Frances Ha : vous ne devinerez jamais comment cette fille de 27 ans est arrivée à grandir

Frances Ha est un film de Noah Baumbach sorti en salles à l’été 2012. Ce film indépendant, tourné en noir et blanc, raconte l’histoire de Frances, une danseuse de 27 ans qui vit à New York. Elle habite en colocation avec sa meilleure amie Sophie dont elle est très proche. Quand Sophie décide de changer d’appartement, elle se détache un peu de Frances, dont l’idéal de vie s’écroule. Elle connaît alors une phase de doute et d’errance, multipliant les colocations, les voyages ratés et les instants de solitude. Elle réussira ultimement à trouver la voie qui lui correspond vraiment et, par là, elle affirmera son identité.

Une dialectique de l’amitié

Le film de Noah Baumbach repose sur une dynamique dialectique, au sens où le philosophe allemand Hegel entendait ce terme. La dialectique n’est pas, contrairement à ce qu’on croit souvent, une méthode sur le modèle thèse-antithèse-synthèse. Pour Hegel, la dialectique est la dynamique propre du réel, que la raison peut saisir dans sa forme logique puisque “tout ce qui est réel est rationnel”. La dialectique ne compte pas nécessairement trois moments. En revanche, elle contient toujours plusieurs moments et par “moment”, il faut entendre une étape qui intègre l’étape précédente et est intégrée dans l’étape suivante. Ces moments entrent en tension les uns avec les autres et conduisent à un dépassement dialectique qui résout la tension.

Frances Ha met en oeuvre trois “moments” de l’amitié. Le premier moment est celui de l’identité. C’est le moment de l’amitié fusionnelle. C’est une telle amitié qu’expose le célèbre texte des Essais de Montaigne sur son rapport à La Boétie: “Nos âmes ont charriées si uniment ensemble, elles se sont considérées d’une si ardente affection, et de pareilles affections se sont découvertes jusques au fin fond des entrailles l’une à l’autre, que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi qu’à moi”. Dans le film, Frances ne cesse de répéter que “Sophie, c’est moi avec des cheveux différents”. Elles sont identiques, et forment un couple “de lesbiennes qui ne baisent pas”. Cette fusion est exclusive du côté de Frances : elle refuse d’emménager avec son copain car elle ne veut pas quitter sa colocation avec Sophie.

Mais une fissure se produit du côté de Sophie : elle change d’appartement et s’engage plus sérieusement avec son copain Patch. Frances vit cela sur le mode de la jalousie : Lisa, la nouvelle colocataire de Sophie est forcément une conne et Patch un abruti qu’elle déteste. Alors que Frances conçoit son couple avec Sophie sur le mode de l’exclusion, Sophie brise cette fusion.

Le problème est que l’union avec Sophie donnait sens à la vie de Frances, notamment sur le plan professionnel : elle acceptait d’être une simple doublure dans une troupe de danse, alors que la directrice de la troupe perçoit en elle une vocation de chorégraphe. Et justement, à la crise de l’union vient s’ajouter une crise professionnelle : on n’a plus besoin d’elle au sein de la troupe. Frances se retrouve inemployée.

Par conséquent, elle fait tout pour retrouver le même type d’union qui la liait à Sophie. Elle va d’abord tenter de la caser avec un de ses nouveaux colocs (afin de l’avoir proche d’elle à nouveau). Puis elle essaye de recréer cette union fusionnelle avec une autre amie, Rachel. Dans une scène, on voit Frances, qui adorait se bagarrer avec Sophie pour rire, sauter sur Rachel dans le même esprit – cette dernière, froide et gênée, n’est pas du tout amusée. Ces deux tentatives échouent donc.

Le deuxième moment est celui de la différence radicale : Frances fait l’expérience de la solitude. Non seulement elle ne ressent plus l’empathie si particulière qui la liait à Sophie, mais elle se sent étrangère à tous, radicalement autre : c’est ce que révèle une scène où Frances est invitée à dîner chez des amis de Rachel et où elle paraît totalement incapable de s’intégrer. L’expérience de la solitude touche à son paroxysme durant un week-end improvisé à Paris. La seule amie qu’elle y connaît ne répond pas, Frances est complètement déphasée en raison du décalage horaire et ne peut donc pas profiter de la ville. Pire, Frances ne voit plus Sophie depuis qu’un soir, elle a laissé sa jalousie pour Patch dégénérer en dispute. Or, Sophie l’appelle enfin pour l’inviter à une soirée, ce qui aurait pu leur permettre de se réconcilier. Qui plus est, cette soirée est organisée pour célébrer le départ de Sophie et Patch au Japon, pour une durée indéterminée. Sa décision, prise sur un coup de tête, de partir à Paris se transforme donc en cauchemar, puisque c’est la raison qui l’empêche de revoir Sophie, et ce avant un certain temps.

