En vacances de l’ordinaire, l’exemple d’Henri Matisse

Il s’agira dans un premier temps de nous accorder sur ce que l’on entend par « vacances ». Être en vacances – la disponibilité, la liberté, la tranquillité… voici donc les quelques images qui affleurent immanquablement à l’esprit : sieste avachie sur un transatlantique, apéros sous n’importe quelle excuse ou encore glace à la nuit tombante perchée sur une dune. Tout cela et bien plus encore. C’est un fameux prétexte à la découverte et à la distraction. « Vacances » résonne, si ont le veut bien, avec le voyage, l’étonnement voire avec le renouveau. Ces images sont ce qui nous reste (hormis ces satanés grains de sable coincés dans les larmoyantes Confessions d’un enfant du siècle à peine terminées) ce qui nous taraude, nous hante jusqu’à la prochaine belle échappée.

Les souvenirs, quels affreux échos railleurs et étourdissants ! Il y a de ceux dont on aime décorer nos intérieurs comme ces sculptures de coquillages touchantes d’ingéniosité, ces miniatures aimantées qui recouvrent la porte du frigidaire vétuste et croulant, ces pièces en céramiques modelées, peintes à la main, reflets certains des traditions rassurantes et inestimables fragments du lointain, de l’exotisme, du là-bas-très(-très)-loin, et du surtout pas d’ici.

Nous ne parlerons pas de la Toussaint, ni de ski, et encore moins de canicule. Nous ne parlerons pas de vacances ordinaires. Nous, nous nous contenterons des vacances dans leur signification imagée et poétique : l’esprit  rêveur et vacant, vaquant à ses occupations. Ici, je fais le choix d’aborder ces vacances à travers l’œuvre de Henri Matisse dont j’admire la sensibilité. Il a, comme nous, à quelques détails près, collectionné des souvenirs de vacances.

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Luxe, calme et volupté, 1904.

Son œuvre est imprégnée de liberté : l’expression individuelle y est exacerbée. D’abord la couleur, puis la forme, puis – bouquet final – la technique. Henri Matisse est en vacances de la perspective, de la proportion. En vacances du réalisme, de la réalité.

En vacances de l’impressionnisme & du réalisme

C’est d’une appendicite que le destin de Henri s’est joué. Affaibli, ennuyé et alité, sa bonne mère lui fait cadeau d’une boite de couleurs. Voilà comment lui vient l’engouement du dessin, tout au long de sa vie nourri par la quête de couleurs, de formes et d’espaces. De nouveau sur pied, il quitte le Nord pour la capitale. Il intègre dans un premier temps l’académie Julian où il s’exerce pour être admis à l’École des Beaux-Arts. Il y parvient et rejoint l’atelier du symboliste Gustave Moreau. Cet atelier est un véritable vivier de la modernité. Grand nombre de peintres impétueux y exercent leur talent naissant. On pense à ces grands fauves, ces peintres qui font usage des couleurs de manière complètement débridée, déraisonnée et arbitraire. Henri, le plus âgé d’entre eux, en est le chef de file. Il est accompagné par quelques jeunes hommes dont André Derain, Kees Van Dongen, ou encore Maurice de Vlaminck. Évidemment, cette liberté n’a pas été usurpée de la veille au soir. Non, bien au contraire. Tout d’abord, nous connaissons à Henri ces toiles illustratives de quelques allégories, d’une sorte d’Arcadie, par petites macules régulières, chères au pointillisme.

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La fenêtre ouverte à Collioure, 1905.

Et, petit à petit, comme en témoignent les œuvres de 1905, toutes ces toiles représentant le village pêcheur de Collioure, Henri s’éloigne du naturalisme, en choisissant de vibrantes couleurs primaires afin de capter la lumineuse côte méditerranéenne. Cette période d’étude, d’expérimentation d’une nouvelle gamme chromatique préfigure l’apogée de la courte existence du fauvisme (1905 à 1910). Cependant, Louis Aragon écrira à propos de l’oeuvre du peintre dans “Anthologie” que “le fauvisme ne se cantonne pas à ces années, il se modifie seulement dans l’oeuvre qui en fut son maître (…). La recherche de la lumière violente conduira [Matisse] par deux fois en 1911 et en 1912-1913 au Maroc, en 1930 à Tahiti, et (…) en 1939 quand il projettera un voyage au Brésil.”

