Holy Holidays ! En lisant Plateforme de Michel Houellebecq…

 

1.

Dans cet article, je vais – c’est inévitable – prendre la pose : pose arrogante et prétentieuse ; pose qui me fera passer pour le détracteur méprisant d’un « loisir vulgaire ». Je ne suis pas dupe cependant, et je sais qu’en crachant sur les autres, je crache avant tout sur moi-même.

 

2.

Houellebecq a un seul mérite. C’est peu, certes, mais ce mérite est immense : il est lucide. L’animal démocratique, auto-satisfait, pense vivre soit dans le meilleur des mondes possibles soit dans un monde mauvais, faute d’un prétendu manque de « valeurs ». Peu, cependant, sont suffisamment perspicaces ou désespérés pour voir ce que le démocrate est en réalité : une chose sinistre et médiocre.

Et dans Plateforme, cet homme est en vacances…

 

3.

Houellebecq se réclame de Schopenhauer. L’homme, pour lui, n’est mû que par son désir, mais ce désir, toujours, est voué à l’insatisfaction : ou bien il manque son but ou bien il s’en lasse. Frustration et ennui sont les deux faces de l’existence humaine. Cette souffrance touche plus particulièrement l’homme moderne, lui qui ne trouve plus d’instances – politiques, religieuses, esthétiques – dans lesquelles il pourrait se sublimer. Il lui faut alors trouver une bulle où il peut s’oublier, où il a la sensation de « s’éclater » : les vacances en sont une.

 

4.

La critique contre l’industrie touristique est tâche aisée. Critiquer « l’idéologie club Med » ou le tourisme des Bronzés est d’une facilité enfantine. Mais cette forme de tourisme a au moins pour elle un avantage : elle n’est pas dupe. Le touriste qui va dans un centre de vacances standarisé, qui passe sa journée à siroter au bord de la piscine et danse lors de soirées encadrées par de « gentils organisateurs », celui-là, au moins, n’a pas la prétention d’avoir vraiment rencontré le lieu où il est allé. Il assume avoir voulu s’amuser, avoir voulu « se faire plaisir » – plaisir assez ringard il est vrai, plaisir plutôt banal cependant.

C’est un autre tourisme qui est critiqué dans Plateforme, un tourisme plus récent : celui qui donne des illusions « d’authenticité ».

 

5.

Pour l’animal démocratique, tout doit se donner immédiatement. Plus que l’égalité ou la liberté, l’idéal des démocraties contemporaines est celui de transparence. Il faut pouvoir tout goûter, tout saisir ; tout doit être traité, sinon en fait du moins en droit. Ainsi, le vacancier s’imagine que le lieu où il va lui sera absolument disponible. Cette disponibilité est évidemment une illusion – illusion sur laquelle repose tout le tourisme contemporain.

 

6.

Josiane, un des personnages de Plateforme, s’indigne du comportement d’autres touristes qui, lors de leur séjour en Thaïlande, aimeraient boire un peu de pinard. Josiane s’emporte : « Si on part à l’étranger, c’est pour manger la cuisine locale, et pour suivre les coutumes locales !… Sinon, autant rester chez soi. ». Quelques lignes plus loin, cependant, le même personnage s’indigne contre les lois locales : « Josiane décida d’aborder de front la question du tourisme sexuel. Il était scandaleux que le gouvernement thaï tolère ce genre de choses, la communauté internationale devait se mobiliser. ».

L’imposture éclate dans cet extrait. La prétention du touriste moderne à se saisir immédiatement du lieu où il va, à intégrer pleinement la société qu’il rencontre, cette prétention-là n’est que duperie. La valorisation du local, l’amour pour la culture de l’autre sont déterminés par ce qui a été vendu auparavant comme local et autre. La brochure touristique définit au préalable les bornes de l’exotisme qu’il faut s’attendre à découvrir ; mais quand le touriste voit ce qu’il y a au-delà d’elle, ce n’est pas la brochure qui se trompe sur le local, mais le local qui se trompe sur lui-même. Bref, l’épanchement vers l’autre a ses limites : celles que le touriste pose lui-même.