Après cette expérience de la solitude, séquence la plus dramatique du film, le moment de la différence tend lui aussi à sa fin. Frances effectue un voyage initiatique, ou plutôt “dés-initiatique”, en se rendant à l’université où elle a rencontré Sophie. Je dis “dés-initiatique” dans le sens où ce retour aux sources lui permettra de briser le charme qui l’unissait trop radicalement à Sophie, charme auquel elle a succombé pour la première fois dans cette université, précisément.

Lors d’une soirée de gala, elle tombe par hasard sur Sophie, revenue du Japon pour l’enterrement du grand-père de Patch. C’est l’occasion pour Frances de pardonner à Patch (elle avoue ne plus le détester) et de laisser entrevoir la possibilité d’une nouvelle relation (non exclusive) avec Sophie, qui lui annonce qu’elle rentre à New York car elle déteste le Japon.

Vient alors le dernier moment, celui du dépassement dialectique qui permet d’atteindre l’amitié véritable où l’être aimé est aimé en tant qu’Autre. Ce moment intègre à la fois l’identité (l’union des amis) et la différence (l’ami n’est pas aimé en tant que même mais en tant qu’autre). Frances a renoncé à retrouver l’unité fusionnelle qui la liait à Sophie. S’affirmant elle-même, elle suit le conseil de la directrice de son ancienne troupe de danse et produit sa propre œuvre. Elle marque du sceau de son esprit le monde à travers la chorégraphie, lui permettant d’atteindre une conscience de soi qui ne passe plus par Sophie. Comme le faisait remarquer Hegel, le travail et en particulier l’art, permettent d’accéder à la conscience de soi en reconnaissant les effets de son action sur le monde. Laissons lui la parole : “L’homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu’il y retrouve sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l’enfant; le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l’eau, admire en fait une oeuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité. Ce besoin revêt des formes multiples, jusqu’à ce qu’il arrive à cette manière de se manifester soi-même dans les choses extérieures, que l’on trouve dans l’oeuvre artistique” (Esthétique).

La directrice de son ancienne troupe lui confirme d’ailleurs que c’est bien elle, Frances, qu’elle perçoit dans cette chorégraphie. La conscience subjective de Frances s’est objectivée en donnant forme à des éléments du monde, à savoir les corps des danseurs et leurs mouvements. Tous ses amis sont venus, y compris Sophie,  avec laquelle Frances échange un grand sourire. On comprend alors que Frances a dépassé le stade de l’amitié-fusion pour atteindre un stade supérieur, non exclusif, où l’autre n’est plus reconnu comme même (c’est moi avec des cheveux différents) mais en tant qu’autre. Frances, qui s’affirme dans sa chorégraphie, peut partager son œuvre et la faire apprécier à Sophie et ses autres amis. En retour, Sophie peut aussi aimer Frances dans sa différence propre, celle d’une chorégraphe ayant son propre style.

Le passage à l’âge adulte

Le film évoque également le passage à l’âge adulte. Frances Ha est, dans la première partie du film, une sorte d’ado trop âgée, qui refuse toute caractéristique “adulte” de la vie : elle ne veut pas s’engager amoureusement ; elle veut vivre pour toujours en colocation avec sa meilleure amie ; elle est pétrie d’illusions quant à sa carrière de danseuse ; elle refuse de prendre en considération l’aspect financier des choses. Ainsi son personnage est-il dépeint comme maladroit, touchant, immature aussi. De nombreux éléments font signe vers cette “enfance”. En premier lieu, le jeu du corps de l’actrice Greta Gerwig souligne cette maladresse, pourtant très gracieuse. L’actrice (et co-scénariste) explique avoir travaillé sur un jeu très chorégraphié, qui, dans sa précision, permet de déployer l’apparente spontanéité de Frances. Les gestes de celle-ci, toujours trop grands, trop brusques, ne s’achèvent jamais sereinement, un peu comme si la gêne avait point entre le début et la fin du mouvement.

Par conséquent, le costume de Frances est toujours délibérément trop grand ou trop court, les ambitions gestuelles du personnage sont systématiquement avortées – tout comme ses ambitions morales ou professionnelles se révélant irréalisables. Le corps imite tantôt la légèreté d’une danseuse classique, tantôt la maîtrise d’une position de yoga, pour finalement s’emporter, s’affaler ou s’accroupir. Le désir de Frances de maîtrise et de maturité est donc généralement gêné par le personnage lui-même, ses jaillissements spontanés, son énergie qu’elle ne sait pas canaliser et qui l’habite quoi qu’il arrive.