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La Femme au chapeau, 1905.

La Femme au chapeau, portrait de Madame Matisse, présenté en 1905 au salon d’Automne provoque un tollé général. C’est à cette occasion que le critique Louis Vauxcelles scelle ce nouvel « -isme » de l’histoire de l’art. Un nouveau mouvement qui regroupe ces artistes dissidents, en vacances de l’impressionnisme et du réalisme, débarrassés des prétendues exigences d’un public de Salon au profit de l’expression individuelle : le fauvisme.

Objet exotique : invitation, renouveau & ressouvenance 

Henri se rend régulièrement au Louvre et fréquente les collectionneurs. En octobre 1910, Henri assiste à une exposition dédiée aux civilisations de l’Islam à Munich. Il est fasciné par les arts décoratifs islamiques, aux décors essentiellement allusifs, qui se caractérisent par la pureté des lignes, la géométrisation et la stylisation des formes végétales.

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Zorah sur la terrasse, 1912.

« Cette visite a constitué pour lui un choc dont il s’est souvenu toute sa vie : les tapis et les céramiques, en particulier, lui sont apparus comme des chefs-d’œuvre à l’égal des plus grandes peintures européennes ; et, en même temps, il voyait qu’il s’agissait d’objets décoratifs, permettant d’unir étroitement l’art à la vie courante. »

Suite à cette révélation et aux nombreux voyages qu’il effectuera à la rencontre ces nouvelles civilisations– en Algérie, au Maroc, en Russie -, l’œuvre et l’environnement immédiat de Henri s’en trouveront profondément marqués. Il élargira le spectre des couleurs de sa palette et rapportera de nouveaux motifs décoratifs.

Au printemps 1906, il fait une halte en Algérie. Il visite l’oasis de Biskra. Il revient avec des étoffes bariolées, des céramiques. Cependant, il ne produit aucune toile car il est trop conscient de la difficulté de capter l’essence de ces nouveaux horizons en si peu de temps.

En 1912, il fait ses bagages pour le Maroc. Il y découvre d’extraordinaires paysages et un artisanat aux décors chamarrés inspirés de l’art mauresque. Voici ce qu’il en dit :

« Je suis à Tanger depuis un mois. Après avoir vu pleuvoir 15 jours et 15 nuits comme je n’ai jamais vu pleuvoir, le beau temps est venu, charmant, tout à fait délicieux de délicatesse. Ce que j’ai vu au Maroc m’a fait penser à la Normandie comme ardeur de végétation, mais combien varié et décoratif. »

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L’Algérienne, 1909.

Ce séjour inspire quelques toiles et nourrit durablement l‘inspiration du peintre. Il a une répercussion intense dans sa peinture, c’est une véritable seconde naissance.

« Les voyages au Maroc m’aidèrent à accomplir la transition nécessaire et me permirent de retrouver le contact plus étroit avec la nature que n’avait pu le faire l’application d’une théorie vivante mais quelque peu limitée comme était devenue le fauvisme. »

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Odalisque à la culotte rouge, 1924-1925.

Plus tard, dans sa peinture, la figuration de ces objets-souvenirs rapportés de ces voyages au Maghreb exhalera un orientalisme résolument plus affirmé. Le voyage a non seulement abreuvé ses bravoures chromatiques mais il a fait de sa peinture le dépôt d’objets exotiques collectionnés, amassés et conservés. Ainsi, sa peinture incarne certainement l’idéal d’un quotidien transcendé par la présence d’objets insolites et sublimé par l’imprégnation de couleurs et des motifs nous rappelant à la rêverie, à quelques périodes révolues, ou à quelques contrées isolées, lointaines et inaccessibles. De grandes tentures et de beaux tapis, des miroirs, des moucharabiehs et des vases pour habiller et magnifier l’univers domestique. Un véritable Orient mis en scène et fantasmé, à sa portée. Un Orient qui titille et obsède. Voyez cette série de belles odalisques réalisée pendant sa « période niçoise », de 1917 à 1929 ?

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Odalisque accoudée à une chaise turque, 1927-1928.