 

7.

L’Occident aime avoir ses sauvages. Certes, nous ne sommes plus dans l’ère de la  colonisation où la culture du « sauvage » était considérée comme inférieure ; notre regard envers elle est désormais bienveillant. Mais parce qu’il est bienveillant, nous nous autorisons à dire ce qui est bon pour elle. Pire : la culture de l’étranger doit coïncider à notre regard. En 2010, Frédéric Lopez, présentateur de l’émission Rendez-vous en terre inconnue (dont le principe est d’emmener une célébrité à la rencontre de peuples lointains) confiait avoir refusé de montrer aux Korowai des photographies de Paris, craignant, disait-il, que ce peuple soit trop tenté de se convertir à notre modernité.

L’Occidental moderne est un homme profondément généreux et ouvert à l’autre ; mais à la seule condition que cet autre soit bien l’autre qu’il voulait voir !

 

8.

« Ce que cherchent avant tout les amateurs de voyages de découverte, c’est une confirmation de ce qu’ils ont pu lire dans leurs guides. »… On ne saurait mieux dire.

 

9.

Aucun voyageur, quelle que soit son espèce, ne peut prétendre avoir connu un lieu. Je rappelle cette banalité : notre regard est toujours situé – situé par nos expériences, nos origines, notre pensée, et caetera. Stendhal, dans Promenades à Rome, témoigne d’une érudition écrasante sur l’Italie ; il dépeint tous les détails historiques, esthétiques, architecturaux de la ville ; il livre une enquête quasi anthropologique sur le caractère italien : toutes ces connaissances, néanmoins, ne lui donnent jamais l’illusion d’avoir saisi de façon transparente ce qu’est Rome. Stendhal se pose en initiateur du lecteur : il veut lui ouvrir le regard. Mais jamais il ne prétend détenir ni délivrer une vérité : Stendhal ouvre le regard mais a pleinement conscience de n’être qu’un regard. Certes, le démocrate, dans le relativisme qui le caractérise, croit être ouvert à la multitude des regards sur le monde. Jamais, cependant, il ne renonce au culte de la transparence. La technique touristique (technique au sens heideggerien) lui donne l’impression de pouvoir saisir tout ce qui s’offre à lui. Les idéaux démocratiques lui font penser qu’il est légitime à injecter dans les veines de l’étranger sa dose de moraline. Mais le regard prétendument ouvert du touriste ne s’ouvre à rien, si ce n’est à lui-même. Son illusion de pouvoir accéder pleinement et immédiatement à l’autre l’aveugle.

 

10.

Dans Plateforme, les scènes sexuelles n’ont le plus souvent rien d’excitant : elles sont pornographiques, et non pas érotiques. Nul véritable plaisir, nul abandon de soi dans l’autre ne s’en dégagent. Comme le dit un personnage : « Jamais les peaux ne se touchent, jamais il n’y a un baiser, un frôlement ni une caresse. Pour moi, c’est exactement le contraire de la sexualité ». Il semble que, pour Houellebecq, les rencontres avec les prostituées thaïes soient l’image même du rapport à l’autre dans le monde moderne : rencontre sans chaleur, sans vertige ; rencontre toujours placée dans un cadre marchand. Rencontrer l’autre, pour lui, c’est toujours s’imposer à l’autre, sans la certitude, pourtant, d’être soi-même quelqu’un. Houellebecq est un nihiliste.

 

11.

Je n’aime pas Michel Houellebecq : mais la faute est moins celle de l’écrivain que de son époque. Le maître ressemble souvent à son chien ; de même, l’époque ressemble à Houellebecq.

