Youtube : les victimes deviennent-elles les bourreaux ?

En 2005, trois informaticiens de chez PayPal décident de créer un site Web permettant de visionner gratuitement des vidéos. Cette idée leur serait venue après s’être rendus compte qu’il leur était impossible de revoir les seins de Janet Jackson qui s’étaient échappés accidentellement de sa tenue lors de sa participation au Super Bowl. Quelques mois plus tard, le site de YouTube est opérationnel, et Jawed Karim, l’un des trois fondateurs, peut poster une vidéo de lui devant des éléphants au zoo. La société américaine, rachetée par Google, débarque en France en 2007 pour venir concurrencer Dailymotion. Depuis, plus de deux milliards de vidéos sont quotidiennement regardées sur le site dans le monde, et 600 000 heures de contenu vidéo sont mis en ligne chaque jour.

YouTube est un exemple paradigmatique du développement du Web 2.0. Le Web fut d’abord passif : on vient consulter de l’information. L’apparition d’entreprises commerciales, du haut débit, et la baisse du coût des ordinateurs ont conduit à un accroissement de l’utilisation d’Internet permettant au Web collaboratif (ou 2.0) d’advenir. Désormais, les internautes sont actifs. Ainsi, YouTube est une plate-forme : le site offre la possibilité formelle de regarder des vidéos mais ce sont les internautes eux-mêmes qui lui fournissent le contenu.

Parmi les fournisseurs de contenu, on trouve aussi bien des entreprises que des particuliers. Ceux qui nous intéressent, ce sont les « YouTubeurs» (ou vidéastes). Il est difficile de donner des critères clairs pour définir un YouTubeur: disons, faute de mieux, que c’est une personne qui publie des vidéos sur YouTube à destination d’un public ne relevant pas de la sphère privée (la famille) ou semi-privée (les connaissances). Ajoutons que la vidéo doit être conçue spécialement pour la plate-forme (sont donc exclues les chaînes YouTube diffusant des vidéos extraites de la télévision), que la chaîne doit être active (des vidéos sont publiées régulièrement) et que le but est d’être « suivi » (on cherche à ce que les gens s’abonnent). Les YouTubeurs les plus connus en France sont Squeezie, Rémi Gaillard, Cyprien et Norman.

PROFESSION YOUTUBEUR : UN PROBLÈME DE LÉGITIMITÉ

Dans un premier temps, les vidéastes ont d’abord été victimes d’une « violence symbolique ». Ce concept, inventé par le sociologue Pierre Bourdieu, repose sur la distinction du légitime et de l’illégitime. Contrairement à la violence physique ou verbale qui a un caractère direct (l’insulte ou le coup), la violence symbolique s’exerce de manière indirecte : par hiérarchisation, un groupe d’individus considère comme seulement légitimes ses propres goûts et activités, et déconsidère fortement les goûts et activités des autres groupes. Pour illustrer, imaginez celui qui a passé ses vacances à la Baule froncer les sourcils en entendant son ami lui raconter son été au camping. Ainsi, les médias traditionnels ont déconsidéré l’activité des YouTubeurs, en ne cachant pas le mépris que leur inspire cette activité qu’ils jugent bien moins légitime que la télévision ou le cinéma. L’apparition de la YouTubeuse Natoo dans l’émission On n’est pas couché est de ce point de vue assez révélatrice du type de mépris dont peuvent être victimes les vidéastes du Web.

On leur reproche essentiellement l’aspect non professionnel de leur métier (sous-entendu : “ce n’est pas un vrai travail”), et on se permet de critiquer leurs revenus (sous-entendu : “bien trop élevés par rapport à ce qu’ils font”). La notion de violence symbolique suppose toutefois que ceux qui sont moqués, les “dominés”, aient intériorisé la distinction entre légitime et illégitime (qu’ils croient également que le camping, décidément, c’est moins élégant que Saint-Tropez). Or, rien de tel pour les YouTubeurs qui ont riposté en publiant de multiples vidéos visant à leur rendre justice (dernière en date : « Travailler sur YouTube » sur La Chaîne de Jérémy)

Pourtant, depuis quelques semaines, les victimes tendent à se transformer en bourreaux. Un vent de révolte semble animer les YouTubeurs célèbres, qui ont, au sein même de YouTube, acquis une légitimité. A leur tour de rendre illégitime d’autres vidéastes.

Le YouTubeur de la chaîne Absol Vidéos, dans la vidéo « La qualité en baisse sur YouTube ?» – que je vous invite à aller voir, explique la situation de la manière suivante : les nouveaux YouTubeurs privilégient la forme sur le fond. De l’avis du vidéaste, c’est l’apparition récente de la rubrique “tendances”, laquelle privilégie des titres accrocheurs comme “Ma première fois”, qui favorise ces nouveaux YouTubeurs qui réussissent en publiant des vlogs (contraction de « vidéo » et de « blog », ce terme désignant des gens qui filment leur quotidien), des défis, des dégustations, bref des vidéos, dit-il, “sans contenu créatif”. Par contenu créatif, il faut entendre, en gros, les chaînes où il y a du travail derrière (écriture, recherche, création, montage, etc.) par opposition aux vidéos qui n’en nécessitent pas ou très peu.

Le paradoxe tient en ceci : les reproches sont les mêmes que ceux que les médias traditionnels leur adressaient auparavant : trop jeune, trop facile, vide. A nouveau, on retrouve la distinction entre le légitime et l’illégitime : les anciens YouTubeurs sont de véritables créateurs qui proposent du contenu qui mérite d’être vu, tandis que les nouveaux sont traités de « putes à clics » en recherche de célébrité.