Quant au développement du film : une des premières séquences montre Frances qui, après une soirée typiquement new-yorkaise, rentre avec Sophie en courant dans la rue ; elle fait pipi sur les rails du métro et puis dort sur les genoux de son amie dans le taxi. Le parallèle avec l’enfance est univoque, par cette ambiguïté permanente du personnage. Autre exemple : le plan séquence de Frances qui court, à nouveau, dans les rues de New-York, au son de Modern Love de Bowie (scène inspirée de Mauvais Sang de Carax mais aussi de Manhattan de W. Allen). En somme, l’inaptitude de Frances à trouver sa place dans son travail et auprès de ses amis provient de cet entre-deux : elle est trop jeune et trop vieille à la fois. Ce sera d’ailleurs remarqué avec beaucoup de détachement par une conquête de Lev, son nouveau coloc : “Tu fais vieille et immature en même temps”. Benji, le troisième de l’appartement, quoique plus bienveillant, acquiesce.

Plus loin encore : quand, pour Noël, Frances rentre chez ses parents, elle adopte assez naturellement dans le rôle de “la fille” : elle suit ses parents à l’office religieux, elle aide aux tâches familiales, elle tente de se mêler à cette ambiance d’antan, à laquelle on voit bien qu’elle est tout de même étrangère. La voici donc, encore une fois, ni assez enfant, ni tout à fait adulte. Vers la fin du film, elle retourne à l’université pour y travailler comme serveuse lors d’un gala de donateurs. Une autre employée, étudiante, n’arrive pas à comprendre comment Frances, à son âge, a encore des boulots comme celui-là.

Cet entre-deux permanent donne à Frances le sentiment d’être exclue par ses pairs, d’être laissée pour compte. Un jour qu’elle est invitée à dîner chez des amis de Rachel, sa “nouvelle meilleure amie” pas vraiment accommodante, elle se ridiculise un peu en enchaînant les maladresses. Quand les convives abordent le sujet de Sophie, qu’ils connaissent bien, Frances tente vainement de faire valoir sa “légitimité” de meilleure amie de Sophie. Mais on le sait, “ce qui se dit, c’est ce qui ne va pas de soi”. Frances s’ébat dans le sable mouvant de la maturité, et on lui fait comprendre qu’elle semble appartenir à l’adolescence de Sophie.

En somme, tous évoluent sans elle, l’inadaptée. Même Benji, avec lequel elle riait de leur étourderie commune, est désormais en couple. Et Sophie, depuis qu’elle s’est éloignée, devient Autre : Frances ne voudra – ni ne pourra – plus lui ressembler.

Qu’est-ce qui empêche Frances d’être véritablement adulte ? En un mot, ce qui la retient dans ce monde de l’adolescence, c’est précisément la dépendance amicale qui la relie à Sophie ; c’est sa propension à ne vivre et à ne se comporter qu’en fonction des autres, sur le mode de la ressemblance, voire de l’imitation. Ainsi, elle dort chez les uns puis chez les autres, elle veut être en tous points comme Sophie, elle rêve d’intégrer une véritable compagnie de danse comme Rachel.

Cette étape obligée où il faut quitter la sphère de l’insouciance et du rêve pour consolider sa carrière, pour construire son identité propre, pour fonder quelque chose de plus grand que soi, Frances ne la comprend pas. Elle lui trouve, tout autant que le spectateur devant ce New York branché où fourmillent les clichés, des relents d’hypocrisie. Il faut admettre que le modèle des “adultes” qui l’entourent est particulièrement répulsif : ce sont des jeunes couples new-yorkais aisés et hautains, aux considérations dérisoires, dénués d’humour, et qui se vantent de leurs enfants comme de leur confort financier. C’est le cas de Rachel, qui refuse de jouer à la bagarre ; c’est le cas de ses amis, qui ont, à Paris, un « pied à terre » (en français dans le texte).

Pourtant, précisément, c’est au-delà de cette dépendance, de ces clichés (dont le dîner chez les amis de Rachel est le meilleur exemple) et de ces modèles repoussoirs que va s’épanouir Frances, en renonçant à compter exclusivement sur les autres, et en s’affirmant comme femme unique.

Dès lors, elle peut avoir avec Sophie une amitié qui la comble dans sa juste mesure. C’est ainsi que le film se clôt sur un long regard qu’échangent Sophie et Frances, après la représentation d’un spectacle chorégraphié par cette dernière. Ce moment correspond à la réalisation d’un souhait qu’elle avait émis, lyrique et un peu avinée, lors du fameux dîner chez les amis de Rachel : “Il y a cette petite chose, quand on est avec quelqu’un… Tu l’aimes et la personne le sait ; elle t’aime et tu le sais. Mais vous êtes en soirée, chacun parle à d’autres personnes, rayonnant et riant. Tu regardes à travers la pièce et tu croises le regard de l’autre… Mais ça n’a rien de possessif, ce n’est pas sexuel. Simplement, ce quelqu’un, c’est toute ta vie. C’est drôle et triste en même temps, mais seulement parce que la vie s’arrêtera. En attendant, il y a ce monde secret qui se joue devant tous, et que vous êtes les seuls à percevoir. C’est ça, je crois, ce que j’attends d’une relation. Ou de la vie, même.”

Laure Blatter & Thibault de Sallmard

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