Il n’y a pas de temps libre

En écho à l’article de Lola et de Nina

« Le week-end est un coup mortel asséné à tout individu », écrit Thomas Bernhard dans La Cave en 1976. Réactivant le thème pascalien de l’effroi devant l’inactivité qu’éprouve chaque individu, l’auteur autrichien bat en brèche la notion de liberté allant de pair avec le temps libre. D’après lui, le temps libre doit se concevoir comme un leurre, une farce jouée aux individus, lesquels pourtant n’ont de cesse de réclamer à hauts cris davantage de temps « pour eux ». Car enfin quel est ce « temps libre » magiquement brandi par tant de livres de développement personnel, et que recouvre cette apologie récurrente du farniente comme mode d’accès à un bonheur enfin délivré des injonctions du temps quotidien ?

Jean Viard explique que la démultiplication du temps libre (gagné sur le temps de travail, certes, mais aussi sur la mort), est une victoire remportée de haute lutte durant le XXe siècle. Nous vivons aujourd’hui, dit-il, deux vies du XIXe siècle en une : une vie de travailleurs et une vie de rentiers. Ainsi travaillons-nous aujourd’hui en moyenne trois fois moins qu’en 1848 et deux fois moins qu’en 1936. Dès lors se pose la question de la façon dont nous occupons (ou dont nous n’occupons pas) ce temps vacant, que les efforts des luttes sociales conjoints à ceux du néolibéralisme, qui tire une contrepartie sonnante et trébuchante de l’allongement de ce temps non-travaillé, nous ont accordé. En d’autres termes, il s’agit bel et bien d’une question éthique : que faut-il faire de son temps libre face aux injonctions répétées de la société qui cherche à le maîtriser ? Comment résister ?

 

Le diktat de l’épanouissement personnel

 

Dans une société dont on nous répète qu’elle est caractérisée par la mobilité extrême, par le déracinement et la déterritorialisation, par la mise à bas des grands récits mythiques structurels, le réflexe premier de l’individu encore empreint d’un passé qui le rappelle à la terre est de chercher à s’« épanouir personnellement », expression paradoxalement proche de celle de « construction personnelle », quand bien même la construction relève d’une activité du faire. Car l’épanouissement personnel, de son côté, est tourné vers une culture de soi censément permise par l’éloignement radical vis-à-vis de toute forme de « pollution » sociale, technologique, relationnelle ou professionnelle. Le monde est conçu comme une prison dont l’« évasion » est nécessaire pour permettre à l’individu de se développer. L’épanouissement ne paraît cependant pas être une valeur autarcique : il ne peut se penser hors de la notion de dépendance, en tant que la fleur pour s’épanouir nécessite soleil et minéraux. À ce titre, l’épanouissement personnel ne me semble pas être autre chose que le nom sympathique d’une réalité plus sombre : l’envie folle et primaire de l’homme occidental de se construire une petite terre à lui, loin des bruits iniques du monde tel qu’il ne voudrait pas qu’il soit, un jardin d’Épicure ; en d’autres termes, la systématisation de l’instinct de fuite. Penser le temps libre comme un temps d’esquive, de repli sur un monde qui n’est pas intérieur mais qui est le monde de l’intérieur au sens bourgeois et matériel du terme, constitue à mon sens un danger : c’est le risque du flétrissement égoïste qui guette, tout autant que celui, plus prosaïque, de l’ennui.

 

La menace de l’entreprise libérée

 

Parallèlement, le capitalisme (au sens deleuzien du mot) opère une forme de récupération du farniente, ennemi naturel de la productivité dont il fait, comme à l’accoutumée, un allié. Passé le moment où le capitalisme nous enjoignit d’employer notre temps libre, c’est-à-dire à créer entre notre temps et nous (distinction étrange, certes) un rapport de productivité et de rentabilité, puisque nous devenions les employeurs de notre temps, sa nouvelle stratégie consiste désormais à mêler inextricablement temps de travail et temps de loisir. C’est l’exemple du management libéré et du culte du fun qui se développent dans les nouvelles entreprises : je suis libre d’organiser à ma guise mes horaires, de fixer ma rémunération[1] tandis que, sur mon lieu de travail, des infrastructures de loisir pullulent, m’amenant à confondre entièrement mes loisirs et mon activité professionnelle (on appréciera le cas d’une banque canadienne ayant créé un département Wow ! qui fait intervenir dans les bureaux des équipes d’employé.es costumé.es pour « surprendre et ravir » ses employé.es[2]).

