Deliverance ou comment survivre à ses vacances

La Mythologie de la nature sauvage.

   Un rire, puis la question : « You wanna talk about the vanishing wilderness ? ». Le film Deliverance vient à peine de débuter. Sur l’écran se trouve encore l’image de la Warner Bros. Un personnage s’agace de la supposée désinvolture de son ami qui ne semble pas saisir l’importance de la disparition de la nature sauvage. Celui qui parle c’est Lewis, une espèce d’aventurier des temps modernes. Il considère que ceux qui ont décidé de construire un barrage sur la rivière Cahulawasse, « la dernière rivière sauvage, intacte, ni polluée ni saccagée du Sud » dans le but de fournir plus d’électricité pour la ville d’Atlanta, « vont violer le paysage ». Il propose donc à Ed, qui lui-même invite deux de ses amis, Bobby et Drew, de descendre la rivière en canoë avant que tout cette région ne soit remplacée par « un lac mort ».

Le film de John Boorman se déroule un an avant le premier choc pétrolier, en 1972. Les Etats-Unis viennent de connaître plusieurs décennies de croissance économique ininterrompue. La consommation d’énergie n’a, parallèlement, pas cessé d’augmenter. Plus de 70 % de la population américaine est alors urbaine. Cette situation produit un discours anti-modernité dont Lewis se fait le héraut. Il ne s’agit pas encore d’un discours écologique scientifique portant sur la possible inadaptation d’une ou plusieurs espèces à un environnement dégradé par l’homme. Il s’agit bien davantage de la continuation du discours romantique qui exalte la nature. Lewis est une sorte de Rambo qui a lu Heidegger, un corps d’athlète qui se plaint de la violence faite par l’homme à la nature (de l’arraisonnement dirait Heidegger). Il construit une mythologie au sens de Barthes, c’est-à-dire un discours qui se donne comme évident mais qui dissimule « un abus idéologique », à savoir, pour Barthes, la norme bourgeoise.

Quelle est la mythologie de Lewis ? Comme Rousseau, Lewis accable la société moderne, malgré le progrès technique et scientifique indéniable, et l’accuse d’avoir corrompu les mœurs. Ainsi, Lewis promet, sur un ton moqueur, de ramener les Ed, Bobby et Drew pour le match du dimanche soir afin qu’ils puissent regarder les pom-pom girls. Ce faisant, il adopte la posture d’un opposant à une forme de plaisirs vains, issus du confort que produit le progrès. En revanche, contre Rousseau, Lewis prône un darwinisme tout différent de la théorie de l’innocence spontanée de l’homme à l’état de nature. Arborant sur son vêtement un écusson qui dit « survival« , Lewis prédit la fin prochaine de la civilisation et le retour de la lutte pour la survie qu’il estime être la bonne façon de vivre pour l’homme. Lewis assimile la survie à un jeu naturel et déclare ne pas croire au risque et ne pas posséder d’assurance.

  Tout le contraire de son ami Ed qui, lui, possède une assurance et croit au risque. A chaque danger ou obstacle qui excite Lewis, Ed se fait la voix de la raison. Lorsque les autochtones paraissent peu disposés à amener les voitures à leur point d’arrivée, il propose de rentrer faire un golf à Atlanta. Lorsque Lewis s’enfonce dans des fourrés, il demande s’il n’y a pas de serpents. Bobby, quant à lui, est tout ce que déteste Lewis. Pour commencer, il est assureur. Ensuite, il apprécie le confort et semble peu enclin à l’aventure. Il ose même vanter les mérites du matelas pneumatique et du sac de couchage tandis que Lewis dort à même le sol. Enfin, défaut peut-être le pire aux yeux de Lewis, Bobby est gros, ce qui lui vaut des adjectifs tels que « dodu » ou « joufflu ». Si Lewis fait preuve d’une telle animosité à cet égard, c’est probablement que le fait d’être gros représente à ses yeux le comble du déclin moderne, celui d’une espèce qui n’a plus besoin de lutter pour sa survie. Pour finir, Drew est un personnage plus sensible, attiré par le contact pacifié voire amical avec les autres. Il parvient à créer une certaine harmonie avec les autochtones lors d’un célèbre duel guitare/banjo avec un enfant consanguin. Durant ce passage musical, que l’on doit à Eric Weissberg et immortalisé sous le titre Dueling Banjos, se met en place une atmosphère plus légère ; mais celle-ci s’estompe aussitôt le morceau fini. Drew ne parvient d’ailleurs pas à faire jouer l’enfant à nouveau.