Houellebecq – c’est une banalité de le dire – analyse notre temps mieux que quiconque : plongés dans le nihilisme néo-libéral (qui succède à d’autres formes de nihilisme), les êtres ne trouvent nul sens, nul principe, nul motif qui puissent guider leur vie. Sous les apparences du cool, du bien-être et du fun ne se cachent que le vide, le vain, la vacuité. L’animal démocratique n’est plus qu’une valeur marchande confronté à d’autres valeurs marchandes. C’est ce monde-là, dans tous ses détails, que le roman saisit. Houellebecq est le secrétaire, dépourvu de grandeur, d’une société qui, elle-même, n’a pas plus de grandeur.

 

12.

Le romancier a raison de constater la désertion du sens, la vacuité spirituelle de « l’Occident ». C’est, je crois, le seul constat possible – lucide et cruel – sur l’époque… Que l’on n’y appartienne ne change rien, le troupeau de touristes est immonde : « ils montent la montagne comme des animaux, bêtement et ruisselant de sueur ; on a oublié de leur dire qu’il y a en chemin de beaux points de vue » (Nietzsche, Humain trop humain). Le constat, donc, est légitime. Mais, et c’est mon reproche (si toutefois on peut parler de « reproche » à l’égard d’un romancier), l’écriture houellebecquienne et ses personnages se résolvent à cette vacuité, ils s’y abandonnent dans la plus complète soumission ; ils ne connaissent que l’anomie et l’atonie. Dans Plateforme, l’expérience amoureuse du narrateur « sanctifie » ; mais il ne s’agit là que d’une heureuse exception dans son existence. Une fois l’amour passé, Michel, le narrateur, n’a pas même la force – ou la grandeur – de se suicider, et continue de regarder Questions pour un champion, tous les soirs, à la télévision, en pensant à la putréfaction de son corps.

On peut, comme Houellebecq, considérer que c’est là l’unique posture de l’homme moderne – il est probable que ses nombreux lecteurs s’identifient à elle.

On peut, cependant, choisir d’autres voies. Il ne s’agit pas de nier la médiocrité – évidente – de notre époque ni de trouver du sens, dans un monde qui en est désormais dépourvu. Il s’agit de penser un autre rapport au monde.

 

***

Digression

 

13.

J’ai pris la pose, j’en prends une autre : celle du poète, celle de l’aristocrate.

Au vacancier, on peut s’obstiner à préférer – non sans grandiloquence, il est vrai – l’aventurier.

 

14.

L’aventurier est avant tout un tragique. Il ne vient pas à la rencontre de l’autre la tête embrumée de valeurs ou le cœur compromis d’intentions. Il ne cherche pas la couleur locale, le trait exotique ; il ne cherche même pas le dépaysement, ni l’universel. Il cherche simplement – dans une simplicité dont nous ne connaissons plus les chemins – à être véritablement. Il veut toucher la singularité absolue de toute chose, l’étonnement originel devant tout être. L’aventurier se situe par-delà le bien et le mal : il fait face aux horreurs, il l’accepte ; il fait face à la misère, il l’accepte. Le danger, dans son voyage, n’est pas un risque : c’est la condition. Il voyage parce que ses yeux ont faim, parce que ses jambes s’épuisent de ne pas marcher. Il voyage sans « planifier » son voyage. Il voyage en tragique.

 

15.

En Italie, dit Stendhal, le rire est tragique. Contrairement au rire français, sa fonction n’est pas de nier ou de ridiculiser le réel. Il est au contraire la plus haute affirmation du réel.

Il faut, comme Stendhal, entendre le rire d’une Italienne dans des circonstances absurdes et cruelles pour comprendre ce qu’est l’aventurier : son voyage est à l’image de ce rire – un rire qui adhère à l’incompréhensible, à la volupté et à l’incongru. Son voyage se fait dans la joie : la joie tragique du poète.

 

***

 

16.

Il y a en conclusion deux façons de voyager. La première est celle du romancier : comme Houellebecq, il se résigne au monde. La seconde est celle du poète : sous ses yeux, il fait surgir le monde.

 

Raphaël Gautier

 

_________

Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion

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