 

« Oui, j’avais besoin de souffler, de me laisser aller au repos dans l’oubli des soucis  loin de Paris. Les « Odalisques » furent les fruits nombreux à la fois d’une heureuse nostalgie, d’un beau et vivant rêve et d’une expérience vécue quasiment dans l’extase des jours et des nuits, dans l’incantation d’un climat. »

Souvenirs de vacances & fossilisation

En 1930, un dernier voyage conduit Henri vers des rivages toujours plus distants, où il entrevoit une réalité autrement lumineuse, foisonnant de plantes tentaculaires, d’étranges bestioles aux allures minérales, de petits poissons vifs et furtifs qui se dérobent aux regards curieux des plongeurs dont fait partie Henri. Il a besoin de vacances, « il a besoin d’un temps d’arrêt dans sa création, besoin d’ailleurs, d’espace différents, de lumières nouvelles. » Le peintre est à bord d’un vapeur qui assure la liaison entre San Francisco et Sidney. En pleine nuit, l’embarcation largue les amarres à Papeete. Le peintre est happé par la vision de cette terre qui lui était parfaitement inconnue. Ce choc qu’il connaît alors aura un puissant retentissement dans son travail et ce, jusqu’à la fin de sa vie.  « Il se laisse envahir par cet indicible reçu des îles. Il s’en imprègne. Lumières et couleurs, formes et espace étranges, ciel, mer, lagon, allégement, immensité, infini… » Cette ultime étape non seulement lui offre le spectacle d’une végétation baroque et d’espèces animales bigarrées mais est aussi déterminante en ce qu’elle modifiera fondamentalement son rapport à la composition. A son retour, Henri fera la découverte d’une nouvelle manière de créer quelques images percutantes et éclatantes, toujours imprégnées du souvenir, inspirées des croquis réalisés sur le motif. Il invente un moyen de « découper à vif dans la couleur. », de s’emparer de la forme, de la travailler, de la modeler et de la dépouiller avec beaucoup d’expressivité. Les papiers gouachés, découpés et collés. Il se met ainsi à dessiner avec des ciseaux suite à une grave opération qu’il subit en 1941. Ainsi peut-on dire qu’il renaît, à plus de soixante-dix ans.

Seize ans après son voyage à Tahiti, Henri crée deux dyptiques Océanie, la mer et Océanie, le ciel  ainsi que Polynésie, le ciel et Polynésie, la mer. Aragon puise dans le carnet de voyage du peintre et cite une de ses nombreuses impressions, voisines de quelques croquis, qui évoque bien l’intention de Polynésie.

 

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Océanie le ciel, 1946.

“ Ce lagon qui permet au plongeur, peintre en vacances d’analyser les qualités particulières de la lumière en même temps que celle de la végétation, de chatouiller sa rétine sensible par les impressions successives, par la qualité de la lumière dans l’eau et au dessus de l’eau recherchées alternativement par la végétation particulière aux deux localités”, il reprend “la poitrine étreinte par la grande émotion de la solitude qui domine tout cet ensemble (malgré la lumière intense, savoureuse comme celle de la Touraine) comparable à celle causée par la grande nef d’une cathédrale gothique (Amiens) dont le grondement du lagon serait remplacé par celui des orgues.”

Pour la petite histoire, Océanie est née d’une tache sur le papier mural de la chambre-atelier du peintre : il a découpé une hirondelle dans du papier blanc et, peiné de devoir la déchirer, il décide de l’utiliser pour cacher la marque. Puis, il accompagne l’oiseau de d’autres créatures exotiques. Voilà comment à partir d’un petit détail insignifiant, des plus prosaïques, ces nouvelles créations prennent naissance. Océanie et Polynésie sont, pour ainsi dire, le symbole de la résurgence, du syncrétisme et de la simplification de la réalité, figée par le temps. Elles sont, en somme, l’idéalité d’un souvenir dont le détail, avec le temps, est dilué, englouti. Elles font rejaillir l’essence des choses.

“Cependant quelle est la démarche la plus difficile à écrire: inscrire la pensée du moment dans l’éternel, ou au contraire s’emparer de ce qui est éternel et l’inscrire dans le moment qui passe?” Aragon s’interroge.

Pour finir, je vous suggérerais bien de savourer Henri Matisse, roman, de Louis Aragon ainsi que de dévorer les catalogues des expositions Le Maroc de Matisse et Tisser Matisse.

Marion Jousseaume.

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