui rêvait, quelques heures plus tôt, de lyncher et pendre des nègres, et un vieil officier noir, brutal et sanguinaire, s’accordent enfin à pendre le personnage qui les dégoûte le plus, déclaré criminel par ces meurtriers sans scrupules. En une macabre réunion, la nation est parodiée en une mascarade d’unification, morbide contemplation de la « justice » enfin accomplie – celle du Far West bien sûr. Là où l’on aurait pu croire que Tarantino épargnerait au moins la femme condamnée, le cinéaste insiste, persiste et signe, tous pourris, y compris l’horrible « putain ».

En bref, un beau résumé d’un passage de l’histoire américaine, après l’Amérique des braqueurs de banque (Reservoir Dogs), l’Amérique des tueurs professionnels (Pulp Fiction), l’Amérique contre les nazis (Inglorious Basterds), l’Amérique esclavagiste (Django Unchained). On appréciera le fait que Tarantino ait été plus subtil dans son utilisation de l’humour gore, on regrettera toutefois la linéarité de la narration et le manque de rythme de ce huis clos qui manque malheureusement de suspense et de tension.

Rinou.       

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