UN ÉCHO À L’HISTOIRE DU WEB

Ainsi, un phénomène identique à celui qui était arrivé au Web dans son ensemble est en train de se produire sur YouTube. Le sociologue Dominique Cardon, dans La Démocratie Internet, offre un éclairage pertinent : selon lui, « Internet est surtout né de la rencontre entre la contre-culture américaine et l’esprit méritocratique du monde de la recherche ». Les valeurs d’Internet sont celles de l’autonomie, de la liberté de parole, de la gratuité et de la tolérance. Le Web est ce qui va permettre d’unifier un monde complètement éclaté grâce à l’invention, par Tim Berners-Lee en 1990, du lien hypertexte [1]. Ainsi, la multiplicité est au service de la croissance : des acteurs très différents utilisent le réseau, mais l’architecture fondamentale d’Internet lui évite habilement l’anarchie pour ne servir qu’un seul but : l’extension du réseau et la facilité de son accès, afin que nul ne puisse se l’approprier.

D’où la naissance du logiciel libre à partir des années 1980, en réaction aux entreprises qui ont fermé certaines parties du réseau à des fins commerciales. A ce titre, la plupart des inventions de l’Internet sont l’œuvre d’informaticiens bidouilleurs – les fameux hackers [2]. Ces derniers considèrent souvent que « le code source d’un logiciel est un texte, une œuvre de l’esprit scientifique » [3] et que par conséquent il doit être libre d’accès. Si les participants à ces logiciels libres sont finalement peu nombreux, l’esprit qui animait ces initiatives (ouverture et coopération) a contaminé tout l’Internet. Les communautés virtuelles qui se sont constituées forment un groupe aux valeurs homogènes. Or, lorsque qu’Internet se démocratise à partir des années 2000, les principes fondateurs qui animaient les pionniers du Web s’évaporent petit à petit. L’utopie se fissure sur le plan sociologique : les pionniers pensaient le cyber-espace comme un monde à part, d’où l’usage massif de pseudonymes. Autrement dit, ils pratiquaient une forme de distanciation, pratique qui, ici ou ailleurs, n’est pas également distribuée socialement. En se démocratisant, Internet a trouvé « son principe de réalité », car la distanciation a pris fin. La communauté des internautes reproduit maintenant « dans toutes ses inégalités, les segmentations du monde réel » [4].

De même, les premiers YouTubeurs formaient un groupe relativement homogène, partageant la culture dite Geek des années 90 (qu’on pense à la vidéo « La Cartouche » de Cyprien sur un jeu vidéo rétro, ou au vocabulaire d’Antoine Daniel). Cela recouvre la même idéologie du hacker : l’informaticien bidouilleur était valorisé par le fait qu’il travaillait depuis son garage ; le vidéaste de YouTube est valorisé par le fait qu’il se filmait avec une webcam de mauvaise qualité [5]. L’utopie se fissure de la même manière. YouTube a trouvé son principe de réalité : en se démocratisant, la plate-forme a vu naître des YouTubeurs attirés par l’appât du gain, la recherche de la notoriété, l’exposition de soi.

Pour conclure, nous pouvons dire que paradoxalement les YouTubeurs célèbres qui ont souffert de violence symbolique l’exercent à leur tour. Quand ils ont commencé, le contenu que leur chaîne proposait n’était pourtant pas si éloigné de ce qu’offrent celles des jeunes YouTubeurs. La seule différence s’explique par la légitimité qu’ils entendent tirer par l’aspect désintéressé de leur démarche (d’où le côté « mythe Hacker ») : il est vrai qu’il ne pouvait pas savoir qu’ils allaient devenir riches et célèbres, là où c’est très clairement le but des nouveaux YouTubeurs. La solution réside donc du côté des internautes : privilégier sans cesse les vidéos qui ont du contenu, comme celles des chaînes EPenser, DirtyBiology, ou encore de celle de nos amis du Mock. Je ne soutiens absolument pas que tout est également de même qualité : il n’y a donc aucune raison de s’interdire de conseiller des vidéos qui me paraissent meilleures. Mais cette pratique doit venir des internautes, et non des YouTubeurs opposant leur légitimité à l’illégitimité des autres.

Thibault de Sallmard.

        

[1] Le Web est apparu lorsqu’Internet s’est doté d’une architecture unifiée à trois composantes essentielles: l’URL (adresse), HTTP (le moyen de se rendre à l’adresse URL) et l’HTML (un lien qui permet de passer d’une adresse à une autre). Tous utilise “un langage” commun: l’hypertexte.

[2] Le Terme de « Hacker » désigne d’abord un informaticien qui « bidouille » les ordinateurs. Internet s’est développé grâce aux travaillent des « hackers ». C’est seulement par suite que le terme en est venu à désigner improprement les pirates informatiques.

[3] Dominique Cardon, La démocratie Internet. Promesses et limites, Éditions du Seuil, coll. « La république des idées », 2010, 102 p.

[4] Ibid.

[5]  L’idéologie Hacker (ou éthique), au sens d’un système de croyances et de valeurs partagées par un groupe (donc rien de péjoratif), n’est pas reprise par les YouTubeurs connus (pas d’idée de logiciel libre ou de neutralité du Web). En revanche, ils en conservent, pour certains, l’esprit : l’idée du Do It Yourself sans gros moyens et hors d’une entreprise privée, idée qui est étroitement liée à la représentation (au mythe?) du hacker.

 

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