Pourquoi ces trois hommes acceptent-ils de suivre l’impétueux Lewis ? Car la mythologie de Lewis possède un charme indéniable pour les citadins du monde contemporain. Lewis le sait d’ailleurs très bien et concède à Ed qu’il a une bonne vie : « nice job, nice house, nice wife, nice kid« . Lequel lui demande : « pourquoi donc viens-tu avec moi ?« , ce à quoi Ed ne répond rien. La réponse, c’est que le discours de retour à la nature sauvage est envoûtant. Deliverance est la démystification de cette mythologie de l’aventure dans les contrées sauvages par le passage du viol, au sens figuré, de la nature par l’homme au sens très littéral du viol de Bobby par un autochtone. Ed, Bobby et Drew se rendent alors compte du jeu sordide dans lequel ils sont entrés et duquel ils ne pourront sortir qu’en atteignant la petite ville d’Aintry, située à deux jours en aval de leur point de départ. Avant Aintry, aucune trace de civilisation. Bobby abandonne tout rêve de confort. Drew voit son rêve de rapport pacifique entre les hommes se dissoudre : Lewis a tué d’une flèche l’agresseur de Bobby et les force à cacher le corps. Drew veut avoir affaire à la loi. Tout ce qu’il obtient de Lewis, c’est un rire cynique et la question ironique « Where is the law ?« . Drew comprend alors qu’il a été mené dans une zone de non-droit où la seule règle est celle de la survie du plus fort. Quant à Ed, incapable de tuer un chevreuil avec son arc tant ses mains tremblent, il va devoir se transformer en prédateur et tuer l’autre montagnard qui les poursuit avec un fusil.

Boorman a exploité les nouvelles possibilités du cinéma américain qui s’est affranchi, depuis la deuxième moitié des années 1960, des règles puritaines auxquelles il était soumis. Le film est particulièrement violent, voire obscène. La morale semble avoir disparu de cette région condamnée à être un lac mort, à l’image de cette église transportée sur un camion avant que la ville d’Aintry ne se retrouve sous les eaux à cause du barrage au fond duquel se trouveront les cadavres dissimulés par Ed, Bobby et Lewis. A aucun moment, le film ne vient être tempéré par une morale philanthropique comme dans le film Into the wild de Sean Penn. De cette violence, Boorman tire une grande  puissance, seule capable d’éprouver le spectateur afin de le mettre en garde contre les dangers du mythe de la nature sauvage sans sauvagerie. Si le discours de Lewis a une résonnance plus forte encore pour les Américains éduqués dans le mythe des pionniers (Lewis s’y compare dans le film), on trouve de très fréquentes illustrations du mythe de Lewis, en particulier dans la publicité touristique. Les vacances constituent le temps privilégié de ce retour à la nature pour les citadins, qui rêvent d’air pur, de rivières intactes et d’aventure. Deliverance est l’occasion de revoir nos représentations sur les vacances, d’en interroger la part de Lewis qui s’y cache et de bien comprendre qu’accepter le rejet facile des villes forcément polluées, bruyantes, des Parisiens toujours odieux et des métros infects, par opposition à une nature prétendument bucolique et sauvage, c’est logiquement, aussi, accepter le jeu de la sélection des espèces sous peine de contradiction. Contradiction largement répandue et soutenue par des intérêts économiques.

 Deliverance conserve une grande actualité, mais a vieilli dans la mesure où la question de la protection nécessaire de l’environnement y est parfaitement absente. La technophobie de Lewis n’est pas contrebalancée par un raisonnement écologique, du moins au sens qu’on donne à ce mot désormais.

 

La violence sauvage et « la violence maîtrisée » (Norbert Elias).

Ed propose au début du film de rentrer faire un golf. Il y a quelque chose de ridicule dans sa proposition, trop bourgeoise et moins excitante que celle de Lewis. Dans un premier temps d’ailleurs, même Bobby concède que le passage dans les rapides est riche en sensation. L’illusion qui conduira au drame, c’est celle qui consiste à confondre le sport et le « jeu », pour parler comme Lewis, de la survie. La grande tromperie de Lewis, c’est d’avoir fait passer son invitation à une lutte à mort pour des vacances sportives.