Quand l’idéologie de l’épanouissement personnel appelle à circonscrire le temps libre autour d’un farniente supposément ressourçant, l’entreprise libérée s’attaque à une autre définition de ce temps libre : d’une part, en laissant à l’employé.e la liberté d’organiser son temps et en l’incitant à s’impliquer au maximum dans l’entreprise[3], elle s’attache à faire du travail un hobby. L’entreprise libérée considère ainsi que le hobby, la passion individuelle, est une activité fondamentale du temps libre. On notera que le hobby est bien souvent une activité esthétique, au sens où elle ne dégage pas de revenu et qu’elle est souvent effectuée dans une finalité sans fin : c’est l’exemple de la collection, qui n’est pas une élaboration matérielle ni intellectuelle ni sociale, puisque c’est une thésaurisation qui ne s’accompagne d’aucune rétribution d’aucun ordre. De même, elle investit ce travail-hobby d’une dimension fun, c’est-à-dire orientée vers la légèreté, l’amusement, à l’opposé de l’effort que représente traditionnellement le travail.

 

Le temps libre contre lui-même

 

Ainsi le temps libre doit-il se penser comme un objet en danger : dans son sens d’inactivité, il est menacé par l’individualisme ambiant qui le transforme en une fuite du monde. Dans son sens d’activité démonétisée et amusante, il est mis en péril par le capitalisme qui tend à en faire un espace de consommation, ou plus récemment à le fusionner avec le temps de travail. Plus encore, le temps libre est un objet en soi dangereux : on doit entendre libre comme « dégagé de toute obligation, vacant », et non, bien qu’on pourrait être invité à le penser, comme le résultat d’une libération, c’est-à-dire détaché de la contrainte et de l’aliénation. Or la confusion de ces deux sens amène à une confusion bien plus grande chez les défenseurs du temps libre : l’idée étrange que ne rien avoir à faire, n’avoir rien de prévu, fait pratique, équivaut un peu magiquement à être pleinement soi-même et à ne plus subir aucunement d’aliénation ni de détermination extrinsèques, fait philosophique, historique voire métaphysique. Ce qui peine à être conçu, c’est que pour que le temps libre soit un temps libéré, il faut en passer par un processus, un mouvement : la libération. Et ce mouvement ne peut requérir rien d’autre qu’un travail. De ce type de travail qui peut se faire sur soi ou les autres, seul ou entouré, mais qui est aussi loin de la complaisance confortable du se-retrouver-soi-même que du divertissement anodin du collectionneur philatéliste. La liberté et le bonheur dont se caparaçonnent les livres de méditation et les sirènes des chief happiness officers dans les entreprises à la Google sont des mensonges. Il n’y a pas, il ne peut y avoir de temps libre : il n’y a que du temps libéré, lequel ne peut advenir qu’en dépassant l’opposition du travail et du loisir, non en vue du profit comme le souhaiterait le capitalisme, mais afin de créer un monde neuf, fondé sur le partage et l’épanouissement interpersonnel et collectif. Ce n’est qu’alors que des expressions comme « se sentir bien », « être en phase avec soi-même », « se retrouver » feront sens.

Marceau Levin

[1] Fort heureusement, et à point nommé, le management libéré s’accompagne d’une politique de transparence des agissements des employé.es : autre nom d’une veille sociale permanente qui garantit le risque d’excès dans la pratique du salaire et des horaires auto-fixés.

[2] Article de The Economist, titré « Down with fun » : http://www.economist.com/node/17035923

[3] Un grand pan du management libéré consiste à supprimer les chefs, de telle sorte que chaque employé.e détermine ses objectifs et les moyens de les réaliser. Ainsi devient-il/elle une sorte d’entrepreneur en miniature, et son vouloir individuel rejoint celui de l’entreprise.

Publicités

2 réflexions sur “Il n’y a pas de temps libre

  1. Jolie entrée en matière avec Thomas Bernhard, dont je me permets toutefois de préciser qu’il est autrichien. (Précision évidemment peu essentielle dans le cas précis de cette citation, mais de la plus grande importance si l’on veut s’intéresser plus avant à l’auteur en question).

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s