Norbert Elias peut nous servir à expliquer la séparation entre la violence sauvage dont sont victimes (et coupables malgré eux) Ed et ses amis et « la violence maîtrisée » du sport, sous-titre de l’ouvrage Sport et civilisation. Dans cet essai, Elias entend poursuivre l’analyse de La Civilisation des mœurs et de La Dynamique de l’Occident, ouvrages dans lesquels il a montré que « les normes sociales définissant les comportements et les sensibilités, notamment dans certains cercles de la haute sociétés, ont commencé à changer radicalement à partir du XVIe siècle, et ce dans une direction bien précise : elles sont devenues plus strictes, plus différenciées et omniprésentes, mais aussi plus égales et plus modérées, puisqu’elles bannissaient les excès de l’autopunition comme de l’autocomplaisance ». Cette évolution se retrouve dans le sport.

Le sport, au sens contemporain du terme, est apparu lorsque des Anglais ont préféré continuer à traquer un renard plutôt que de tuer un lièvre qui leur passait sous le nez. A partir de ce jour, l’Anglais qui pratiquait la chasse au renard, dédaignant tout autre animal, ne faisait plus un passe-temps mais du sport. A une époque antérieure, le plaisir de la chasse, à savoir celui de tuer, était accompagné de celui de la dégustation de l’animal tué. Le renard était tué parce qu’il était nuisible, en particulier parce qu’il tuait la volaille, mais seulement mangé par les plus pauvres en temps de famines. Autre changement introduit par le sport : alors que tuer un renard est une chose très facile, toutes les règles qui régissaient cette chasse avaient pour but de le rendre difficile. Cette retenue des chasseurs aristocrates anglais ne manquait pas de surprendre, permettant à ceux-ci de se moquer des Français qui n’y comprenaient rien. Elle leur paraissait d’autant plus incompréhensible que les chasseurs ne tuaient jamais eux-mêmes le renard, mais laissaient faire les chiens. Le sport, dit Elias, « permet aux individus de se libérer dans l’excitation d’une lutte qui nécessite effort physique et adresse, mais minimise les risques de blessure grave ».

Les autres sports ont suivi une évolution comparable. Norbert Elias définit le sport comme une « activité de groupe organisée qui repose sur une compétition entre au moins deux parties. Il nécessite un effort physique et obéit à des règles dont certaines limitent, quand le besoin se fait sentir, l’usage de la force physique ». Elias fait remarquer que la compétition sur laquelle repose tout sport est une configuration qui n’est pas d’emblée donnée mais qui est le fruit d’une évolution. Tout sport doit atteindre un équilibre des tensions pour atteindre sa « forme mature ». La compétition engendre des tensions et en même temps les contient afin que le moment durant lequel chacun des combattants a une chance de l’emporter ne soit ni trop long ni trop court. Elle doit empêcher que l’un des participants soit trop fort , qu’il batte trop rapidement le plus faible, tout en évitant que la force et l’adresse soit égales dans les deux camps, ce qui empêcherait le point culminant d’advenir : la victoire. Autre équilibre que doit trouver la configuration sportive, celui qui oppose le trop grand respect des règles qui empêche tout acte exceptionnel, et son contraire, le non-respect des règles, qui conduirait à l’élimination. « Si, pour rester loyaux et beaux joueurs, [les joueurs] n’exploitent pas toutes leurs chances de gagner, ils risquent fort de voir la victoire leur échapper ; s’ils mettent tout en œuvre pour gagner, le jeu lui-même peut dégénérer ».  

   Dans le film de Boorman, après que Drew est abattu, Ed, Bobby et Lewis se cachent sur la rive, abrités du tireur embusqué par un rocher. Lewis est blessé à la jambe et confie donc à Ed la tâche de « jouer le jeu ». Pour ce faire, Ed entame un étrange biathlon, alpinisme et chasse à l’homme, qui finit par la mort de son adversaire. Le monde hobbesien de Deliverance, où règne la guerre de chacun contre tous, est un monde qui ne connaît pas le processus de civilisation décrit par Norbert Elias. Contrairement au sport, aucune règle n’a pour fonction de minimiser les risques de blessures graves. Pire, la seule règle étant celle de la survie, seul la mort de l’adversaire peut mettre fin au jeu.

Thibault de Sallmard.

A noter également : une excellente analyse (très différente) sur le site : http://www.cineclubdecaen.com/.

 

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